LIVRE III — PHILIPPE I
turier Gauthier Sans-Avoir, ils demandaient à chaque ville si ce n'était pas encore Jérusalem. La faim, la fatigue, le découragement et le fer des sauvages Bulgares les réduisirent ù trente mille qui parvinrent à grand'peine à Conslantinople. 11 y avait encore de quoi épouvanter les Grecs, qui se hâtèrent de leur prêter des vaisseaux et de les faire passer en Asie. Là commença la guerre qu'ils croyaient terminée : une nuée de Turcs les entoura, et les anéantit non loin de Nicée.
XXXVI. Débarrassés de cette aveugle et malheureuse multitude, les autres croisés se réunissaient avec plus de lenteur, en trois belles armées. Chacun faisait bénir ses armes, réglait ses dernières volontés , réparait le mal qu'il avait pu faire, et se mettait en route pour Jérusalem ou du -moins pour la Jérusalem céleste (1096). , A l'est Godefroi de Bouillon, duc de basse Lorraine, brave et pieux capitaine, vendit la principauté de Stenay à l'évêque de Verdun, le duché de Bouillon à l'évêque de Liège et les droits de commune aux bourgeois de Metz ; il partait avec ses deux frères à la tète de quatre-vingt mille fantassins et de dix mille cavaliers, élite de la noblesse des bords du Bhin. Cette armée , modèle d'ordre et de discipline , traversa paisiblement l'Allemagne, l'étonna par sa belle ordonnance, et arriva, sans s'être affaiblie, sous les murs de Constantinople, rendez-vous de tous les croisés.
XXXVII. Au nord et à l'ouest, des seigneurs plus mondains, mais non moins puissants, rivalisaient de préparatifs. Bobert le Court , duc de Normandie , toujours aventureux et toujours prodigue, ruiné par ses amis qui lui prenaient jusqu'à ses habits, engagea son duché à son avare et cynique frère, le roi d'Angleterre, qui, pour le payer, fit fondre sans pudeur l'argenterie des églises. Avec lui partaient Bobert, comte de Flandre; Alain , duc de Bretagne ; enfin l'indolent et léger duc de Vermandois, frère du roi de France, avide de gloire et de batailles. Le comte de Blois et de Chartres, le poète Etienne, n'osa pas refuser de les suivre, et quitta malgré lui sa tendre épouse Adèle et ses châteaux, aussi nombreux que les jours
de l'année. Cette seconde armée prit la route de Marseille, qui lui prêta gratuitement ses vaisseaux, et la transporta d'abord en Italie. Les croisés y passèrent l'hiver, visitèrent les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul, et, au printemps, entraînèrent avec eux à Constantinople l'ambitieux et rusé Bohémond, fils du Normand Bobert Guiscard , avec son cousin le brave Tancrède.
XXXVIII. Enfin, au midi, se lève toute la noblesse de Gascogne, de Languedoc, d'Auvergne et de Provence. A sa tète marchent l'évêque du Puy, le sage et courageux Adhémar, légat et représentant du saintsiège, et le comte de Toulouse, l'impétueux Raymond, compagnon d'armes du Cid et gendre d'Alphonse le Grand. Ses cheveux ont blanchi à la croisade d'Espagne ; mais il n'a rien perdu du feu de sa jeunesse, et il emmène avec lui son fils et sa femme. Avec cent mille hommes, ils traversent la Lombardie , l'Esclavonie, pays sauvage et inconnu , et arrivent par terre à Constantinople. A la vue de cette magnifique et perfide capitale, grande devait être la tentation de s'en emparer, d'en faire une place d'armes, et d'employer ses trésors à la guerre sainte. Mais la simplicité, la confiance, le désintéressement l'emportèrent chez les croisés:
dans toute la ferveur d'une première entreprise, ils partirent pour l'Asie, pleins d'espoir et peu soucieux du lâche et traître allié qu'ils laissaient derrière eux.
XXXIX. A leur rencontre était revenu Pierre l'Ermite, triste et unique débris de cette multitude indisciplinée qui, six mois plus tôt, avait passé le Bosphore. En approchant de Nicée , chacun put se convaincre de la vérité de ses récits, et les ossements entassés par monceaux dans la plaine disaient au passant que, si ses devanciers n'avaient pas été sages, du moins ils étaient morts en braves. Bientôt se présenta l'occasion de les venger. Une armée turque s'approchait, espérant le même succès ; mais elle avait affaire à d'autres combattants, et ses téméraires escadrons furent bientôt taillés en pièces par les chevaliers. L'ennemi fut poursuivi avec rage et sans quartier ; mille têtes furent je-