LIVRE II
CHARLES LE GROS
jamais séparé de Waldrade. Mais ce n'était qu'une feinte; et quand, à son retour, il tomba comme frap, é de la foudre à Pavie, chacun dans cette mort subite reconnut le doigt de Dieu. Teulberge le pleura malgré son infidélité, et entra dans un couvent de Metz. Waldrade feignit aussi de prendre le voile à Remiremont, mais pour couvrir de nombreux désordres et dissiper honteusement les biens des abbayes voisines, que lui avait laissés Lothaire. Tandis que leur fds Hugues conservait le titre de duc d'Alsace, Charles le Chauve mettait la main sur la Lorraine, et s'en faisait couronner roi à Metz par son fidèle Hincmar. Puis il courait en Italie se faire sacrer empereur. C'était trop de pays à la fois pour un roi qui n'avait pas su défendre le sien. Le flot toujours croissant des rebelles l'empêcha de parader longtemps en Italie. A son retour, après avoir passé le mont Cenis, il mourut dans une chaumière de la Maurienne (877).
LXXII. Ses enfants prolongèrent ce rôle lâche et misérable, et assistèrent à la ruine du pouvoir. Non seulement ils n'héritèrent pas de l'Italie, mais ils ne purent rien conserver du royaume de Lorraine. Les évèques des bords de la Saône et du Rhône se réunirent en concile, et, pour le salut de leur pays, engagèrent Roson, beau-frère de Charles le Chauve, à en prendre le gouvernement, avec le titre de roi d'Arles ou de Rourgogne(879). Quand à la partie du nord, qui garda le nom de Lorraine, elle était pillée par Hugues, fils de Waldrade, duc d'Alsace, qui, pour s'en emparer, avait réuni une armée de brigands, appelé à son aide une troupe de Normands et donné sa propre sœur en mariage à leur chef, Godefroi.
LXXIII. Sept ans après la mort de Charles le Chauve, sa raee était éteinte, et l'empire tout entier se trouvait réuni sur la tète de son neveu germanique, Charles le Gros, fils de Louis de Ravière , plus célèbre par son embonpoint et sa bonne chère que par ses faits d'armes (884). Son premier soin devait être de faire cesser le pillage de la Lorraine : c'était pour lui la route de la France. 11 réunit à < .olinar une nombreuse armée et s'en servit,
non pour accabler l'ennemi, mais pour attirer Godefroi à une entrevue et le faire assassiner. Hugues tomba dans le même piège, eut les yeux crevés et fut jeté dans un couvent. Puis, après ces hauts faits, plus propres à irriter l'ennemi qu'à le détruire, Charles partit avec son armée pour Paris, où d'autres Normands l'attendaient, en train de venger la mort de Godefroi (885).
LXXIV. Les faubourgs n'existaient plus; l'abbaye de Saint-Germain -des-Prés était réduite en cendres ; la Seine était couverte des bateaux de l'ennemi ; la Cité, où s'étaient réfugiés les habitants, ne recevait plus de vivres , et ne devait s-on salut qu'à sa forte position et aux deux tours qui défendaient ses ponts. Rienlôt l'une d'elles tombe sous les coups de bélier, et, pour sauver la ville, il faut rompre le pont, pendant que la garnison de la tour vend chèrement sa vie. Sur l'autre rive se concentre l'effort des Normands. Ils y viennent tous avec leurs boucliers peints , poussant des cris sauvages et apportant des échelles. Heureusement Paris possède un évèque à la hauteur du péril, Gozlin , qui, exposant ses jours, manie lui-même le glaive et le javelot. A ses côtés le digne fils de Robert le Fort , Eudes , duc de France , brûle d'égaler son père. Ils repoussent les assauts et donnent à Charles le Gros le temps d'arriver. C'était le moment de se servir de sa belle armée et de châtier l'ennemi ; mais il trouva plus commode d'acheter la paix et de retourner à ses banquets dans ses riches villas d'Alsace.
LXXV. Là, les clameurs de ses convives couvrant le cri de l'indignation publique, il s'abandonna à leurs conseils avinés, et, se punissant lui-même, voulut se débarrasser de sa sainte épouse Richarde , dont la sagesse l'importunait. A l'exemple de Lothaire, il l'accusa de crimes honteux , la força , pour se justifier, à marcher sur des charbons ardents, et, peu content de celte épreuve, la répudia brutalement. Elle se retira à l'abbaye d'Andlau, fondée par ses largesses, y trouva un port paisible après les tempêtes de la cour, en célébra elle-même le calme et les douceurs en gracieux vers latins, y reçut les consolations