LIVRE III — PHILIPPE I
joug odieux et ses vassaux et les cités d'Italie. La foi catholique est le seul lien des esprits et des cœurs, le seul frein de tant d'ambitions déchaînées. Après avoir défriché les pauvres forêts de France et de Germanie, après avoir dompté les passions encore frémissantes des barbares, après avoir uni les familles en libres et fortes corporations , il restait à faire des peuples chrétiens une grande famille où chacun aimât, respectât, secourût ses voisins, avec le dévouement et l'abnégation , seule base d'une association sincère. Il fallait pour cela une milice courageuse et disciplinée, et à sa tête des chefs fermes et intrépides. La France tenait prêts pour celte œuvre ses moines de Cluny.
XXVIII. Tandis que Jésus-Christ sommeillait dans sa barque, et que la chaire de Saint- Pierre était en des mains faibles et impuissantes, les abbés saint Odilon et saint Hugues jetaient les premières semences de paix dans le monde féodal, et proclamaient la trêve de Dieu en Aquitaine et en Bourgogne. Les combats, triste moyen de justice, furent défendus quatre jours par semaine, du samedi soir au jeudi matin, et, de plus, pendant l'avent et le carême. Ayant comme les tribunaux leurs jours de séance, ils prirent aussi leurs lois d'humanité , d'honneur et de courtoisie. Nul ne put attaquer son ennemi sans lui avoir demandé justice et déclaré la guerre. A la différence des païens et des musulmans, les guerriers durent à eux seuls vider leurs querelles et n'en plus faire métier et commerce. En tout temps, pèlerin et marchand, laboureur et berger avec leur bétail, et surtout les faibles femmes, furent sacrés, inviolables. Non seulement cette loi nouvelle fut mise sous la protection des consciences ; mais à l'exemple des moines qui lui consacraient leur parole et leur vie, armes toutes spirituelles, une foule de chevaliers lui vouèrent leur épée et leur sang. Après un jour d'abstinence et une nuit de prières, le jeune guerrier, vêtu de blanc, couleur de la chasteté, de rouge, couleur du san^, et de noir, couleur de la mort , entendait la messe et recevait une armure bénite. Un parrain d'armes lui rappelait ses devoirs : être droit et loyal, garder
les pauvres gens et les faibles pour que les riches et les forts ne les puissent honnir et fouler, aider de son pouvoir dames et damoiselles , qui doivent être toujours honorées et défendues. Puis lui donnant l'accolade : « Au « nom de Dieu et de saint Michel, disait-il, je « te fais chevalier. Sois preux, hardi et loyal. » Telle était la route tracée ; suivant que le chevalier était traître ou fidèle à sa parole, la honte ou l'honneur l'attendait.
XXIX. Contre les moines et les chevaliers , milices sans chef de la justice et de la liberté, le despotisme et la violence avaient en apparence l'avantage d'une tète unique et toute-puissante. Infidèle aux traditions de Charlemagne, l'empereur germanique était, de père en fils, le tyran , non le défenseur de l'Église. Les biens, donnés si largement dans l'origine aux évèques et aux abbés d'outre- Rhin , avaient de bonne heure tenté la cupidité des grands , et excité les convoitises du souverain. Trop riches et mal choisis, les bénéficiers étaient sans mœurs, et prétendaient chercher dans le mariage la sanction de leurs désordres et l'hérédité de leurs places. Appuyé par leur ambition servile, l'Empereur réclamait le droit de nommer à tous les bénéfices ; ses prétentions allaient jusqu'à disposer du saint-siège même, et à choisir des papes à sa guise. Quant à lui, au lieu d'être élu par son peuple, confirmé et sacré par le souverain pontife , et au besoin déposé s'il le méritait, il devenait absolu, inamovible , et réglait sa succession sans autre raison que celle du plus fort. C'était le renversement le plus complet de ce qui s'était fait en France : l'Église était asservie à l'État, l'autorité élective et spirituelle au pouvoir héréditaire et temporel.
XXX. Un jour, l'empereur nomma pape un de ses cousins, Bruno, depuis Léon IX. Il se trouva que c'était un honnête homme, et, pour se préparer à ses nouveaux devoirs, il vint faire une retraite à Cluny. Le fils d'un charpentier, le moine Hildebrand, abordant le pontife impérial , lui déclara que son titre n'était qu'un vain nom, et qu'il ne serait pape que par le suffrage du clergé et du peuple romain. Léon IX eut le courage d'écouter ce