LIVRE III — PHILIPPE-AUGUSTE
« ce sont des hommes qu'il nous faut. Voilà • dix ans que vous jurez de partir et que « vous trompez Dieu : gare sa colère ! Vous « pouvez me traiter comme mon frère de « Cantorbéry. Autant mourir ici qu'en Syrie, « de votre main qui vaut celle des infidèles. » L'Anglais ne s'émut point, et persista dans son refus. Philippe-Auguste continua de le harceler en Normandie , jusqu'à ce qu'il lui eût rendu sa sœur, et qu'il fût mort de chagrin, maudissant ses fds.
LXXXI. Ces discordes furent fatales à la Palestine. Saladin , avec une avant-garde de sept mille Turcs, s'avança subitement jusqu'aux portes de Nazareth. Fuyant à son approche, les paysans accoururent en jetant des cris d'alarme : « Voilà les Turcs ! voilà les « Turcs ! » Le maréchal du Temple, Jacques de Maillé, ne se trouble pas de cette panique. Il réunit ses cent trente chevaliers avec quatre cents hommes, les seuls en état de prendre les armes, et marche à l'ennemi, qui cheminait dans une étroite vallée. Monté sur un cheval blanc, il charge au premier rang. La victoire reste un instant suspendue. Mais, après des prodiges de bravoure, il fallut céder sous le nombre; son cheval s'abattit, et lui, hérissé de flèches et perdant son sang, se précipita encore sur les ennemis la lance à la main . et mourut en combattant. De ces Thermopyles chrétiennes, il ne revint que trois hommes.
LXXXII. Saladin continua sa marche à la tèle de quatre-vingt mille soldats. Il s'empara de Tibériade, au bord du lac de Galilée. Bourgeois, matelots, pèlerins, chacun prit les armes dans ce moment suprême, et cinquante mille hommes vinrent encore se ranger autour de la vraie croix , qu'un évêque portail dans les rangs. On était à quelques lieues de l'ennemi, séparés par un désert aride, au plus fort de l'été. Les sages conseillaient d'attendre : on n'arriverait qu'exténué; mais, comme toujours, les chefs français n'écoutèrent que leur fougue. Nous trouverons, disaient-ils , de l'eau avec nos épées ; et ils se mirent en route, le 3 juillet, par une chaleur accablante. Saladin déploya habilement sa cavalerie sur les bords du lac, et il fallut camper en vue de ces belles eaux sans pou-
voir en goûter. Le lendemain, pas d'ordre de bataille. Les chevaliers font encore bonne contenance sous leur cuirasse ; mais les gens de pied, qui forment le centre, et doivent les appuyer, se ruent vers le lac avec l'irrésistible élan de la soif. L'armée est ainsi coupée en trois et bientôt cernée par des forces supérieures. L'infanterie ne trouve au lieu d'eau que des bruyères incendiées, et se laisse écraser presque sans défense ; l'avantgarde se fait jour, et se sauve lâchement ; le reste, serré sur une colline autour de la vraie croix, attend de pied ferme une mort inévitable. Deux fois les Turcs redescendirent en déroule les pentes de la colline ; la troisième fois ils montèrent plus nombreux , et ne redescendirent plus. 0 douleur ! ô sinistre présage ! la croix, la vraie croix était aux infidèles , et avec elle le roi de Jérusalem et les débris de l'armée. Le lendemain, Saladin fit massacrer sous ses yeux , par les émirs euxmêmes, ce qui restait de templiers ou d'hospitaliers ; ces braves moururent avec joie , et plus d'un simple croisé se dit des leurs pour mourir avec eux.
LXXXII I. Bientôt l'ennemi parut sous les murs de Jérusalem, jurant de la prendre d'assaut et d'en passer les habitants au fil de l'épée. Plus de roi, plus de chevaliers. Chevaliers à leur tour, les bourgeois réparèrent les murailles, firent des sorties, et prolongèrent la défense. Mais qu'attendre, qu'espérer? Rien ne venait d'Occident. Tout ce qu'ils purent obtenir, ce fut la vie sauve. Pour sa rançon, chaque homme dut donner dix pièces d'or, les femmes cinq , les enfants deux. Ceux qui purent payer défilèrent tristement devant Saladin, et allèrent chercher une autre patrie ; les autres , au nombre de seize mille , restèrent esclaves des infidèles. Quelques-uns des exilés, repoussés de ville en ville, apportèrent jusqu'en Italie la nouvelle de ces malheurs. Jérusalem était prise , les églises de nouveau changées en mosquées, et l'œuvre d'Urbain II et de Godefroi de Bouillon renversée en moins d'un siècle. Le pape Urbain III en mourut de douleur; les fidèles firent pénitence, et bannirent le luxe de leurs maisons; les villes ennemies se réconcilièrent;