HUGUES CAPET
petits le respect des grands, à tous la soumission aux lois, le dévouement à la chose publique, l'abnégation de soi-même, l'esprit de sacrifice, en un mot, l'obéissance volontaire? Ingrat qui ne reconnaîtrait pas ici, comme dans le travail et dans la chasteté volontaires, l'œuvre de l'Eglise, fondée par la voix et par l'exemple de ses apôtres. En dehors de cette loi morale prèchée à tous les hommes, de cette autorité spirituelle supérieure à tous les autres pouvoirs, il n'y a que servitude de la foule et domination d'un petit nombre.
VIII. Depuis Constantin, empereurs et rois avaient le tort de dénaturer les institutions religieuses, et d'introduire leurs créatures dans Tépiscopat. Vainement Charlemagne avait ordonné que les év/ques fussent librement élus parmi les hommes les plus instruits et les plus estimés de chaque province. Bientôt impatient de tout façonner à sa guise, il avait recommencé à les désigner lui-même, etses successeurs n'avaient que trop abusé de son exemple. Avec eux finit cette servitude. Hugues Capet, montant sur le trône, se démit de ses abbayes, et jura de laisser aux moines le choix de leurs abbés, aux villes le choix de leurs évêques. Cette liberté n'était pas un vain mot. elle couronnait une grande et glorieuse réforme qui, depuis près de quatrevingts ans, épurait et retrempait le clergé.
IX. Au plus fort de la décadence carlovingienne (910), Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, en vue du jugement dernier et du salut de son âme, avait donné à douze pauvres moines sa forêt de Cluny en Bourgogne. En deux siècles, ce couvent n'eut que quatre abbés, tous devenus octogénaires, tous canonisés pour leurs vertus et leurs miracles : saint Odon, élève de Beims, restaurateur des études littéraires en même temps que des vertus monacales , dont la pauvre mule chemina par toute la France , et passa trois fois les Alpes, souvent menée par la bride, et portant, au lieu de son maître, un pauvre ou un vieillard trouvé sur le chemin ; saint Maïeul d'Avignon, élu comme le plus humble, refusant d'être pape, et caj>tif chéri des Sarrasins ; l'Auvergnat saint Odilon , qui fit de charmantes Vies de saints, institua la fête des
Morts, et, pendant une famine, vida les greniers et vendit les vases sacrés du couvent ; enfin saint Hugues, l'architecte de cette merveilleuse église de Cluny, aussi grande que Saint-Pierre de Borne, avec sa double croix et sa double coupole, ses trois cents fenêtres, ses peintures sur fond d'or, et son pavé de mosaïque. En attendant les jours d'une ingratitude stupide, la postérité a longtemps vu debout, aux quatre coins du chœur, les statues de ces grands patriarches, dynastie glorieuse, qui n'a connu ni les vicissitudes ni le déclin si prompt des choses humaines.
X. A l'avènement de Hugues Capet, les abbés de Cluny comptaient par centaines, non les moines, mais les couvents qui avaient accepté leur autorité et la réforme d'Odon. Successivement les religieux, non seulement de France, mais d'Espagne, d'Angleterre, d'Italie, d'Allemagne et de Pologne, s'étaient rattachés à cette grande famille, pépinière de savants, d'évèques et de papes, école de courage, de force, de liberté sous l'aile de l'obéissance volontaire. Désormais, à la ville et aux champs, ducs, comtes et barons avaient en face d'eux des prêtres ou des moines partageant leur pouvoir, assez forts pour contenir leurs violences; et jusqu'aux plus hautes gorges des Alpes, le pèlerin trouvait deux hospices s'élevant par les soins de saint Bernard de Menthon , asiles sacrés contre les brigands et contre les neisres.
XI. Dans un premier élan de réforme, les grands de France avaient assimilé en tout l'État à l'Église. Oubliant que Hugues Capet était père de famille, ils se réservèrent le droit de lui choisir un jour un successeur, et firent une solennelle exception au régime héréditaire , établi du haut en bas de l'échelle sociale. Mais l'événement leur fit bientôt voir qu'ils avaient dépassé le but, et les força de revenir sur leur décision. La grande église de Beims, devenue, depuis la mort d'Hincmar, la proie des soldats, puis le jouet d'un enfant de cinq ans, était alors aux mains d'un certain Arnoul, descendant de Charles le Simple, que sa naissance honteuse empêchait d'aspirer plus haut. Cet Arnoul avait encore un oncle, un dernier Charles, qui