LIVRE III
PHILIPPE-AUGUSTE
ancien ami Thomas. Il essaya vainement des prières, des séductions, des menaces : lassé de cette résistance, il conçut dans son cœur cette haine mortelle que l'évêque avait prévue. Becket, voulant voir si le temps ne l'apaiserait pas, donna à ses pauvres un banquet d'adieu, et s'embarqua pour la France.
LXXV. C'était le moment où le pape Alexandre III , chassé d'Italie par l'empereur Barberousse, vivait réfugié à Sens. Henri le circonvint par mille promesses, et parvint à corrompre quelques-uns de ses cardinaux ; en même temps il somma Louis le Jeune de lui livrer le fugitif. Mais la France se vantait, depuis longtemps, d'être aux exilés un asile inviolable , et le souverain pontife , assis à son foyer, savait trop par sa propre expérience combien prompte et aveugle est la colère des rois. Furieux de n'être écouté de personne, Henri se déclare pour le prétendu pape de Barberousse, prononce, de sa propre autorité, la déposition du primat, et bannit d'Angleterre quatre cents de ses amis ou de ses parents, réduits à vivre comme lui de l'hospitalité française. Puis, apprenant que l'exilé a excommunié ses favoris, le roi tombe dans un accès de rage, déchire ses habits, et se met à ronger la paille de son lit.
LXXVI. Cependant le pape et le roi de France réclamaient ; prenant courage , les plus timides se déclaraient pour le proscrit ; les enfants mêmes de Henri menaçaient de le quitter. Il renferma sa colère, et vint demander la paix. L'entrevue eut lieu à Chinon. Thomas y vint de l'abbaye de Pontigny, où il vivait en simple moine, et, ne voulant pas rester un sujet de discorde, il accepta, triste et résigné, la feinte réconciliation de son ennemi. Henri promettait de le rétablir et de lui rendre les biens de son église ; il lui tint même l'étrier de son cheval ; mais il refusa de l'embrasser. Thomas lui dit adieu , sûr de ne plus le revoir et de mourir bientôt. Ses amis pressentaient aussi le péril , et le suppliaient de rester en France ; mais son église de Cantorbéry était veuve depuis sept ans. Il partit, traversa Rouen et Calais, et son cœur battit de joie à la vue de l'Angleterre. Quand il débarqua, une foule serrée se jeta à genoux
sur son passage. Il arriva en triomphe dans son église, et y prêcha sur ce texte : « Je suis « venu mourir au milieu de vous. » Les détenteurs des biens de l'Église, tremblant d'être dépouillés, obsédaient le roi Henri. Sa rage se réveilla : « Pas un des lâches que je « nourris n'aura-t-il le courage de me débar- « rasser de ce prêtre ? » Quatre chevaliers partent pour le satisfaire. Arrivés chez l'évêque, ils se sentent comme terrassés, et sortent sans avoir osé lever la main sur lui. Cependant à l'heure des vêpres, étouffant tout remords et s'excitant les uns les autres, ils pénètrent dans l'église, et percent de mille blessures le prélat qui les attend sans défense au pied de l'autel.
LXXV IL Le martyre est le triomphe du chrétien. A peine mort, Thomas Becket est proclamé saint, et prend sur ses ennemis un" invincible ascendant. Chacun s'éloigne avec horreur du roi Henri. L'hypocrite, pour désarmer l'indignation publique, vient lui-même sur le tombeau de sa victime, en habit de laine, pieds nus, frappé de verges, et prend solennellement la croix. Mais personne n'est dupe de ce nouveau mensonge. Ses propres fils le quittent, et s'unissent au roi de France pour lui faire la guerre. Au fond ils étaient excités par leur mère Eléonore, que Henri tenait dans une dure captivité, pendant qu'il se livrait à de honteux plaisirs. Plus méchant qu'elle, il n'en avait eu que de mauvais enfants: Richard Cœur-de-Lion , ingrat et turbulent ; Geoffroy , toujours rebelle dans son duché de Bretagne ; enfin le lâche et menteur Jean Sans- Terre. Au contraire, Louis le Jeune avait épousé la fille du vertueux comte de Champagne, de Thibaut l'ami de saint Bernard , et elle lui avait donné un fils courageux et magnanime, le vaillant Philippe-Auguste, auquel il laissa paisiblement la couronne (1180).
LXXVI IL Philippe -Auguste avait deuxsœurs, l'une reine de Hongrie, l'autre promise à Richard Cœur-de-Lion ; mais le roi Henri retenait auprès de lui cette malheureuse fiancée, et redoublait ainsj la juste colère de son fils Richard et du jeune roi de France. Une dernière entrevue eut lieu près