LIVRE III — PHILIPPE I
tées dans la ville de Nicée pour la sommer de se rendre; mille autres mises dans des sacs et envoyées à l'empereur grec , en échange de ses présents.
XL. Nicée prise, les croisés marchèrent droit sur Antioche, à travers un pays montueux , aride , peuplé de brigands , sans ressources, sans vivres, sans une goutte d'eau. Enfin, après mille privations et mille combats, ils parvinrent dans la belle plaine de l'Oronte, où la superbe Antioche étalait ses trois cent soixante tours. Le pays était riche, les vignes chargées de raisins, les pâturages peuplés de troupeaux, des monceaux de blé enfouis en terre, suivant l'usage du pays, la mer tout près de là et couverte de vaisseaux italiens. Les souffrances furent vite effacées. En ces jardins délicieux, sous ce climat enchanteur, plus d'un croisé oublia jusqu'à Jésus -Christ en de funestes plaisirs. Cependant la ville était forte, couverte d'un côté par l'Oronte, de l'autre par des hauteurs inaccessibles. L'hiver arrivait; le siège n'avançait pas, et menaçait de durer longtemps. Il y avait six cent mille bouches à nourrir ; pour ne pas mourir de faim, il fallut labourer et ensemencer les terres; les uns blasphémaient, d'autres désertaient ; d'autres enfin, ramenés à de plus sages pensées, cherchaient à fléchir le Ciel par des jeûnes et par des prières. Ainsi passa l'hiver en de longues alternatives de découragement et d'espoir, de famine et de bien-être, de combats et de travaux.
XLI. Le mois de juin revint. La ville n'était pas prise ; elle allait être secourue ; c'était à en désespérer, quand un renégat, mécontent des Turcs , offrit à Bohémond de lui vendre une tour de la place. Le marché est conclu. Au milieu d'une nuit orageuse, où les éclairs risquent de trahir les croisés, Bohémond, le premier, monte par une échelle de cuir. Soixante chevaliers le suivent. Ils courent ouvrir une porte, et l'armée entière, qui attend ce moment, se précipite dans la ville sans défense. Antioche prise, pendant trois jours ce ne furent que pillage, festins, chants de victoire, danses folles et païennes. Mais le quatrième jour, le silence se fit. Peu à peu les collines qui bordaient la plaine se
couvrirent d'ennemis, non plus rares et timides , mais serrés et nombreux ; ils y plantèrent leurs tentes, et la nuit fut tout éclairée de leurs feux. C'étaient les princes d'Alep, de Damas , de Jérusalem , et à leur tète , le Circassien Kerbogâ, vieilli dans les guerres. Ils arrivaient trop tard pour sauver Antioche, assez tôt pour l'assiéger à leur tour. Après quelques escarmouches, les croisés sont refoulés dans la place, et la route de la mer coupée. Plus de messager de victoire pour la France ; plus de nouvelles de cette armée , où chaque famille compte un soldat. Au milieu de ce silence sinistre, arrive chez lui le comte Etienne de Blois, pâli, amaigri parla souffrance. Il raconte qu'Antioche est affamée et à la veille de périr ; les chevaliers ont mangé jusqu'à leurs chers coursiers ; les pauvres ont rongé le cuir de leurs boucliers et de leurs chaussures ; on a offert aux Turcs de leur livrer la ville , à condition d'en sortir avec armes et bagages , mais les Turcs ont refusé ; alors, menacé d'une mort certaine, il s'est laissé glisser des remparts à l'aide d'une corde , et a pu gagner un navire sur la côte. XLII. Pendant que la funèbre nouvelle se répandait, et que chacun , jusqu'à sa femme, maudissait le déserteur qui s'en était fait le messager, un autre croisé débarquait en criant victoire : c'était Hugues, le frère du roi. Il venait d'assister à la grande bataille. La nuit d'avant s'était passée en prières ; le matin , tout ce qui restait de soldats avaient communié et puis débouché du pont de l'Oronte , en chantant : « Que Dieu se lève et disperse « ses ennemis! » Le légat lui-même, l'évèque Adhémar, en cuirasse, commandait le centre, Godefroi de Bouillon la droite, Hugues la gauche ; Bohémond gardait le pont , seule retraite des combattants. Beaucoup n'avaient plus leurs armes , vendues pour du pain ; beaucoup combattaient sur des ânes; Godefroi avait eu peine à trouver un cheval : qu'importe, quand il faut vaincre ou mourir ? Adhémar et Godefroi s'étaient précipités, tête baissée, dans cette vaste plaine d'une lieue, où Kerbogâ avait librement déployé ses forces, et cette charge désespérée avait tout balayé devant eux. Mais à gauche, Hugues
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Urbain 1) prêchant la croisade ù Marmoutier. (!'. 93.)
avait trouvé plus de résistance, et, tandis qu'il se maintenait à force de bravoure, il avait vu quinze mille cavaliers, l'élite des Turcs, le tourner, londre sur Bohémond, se jeter sur le pont de l'Oronte. Averti à temps, Godefroi revient sur ses pas, ramène le brave ■Tancrède, et, avec une poignée de chevaliers, se rabat sur les cavaliers turcs, les taille en pièces et décide la journée. La déroute de l'ennemi devient générale; il est poursuivi dans les ravins des montagnes, qu'il jonche de cadavres ; il laisse aux mains des vainqueurs son camp flanqué de tours, abondamment pourvu d'armes et de vivres. Saint Georges lui-même, couvert d'une cuirasse blanche, avait, dit-on, combattu pour les croisés. Cette grande victoire n'avait coûté que le sang de quatre mille martyrs.
XL III. Au départ d'Hugues, l'armée était prête à marcher sur Jérusalem; mais elle
avait besoin de renfort. Il fallait à Bohémond une forte garnison pour garder Antioche ; un frère de Godefroi s'était établi à Édesse ; il ne restait que cinquante mille combattants sous les drapeaux. A la nouvelle de leur triomphe , une foule d'autres les allèrent rejoindre. De là les croisés, instruits par l'expérience, songèrent à suivre les bords de la mer que côtoyaient leurs vaisseaux , et se hâtèrent de traverser le Liban, dont ils avaient si longtemps chanté les cèdres sans les avoir vus. Ils ne s'amusèrent plus à prendre des villes, et passèrent devant les portes de Tyr, de Sidon et de Ptolémaïs. Enfin, ils étaient en Palestine, et, du haut du Thabor, ils aperçurent Jérusalem, la cité sainte, la ville désirée. A cette vue, ils descendirent de cheval, se mirent à genoux, et plus d'une larme mouilla ces fiers visages.
X L I V. Ils n'étaient pas au bout. Jérusalem