‹ Histoire de FranceChapitre 67 sur 339 · LIVRE III — PHILIPPE I · texte numérisé non relu

LIVRE III — PHILIPPE I

fidèles des bords da Rhin. Exploitant pacifiquement la piété des chrétiens, les Arabes se contentaient d'un tribut payé à la porte de la ville et des principales églises. Mais à ces riches conquérants, affaiblis par la polygamie, ont succédé tout à coup des tribus barbares, les Turcs, tout fraîchement sortis de leurs déserts. Pour se retremper, les musulmans ont eu aussi leurs Normands, ne connaissant ni commerce ni culture, vivant de guerre et de pillage, et bientôt maîtres de la Perse, de l'Inde, de l'Asie Mineure et de Bagdad même, sacré séjour des califes.

XXXIII. Soudain débarque en Europe un religieux, d'Amiens, Pierre l'Ermite: « Les « Turcs ont pris Jérusalem, dépouillé les « églises, souillé le saint sépulcre; les chré- « tiens sont persécutés comme aux plus raau- « vais jours, les pèlerins chassés ou mis à « mort. » A qui s'adresser ? Tandis que l'empereur Henri IV s'obstine dans l'impénitence et brave la colère de Dieu , le faible roi de France, Philippe I, suit en petit son exemple : fier de la mort de Guillaume le Conquérant, il se croit assez fort pour tout oser ; il chasse la reine Berthe, et enlève à son mari Bertrade, comtesse d'Anjou (1094). Peu importe à l'ermite Pierre ; sans ordre ni appui de personne, il entre en France, et chemine", tête nue, le crucifix à la main. Dans les villes et dans les villages , dans les carrefours et sur les places publiques, il raconte les malheurs des pèlerins, la honte des chrétiens. Le peuple s'attache à ses pas, l'entoure, arrache des morceaux de ses vêtements et jusqu'aux poils de sa mule. Le pape Urbain II le suit, et tous deux se donnent rendez-vous au cœur de la France, au pied des montagnes d'Auvergne, au concile de Clermont. Là, sur la grande place , au milieu d'une foule qui se presse par toutes les rues, l'ermite expose encore une fois les malheurs de Jérusalem : les lieux saints profanés, les chrétiens vendus comme des bêtes de somme, les prêtres chassés ou mis à mort. Puis Urbain II se lève, et faisant appel aux guerriers qui cherchent des combats: « Voici, leur dit-il, le moment du « vrai courage : voici une guerre juste et « sainte. » Et tous les assistants, saisis d'un

enthousiasme inexprimable, s'écrient : « Dieu « le veut! Dieu le veut ! » Chacun jure de partir pour délivrer la Terre -Sainte, et, sur sa poitrine, revêt une croix rouge, d'où le nom de croisés (10'Jo).

XXXIV. Maintenant que la guerre sainte commence, la trêve de Dieu sera proclamée en tous lieux. Chaque chrétien de douze ans devra la jurer et prendre les armes contre qui oserait la violer. Et quant au roi Philippe, qui s'oublie en de honteux plaisirs, dignes des musulmans , il est excommunié. De Clermont, Urbain parcourt la France, tient des assemblées à Rouen, à Angers, a Tours, à Nîmes. Partout même enthousiasme ; les seigneurs s'engagent les premiers, et, à leur suite, les gens de guerre. Avant ce grand ébranlement , il n'était question que de vols , de brigandages et d'incendies ; entraînés par cette fièvre pieuse, les malfaiteurs se précipitent aux pieds des prêtres, et demandent la croix ; comme une pluie légère qui abat le vent le plus violent, le zèle de la croisade étouffe querelles et combats. Chaque ville paye son tribut ; les paysans eux-mêmes se lèvent, sans que personne les retienne à la glèbe ; des villages entiers deviennent déserts. A tous était accordée une indulgence plénière pendant leur absence, et la protection de l'Église pour eux et pour leurs biens. Ils étaient exempts d'impôts, et ne pouvaient être poursuivis pour dettes. Plus d'un prend la croix pour échapper à ses créanciers, pour quitter son labeur et sa terre; mais, chose merveilleuse, la liberté est laissée à tous.

XXXV. Comme il était naturel, les moins bons étaient les plus pressés. Bientôt Pierre l'Ermite, qui avait continué sa route à travers la Bourgogne, la Champagne et la Lorraine, se trouva suivi de cent mille personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui l'avaient pris pour chef, et qui demandaient à être conduits sur-le-champ à Jérusalem. Demandant l'aumône sur leur passage, pillant quand ils n'avaient plus rien, massacrant les juifs pour plaire à Dieu et exigeant en échange de perpétuels miracles, croyant que le nom de croisés couvrait tout, bientôt sourds à la voix de l'ermite Pierre, et mettant à leur tête l'aven-

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