LIVRE II
CHARLES LE SIMPLE
du souverain pontife , qui l'appelait dans ses lettres l'aimable fille de Dieu, et y mourut en odeur de sainteté , à l'exemple de Clotilde et de Radégonde. Quant à Charles le Gros , ce dernier méfait fit déborder contre lui la colère des peuples. Tous ses États à la fois prononcèrent sa déchéance (887) : au souverain de l'Europe il resta à peine un serviteur pour le servir , un morceau de pain pour apaiser sa faim. Il vécut encore quelque temps des aumônes de l'archevêque de Mayence, et mourut oublié.
LXXVI. La France, justement dégoûtée du sang de Charlemagne , hésita quelque temps entre le fils de Robert le Fort et un petit-fils de Charles le Chauve, jusque-là ignoré. Le respect des peuples l'emporta encore une fois ; ils voulurent essayer jusqu'au bout de ce nom auquel se rattachaient de si chers souvenirs, et ils mirent sur le trône un troisième Charles, non plus chauve ni gros, mais, chose plus triste et dont un Irlandais seul eût pu rire, honteusement sot, Charles le Sot ou le Simple (898). Il semblait réservé à ces tristes Carlovingiens de disposer jusqu'au bout des provinces de la France. Le nouveau Charles n'essaya même pas de reprendre la Lorraine et 1 Alsace, qui, comme le reste de la Gaule, avaient fait partie du royaume des Francs, et qui formaient, dès cette époque, le plus beau tleuron de leur couronne. Longtemps elles restèrent unies de cœur à la France; leurs évoques figurèrent dans nos conciles; la langue allemande n'envahit que lentement la plaine d'Alsace , et ne parvint jamais à dépasser la crèle des Vosges. Néanmoins il fallut des siècles pour briser la chaîne qui rivait désormais ces provinces à l'empire d'Allemagne.
LXXV1I. Il ne restait plus dès lors au roi de France que quelques terres sur les bords de la Loire et de la Seine, et c'étaient là précisément que se portaient les efforts des Normands. Un de leurs chefs , Thibaut le Tricheur, s'empare de Tours et de Blois ; il achète Chartres à l'un de ses camarades, vieux loup de mer comme lui. Fatigué de brigandages, il se convertit, devient souverain paisible, s'agrandit à l'est, acquiert par
mariage Troyes, Provins, Meaux, Beauvais, et fonde aux deux portes de Paris les glorieuses maisons des comtes de Blois et des comles de Champagne. Dans la Seine inférieure, un autre chef, Rollon, avait aussi pris goût aux acquisitions durables,' et se chargeait de défendre cette belle province contre de nouveaux venus. 11 ne lui fallait plus que la capitale, Rouen, et il en pressait activement le siège. L'évèque , comme celui de Paris, fit bonne défense ; mais, n'étant pas secouru, à la veille d'être pris d'assaut, il capitula à condition que Rollon se ferait baptiser et respecterait la vie et les biens de ses futurs sujets. Le conquérant ne demandait pas mieux (012) ; il reçut au baptême le nom populaire de Robert, donna à ses Etats celui de Normandie, fit, de ce jour, une guerre à mort aux brigands, enrichit les couvents et se fit aimer de tous. En peu d'années ses Normands eurent pris la langue et les mœurs du pays, et il ne resta de leurs vieux instincts qu'un esprit actif, entreprenant, et des doigts, dit-on, quelque peu crochus. Plutôt que d'avoir Robert pour ennemi et de le laisser peut-être prendre Paris, Charles le Simple le reconnut pour son vassal et pour duc de Normandie. Encore le superbe guerrier refusa-t-il de baiser lui-même les pieds du roi et de mettre ses mains dans les siennes. Non moins fier, le soldat chargé de tenir sa place ne se mit pas à genoux, et leva si fort la jambe du prince qu'il le renversa : image trop fidèle de cette chétive royauté.
LXXVIIl. Ainsi le partage était consommé : autour de Paris régnaient les seigneurs normands de Champagne, de Blois et de Normandie ; au nord, les comtes de Flandre; à l'ouest, les Bretons d'Anjou et de Bretagne; au sud, les puissantes maisons de Poitiers et de Toulouse; le reste, Frise, Lorraine, Alsace, Bourgogne, Dauphiné, Provence, dépendait de l'empire germanique. Le roi n'avait plus pour lui qu'un respect ébranlé, et, un beau jour, un petit seigneur de Vermandois le prit et l'enferma à Péronne. Quelques bonnes âmes en furent scandalisées ; le plus grand nombre s'en aperçut à peine; et, à la mort du pauvre Charles le Simple, son trône,