LIVRE III — HUGUES CAPET
pêcheurs de harengs, ils sont aussi libres et fiers à l'abri de leurs digues que Venise dans ses lagunes.
I I I. Entre ces deux régions riches et populeuses, la France du centre est avant tout agricole et militaire, et se pique d'entretenir sa bravoure, triple héritage des Gaulois, des Romains et des Francs. Les villes y sont plutôt de grands villages fortifiés ; les bourgeois cultivent, envoient leurs vaches au pâturage, leurs porcs à la glandée ; ne cédant à personne l'honneur de défendre leurs propres remparts, mais exempts de tout service militaire au dehors, ils sont souvent sujets d'un comte, qui nourrit des hommes d'armes et va guerroyer au loin. A côté du comte reparaît l'ancien défenseur de la cité, l'évèque, plus ou moins puissant et souvent comte luimême. A Strasbourg, par exemple, l'évèque, de l'aveu des chanoines et des bourgeois, choisit parmi les habitants un prévôt qui rend la justice sur la place publique et perçoit les amendes, un burgrave qui entretient les murs d'enceinte, la propreté et l'alignement des rues, et règle tout conflit entre les ouvriers, un péager chargé des routes, des ponts, des mesures toutes marquées d'un fer chaud , enfin un monnayeur frappant bonne monnaie et punissant les faussaires. Les simples bourgeois en sont quittes pour cinq jours de corvée par an ; les corps de métiers, pour quelque service équivalent. De temps en temps les pêcheurs donnent un coup de filet pour la table de l'évèque ; les charpentiers , un coup de hache, si son toit s'endommage ; les cabaretiers, toutes les semaines, un coup de balai à sa maison, et les pelletiers vont, à ses risques et périls, lui acheter des fourrures à Cologne. En échange, sécurité pour tous; point de service militaire hors des murs. Cette ville, comme les autres, met son honneur à être un séjour de paix et un asile inviolable, hormis pour les voleurs.
IV. Dans les campagnes, tandis que les paresseux s'étaient joints aux Normands pour piller, les gens de cœur s'étaient attachés à la maison et au champ de leurs pères, avaient appris à les défendre sous la bannière de leur paroisse, avec l'aide de quelque guerrier,
franc ou normand, établi au milieu d'eux. La main sur les reliques d'un saint, ils avaient juré , le laboureur de payer une redevance , une dîme, sur le produit de ses terres et de ses troupeaux; le guerrier, de protéger ses colons, et, en cas de danger, de leur ouvrir son château, à eux et à leur bétail. Plutôt que de changer de maître, le paysan s'attachait d'avance au fils de son seigneur, obligeant ainsi le père à ménager l'avenir, le fils à respecter le passé ; et, de son côté, le seigneur laissait au fils la ferme de son père, avec tout le profit de leurs améliorations. Seigneur ou colon, celui qui violait ses engagements en était le premier puni. Seul capable de remplacer l'esclavage, l'amour du travail restait la mesure naturelle du bien-être et de la liberté des serfs. Ils n'étaient réellement attachés à la glèbe que là où ils la cultivaient à contre -cœur, et où ils auraient voulu la déserter. Au contraire, quand ils l'avaient défrichée et fécondée , ce n'étaient plus eux qui appartenaient à une terre désormais riche et convoitée, c'était la terre qui laur appartenait.
V. L'invasion finie, ceux qui se sentaient obligés au travail n'étaient pas tous contents. « Nous sommes trente à quarante contre « un, disaient ceux de Normandie. Attaquons « les chevalier à coups d'épieux, à coups de « massues, à coups de pierres, et nous se- « rons libres de couper les arbre's, de courir « le gibier et de pêcher à notre guise, rois « de l'eau, des champs et des bois. » Mais ces pauvres diables, rêvant une vie de paresse et de fêtes, ne tinrent pas une heure contre les seigneurs, laissèrent pendre leurs chefs, et s'estimèrent trop contents de reprendre leur pioche et leur charrue. Au colon, la terre; au chevalier, la guerre et la chasse : de là dans les campagnes des races vigoureuses également trempées par une vie forte et dure, et capables à l'avenir de rajeunir les villes. Ainsi, au milieu de luttes inévitables, les familles s'unissent et se groupent dans un ordre hiérarchique.
Les parchemins reçoivent pour la postérité les chartes ou contrats solennels qui fixent les attributions, les devoirs, les droits de