‹ Histoire de FranceChapitre 80 sur 339 · LIVRE III — LOUIS LE JEUNE · texte numérisé non relu

LIVRE III — LOUIS LE JEUNE

les campagnes peuplées de nouveaux villages, la population accrue par les bienfaits d'une paix sans nuage. Il décerna solennellement à Suger le titre mérité de Père de la patrie. Le vieil abbé voulut échapper aux honneurs et consacrer ses derniers ans à la France d'outre -mer, à Jérusalem. Ainsi montrait-il que, s'il avait déconseillé la croisade sous un prince téméraire et inconstant, ce n'était ni indifférence ni manque de courage. Il avait déjà réuni dix mille hommes, et était près de partir, quand il mourut à soixante -dix ans.

LXXII. La même année finit saint Bernard. Après la gloire et l'enthousiasme, il avait connu la calomnie, le mépris, les insultes, triste et inévitable revers de la popularité. Chacun lui reprocha la guerre sainte qu'il avait prèchée, et dont il n'avait pas empêché les désastres. Lui seul était l'auteur de tant de maux, du deuil de tant de familles. Cruelle pour tout autre, cette ingratitude ne fit qu'effleurer ce grand cœur, et acheva de le détacher des jouissances humaines. Il mourut délaissé , et aussitôt cette rumeur passagère se tut devant le bruit immortel de ses vertus, de ses miracles et de sa toute- puissante éloquence. Courageux soldat de Jésus- Christ, amoureux chevalier de Notre-Dame , il avait combattu avec une énergie incomparable les passions fougueuses d'un siècle de fer, dompté la tyrannie triomphante des seigneurs, étouffé à son berceau la révolte des sages et des raisonneurs. Puis, à la tète de ce siècle pacifié , il avait espéré la conquête de l'Orient. Mais, retombant de tout son poids, la nature humaine avait fait échouer ses projets, et lui avait appris que sous le soleil la guerre avec le mal est incessante.

LXXIII. Les deux lumières du siècle venaient de s'éteindre. Louis VII était seul. Au lieu d'être son soutien, la reine Éléonore n'était plus pour lui qu'une femme odieuse, et, trouvant dans une parenté éloignée le moyen de faire annuler leur mariage, ils se séparèrent sans regrets. Louis n'était pas assez sage pour oublier ses affronts, mais trop loyal pour garder la dot. Eléonore s'en retourna, offrant au premier venu sa main souillée et ses beaux États d'Aquitaine (1152). Ce fut L'affaire d'un

Normand. Héritier de la Normandie, de l'Angleterre et en même temps de l'Anjou et de la Touraine, Henri II devint maître par ce mariage d'une grande moitié de la France, et fut, de ce jour, un voisin menaçant. Quelques années plus tard, pour compléter ce vaste empire, son fils Geoffroy épousait l'héritière des ducs de Bretagne. De là cette rivalité sanglante de l'Angleterre et de la France, qui devait dure^ des siècles. De là ces guerres des Anglais, qui, comme les Sarrasins d'Espagne, firent naître en France une nation une, forte, héroïque. De là ces batailles acharnées, où, trompant toutes les prévisions humaines, la victoire n'appartint pas toujours au nombre, mais bien au parti le plus chrétien et le plus uni.

LXXIV. La guerre commença dans le Midi. Non contente de son héritage , Eléonore prétendait aux vastes possessions de ses cousins les comtes de Toulouse , et Henri vint mettre le siège devant leur capitale. Il était temps de sauver le Languedoc et la France. Accouru au secours de son vassal, Louis le Jeune se jeta dans la place, et força les Anglais à lever le siège. Henri se relira furieux, ruiné par cette expédition et prêt à se dédommager sur les biens de son Église, ressource éternelle des rois dissipateurs. Un seul chevalier lui avait conseillé de donner l'assaut malgré la force des assiégés , malgré les lois féodales , qui défendaient au vassal de faire la guerre à son suzerain ; c'était son chancelier Thomas Becket, intrépide compagnon de chasse, de festins et de plaisirs. Ce fut lui qu'Henri choisit pour archevêque de Cantorbéry et pour primat d'Angleterre, comptant trouver en lui un courtisan facile. Mais, en acceptant, Thomas devint un autre homme, aussi courageux évèque qu'il était bouillant chevalier. Il avait averti le roi : « Prenez garde, notre amitié va « peut-être se changer en une haine mor- « telle. » Puis il lui avait renvoyé le sceau royal, et, entouré de pauvres, s'était mis à vivre comme eux. De son côté , Henri réclamait les revenus des bénéfices vacants, et vi iulait soumettre le clergé au service militaire et à la justice royale. Personne ne lui résista hors celui auquel il s'attendait le moins, son

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