PHILIPPE I
était fortifiée , défendue par quarante mille hommes. Impossible de la prendre par surprise ; impossible de battre en brèche ses fortes murailles. L'été commençait, et le soleil dévorait toute végétation sur les collines arides et maudites de la terre promise. Les chevaux mouraient tous, et à leur place il fallut, pour la première fois, se servir de chameaux. Enfin , avec des arbres amenés de loin, s'élèvent à grand'peine trois tours de bois montées sur des roues. Dans le bas sont des ouvriers qui les font rouler ; au-dessus, des soldats qui lancent des flèches par des meurtrières ; au troisième étage, un pontlevis qui doit s'abattre sur les remparts et y vomir des guerriers choisis. Avant d'essayer ces machines nouvelles, les croisés font une procession, tête nue et sans armes, autour de Jérusalem, répondant par le chant des psaumes aux insultes des musulmans. A leurs voix les murailles ne tombèrent point, comme celles de Jéricho ; ils étaient dignes de les conquérir à la pointe de l'épée. Le jeudi 14 juillet, les fameuses tours s'avancent remplies d'archers, suivies de soldats qui portent des échelles. L'ennemi jette des pierres , de l'huile bouillante et ce terrible feu grégeois que le vinaigre seul peut éteindre. Avant de toucher aux remparts, les tours prennent feu, et, pour les sauver, il faut renoncer à l'assaut. La nuit se passe à les réparer, à les couvrir de cuir, et, le lendemain, Godefroi lui-même, monté sur la sienne, renouvelle l'attaque. L'incendie recommence ; sa tour est tout en feu ; mais il persiste, touche enfin aux murailles, abat le pont-levis, et de cette fournaise s'élance sur le rempart. Étourdis par tant d'audace, les Turcs reculent. La porte voisine est enfoncée à coups- de hache. Les croisés se ruent dans la ville, égorgent quiconque résiste. Il était vendredi, trois heures après midi, le jour et l'heure de la mort du Christ; Jérusalem était délivrée (1099). Godefroi, sans armes et pieds nus, vint baiser la pierre du saint sépulcre. L'armée entière le suivit ; partout le massacre et le pillage cessèrent pour faire place à la prière.
XLV. Le lendemain, chacun s'installa dans la maison qu'il avait occupée, et planta son
bouclier au-dessus de sa porte. Les mosquées furent rendues à leur première destinée, et la vraie croix rétablie sur son antique autel. Les chefs s'assemblèrent pour choisir un roi. Dix électeurs furent chargés de faire une enquête sévère et d'interroger les serviteurs des candidats. Raymond était trop fier, personne ne l'aimait ; Robert le Court, trop paresseux et trop ami des plaisirs; quant à Godefroi, il regardait trop longtemps les peintures des églises, et laissait souvent refroidir son dîner; du reste, il était chéri, vénéré; à Nicée, il avait tué un géant de sa main; plus loin, il avait arraché un soldat des griffes d'un ours. Il fut élu tout d'une voix, jura de respecter les lois de l'honneur et de la justice , mais refusa de porter une couronne d'or là où le Fils de Dieu n'avait eu qu'une couronne d'épines (1099). Pour ceux qui demeuraient avec lui, il rédigea les Assises de Jérusalem, monument curieux des mœurs et des libertés chrétiennes. Le service militaire fut partagé entre trois mille chevaliers nobles et cinq mille sergents, manants ou bourgeois : c'était tout ce qui restait des trois cent mille combattants d'Antioche.
XLVI. Parmi ceux qui avaient survécu à tant de périls et combattu trois années entières, presque tous, pensant avoir payé leur tribut, étaient allés revoir leurs foyers : d'abord, le comte de Flandre, le duc de Bretagne, et Robert de Normandie, qui devait misérablement finir ses jours dans la prison de son frère , le roi d'Angleterre ; puis le vieux Raymond de Toulouse , qui avait juré de ne pas revoir ses États, mais qui, plutôt que de servir sous un de ses frères d'armes, préférait mendier à l'empereur grec la ville de Laodicée. Plus d'un revint, que les siens avaient pleuré comme mort; plus d'un ne revint pas, qui était attendu et désiré. La comtesse de Hainaut, sans nouvelles de son époux, vient elle-même en Asie, et finit sa vie à chercher ses traces. Le duc de Bourgogne part aussi pour savoir ce qu'est devenu son fils; à eux se joignent ceux que* la prise de Jérusalem a tirés de leur hésitation, presque tous enfants de la France, comme les premiers. C'est Humbert II, comte de Sa-