‹ Histoire de FranceChapitre 64 sur 339 · LIVRE 111 — IMIII.IIM'E I · texte numérisé non relu

LIVRE 111 — IMIII.IIM'E I

tète des Danois, sans autre titre au pouvoir que les crimes de leur père. Guillaume fit reconnaître ses droits par le saint-siège, €t passa la mer à la tèle d'une belle armée. Une seule bataille le rendit maître de l'Angleterre, qu'il distribua à ses vassaux suivant l'usage du régime féodal (1066). Bientôt, après les inévitables excès de la conquête, l'Angleterre, rajeunie, se couvrit, comme la Normandie, de châteaux, d'abbayes, de cathédrales, d'universités d'une vigueur admirable, et, chose singulière , en se fondant avec les Anglo- Saxons, les Normands finirent par reprendre le langage germanique qu'ils avaient oublié en France.

XXVI. Sa conquête à peine terminée, Guillaume, désormais surnommé le Conquérant, vit arriver son fils aîné, Robert le Court, qui, pressé de jouir, prodigue et voluptueux, réclamait par avance le duché de Normandie. Mais Guillaume n'était ni un Louis le Débonnaire, ni un Robert le Pieux; il renvoya son fils, qui demanda asile au roi de France, réunit des mécontents, des aventuriers, et leva l'étendard de la révolte. Non seulement le roi Philippe I prêta aux rebelles son château de Gerberoy, tout proche de la Normandie ; mais il profita de l'occasion pour s'agrandir et prendre le Vexin, au confluent de la Seine et de l'Oise. Las de ces insultes, Guillaume repassa la mer et vint assiéger son fils. Dans une sortie, il marcha droit à lui, et, caché par son armure, voulut lui-même le châtier. Or l'âge avait paralysé sa vigueur ; il fut blessé au bras et renversé; son fils le reconnut à la voix, et, tout épouvanté de sa victoire , mit pied à terre pour l'aider à remonter à cheval. Peu après, ils se réconcilièrent, mais sans pouvoir vivre ensemble, et Robert continua de voyager. Quant à Guillaume , dès que le soin de ses nouveaux Etats lui en laissa le temps, il revint en France réclamer le Vexin. D'un embonpoint dangereux et maladif, il était au lit, à Rouen, lorsqu'une plaisanterie le tira de l'inaction. « Quand le gros homme accouchera- 1- il ? » avait dit le roi Philippe. Le gros homme se leva, jurant d'allumer, pour sa guérison, mille cierges dans les églises de France. 11

remonla la Seine, arrachant les vignes, coupant les arbres, foulant les moissons. Mantes, qui était sur son passage, fut prise, pillée et bridée (1087). Lui-môme jouissait de sa vengeance et excitait ses soldats, quand tout à coup son cheval s'abattit et le blessa grièvement. 11 alla mourir près de Rouen, invoquant Notre-Dame, la sainte Mère de Dieu, envoyant, pour ses péchés, des aumônes aux pauvres et aux couvents d'Augleterre , et de l'argent à Mantes pour rebâtir les églises (1087). Son fils Guillaume était déjà en route pour mettre la main sur la couronne d'Angleterre ; Robert le Court revint, en toute hâte, dépenser en fêtes et en festins les revenus de la Normandie, et, débarrassé d'un ennemi dangereux, le roi Philippe conserva le Vexin.

XXVII. Ce n'était donc pas l'énergie qui manquait à ces vigoureuses familles de guerriers, groupées dans un ordre hiérarchique, mais fières de leurs droits, de leurs libertés, et toujours prêtes à se venger le fer à la main. Mème^sève dans les villes : tandis que les bourgeois de Pise, de Gènes et de Venise, belliqueux marchands, s'emparaient de la Corse, delà Sardaigne, de la Dalmatie, et couvraient de leurs comptoirs fortifiés les rivages de la Méditerranée, plus humbles, mais non moins laborieuses, les villes du Nord guerroyaient contre leurs seigneurs, ou se bataillaient entre elles. Chaque seigneur, chaque ville voulait conquérir. Avec l'esprit de famille s'était développé l'esprit de corporation, l'esprit de commune ou de cité, l'esprit de province, éléments forts, mais rivaux, grandissant côte à côte sur toute l'Europe, aussi serrés que les républiques de la Grèce. Qui contiendra ces hommes entreprenants ,• dont l'activité risque de se perdre en luttes intestines, et dont aucun n'aspire encore à se reposer sous un maître ? Qui donnera un lien moral et fraternel , un esprit de famille général à ces pays si divers, sans communication et presque sans contact ? Le roi de France n'est rien : un seul de ses grands vassaux suffirait pour l'écraser. L'empereur d'Allemagne n'est qu'un despote, rêvant l'unité, non dans la libre fraternité, mais dans la commune servitude, menaçant d'un

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