I.1VHE III — LOUIS LE GROS
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leur lèle le fils même de cet Enguerrand de Coucy qui avait si malmené les bourgeois d'Amiens. Louis le Gros commença par enlever le château de Coucy, pendit aux créneaux les bourgeois qu'il y trouva, entra en vainqueur à Laon , et fit tout rentrer pour longtemps dans l'ordre et dans l'obéissance.
LVI. Ainsi Louis le Gros frappait tour à tour sur les bourgeois et sur les seigneurs, et profitait de l'occasion pour refuser toute commune dans ses Etats. Du reste, ces exemples étaient nécessaires aux uns comme aux autres. Depuis que leur commerce se développait p3rla trêve de Dieu et par le départ des nobles, la tète tournait aux bourgeois; ils ne voulaient plus dépendre de personne, ne pouvaient plus souffrir la tour d'un château, ne voyaient plus que leur ville, leur bonne ville, et profitaient souvent de leur liberté pour se faire la guerre et se piller entre eux, à l'exemple des riches cités d'Italie. Peu à peu le roi de France, qui intervenait dans ces conflits, passait pour un magistrat de justice et de paix, pour le champion de la trêve de Dieu, et l'on commençait à se souvenir que ce chevalier pouvait bien être , de plus que les autres, l'héritier de.Clovis et de Charlemagne.
LVII. Pendant que beaucoup de gens usaient de leurjiberté le sabre au poing, et que le roi de France s'efforçait de leur inspirer quelque respect, d'autres hommes, tout aussi fortement trempés, cherchaient non la gloire ni la fortune, mais la solitude des forêts, l'austérité du cloître, où leur forte nature se développait encore. Les croisades n'absorbaient pas toute l'activité chrétienne ; les cœurs pacifiques cherchaient des moyens plus doux de plaire à Dieu, et, à l'exemple de la grande famille de Cluny, que ses richesses faisaient déjà pencher vers la décadence, se formaient de tous côtés de nouveaux ordres religieux. Saint Bruno, fuyant la mitre, fondait dans une gorge des Alpes, non loin de Grenoble, sa grande et célèbre Chartreuse, seul couvent dont les siècles n'aient jamais altéré l'austérité. Renversé de cheval par la foudre, Robert d'Arbrissel créait l'ordre de Fontevrault près de Saumur, saint Norbert
celui de Prémontré aux environs de Laon, saint Etienne celui de Grammont en Belgique,^ saint Robert de Molesme celui de Cîteaux au pays de Dijon.
LVIII. Le roi de ces solitaires, le vrai roi de son siècle, était saint Bernard. Fils d'un honnête chevalier bourguignon, qui plus tard se fit moine avec lui , et d'une tendre mère qu'il pleura jeune encore, il avait, ainsi que ses frères, l'âme belliqueuse. Il allait les rejoindre dans les camps, lorsque soudain il préféra l'étendard de Jésus-Christ à celui du duc de Bourgogne, et choisit pour reine de son cœur, pour dame de ses chastes pensées, Notre-Dame, la Vierge Marie, la Reine des anges. Gagnés par ce contagieux amour, ses quatre aînés le suivent. « Tout cela sera pour toi, » disent-ils au plus jeune, qui jouait dans la cour du château. L'enfant les regarde : « Vous prenez le ciel, et vous me laissez ces « murailles; je n'en veux pas. » Et, quittant ses jeux, il part avec eux. Dans son pieux escadron, Bernard comptait trente jeunes gens, quand il vint à Cîteaux occuper des cellules vidées par la peste. S'y trouvant bientôt trop à l'aise, il prit douze compagnons et alla s'établir près de Langres, dans le vallon désert et marécageux de Clairvaux. C'est là que, vivant d'abord d'orge, de millet et de feuilles de hêtre bouillies, ce héros de vingt-quatre ans, pâle, maigre, maladif, se nourrissait de l'amour qui le consumait, et trempait dans ses luttes avec la pauvreté et la solitude cet œil de feu, cette voix magique, qui allaient subjuguer son siècle.
LIX. Ainsi préparé, il vint à Paris, où les écoles furent stupéfaites des flots d'éloquence qui sortaient de cette frêle et délicate poitrine. Paris était alors le rendez-vous des maîtres les plus fameux. Entre tous brillait le Breton Abélard, jeune, éloquent, profond, hardi, populaire, chéri de ses élèves venus, pour l'entendre, de l'Europe entière et du fond même de la Suède. Tel était le digne adversaire avec lequel Bernard allait entrer en lice. Pourvus tous deux des mêmes dons du Ciel et d'un égal génie, ils devaient avoir un sort bien différent. L'un, à peine sorti de l'obscurité de son cloître, devait s'élever