LIVRE III — PHILIPPE-AUGUSTE
encore au monde un ami et une chance de liberté.
LXXXVII. Ne pouvant plus garder sa capture secrète, Léopold s'exposait aux foudres de l'Église ; car, pendant tout leur voyage, la personne des croisés était sacrée. Il préféra livrer le captif à l'Empereur, fils de Barberousse, qui, durci aux menaces d'excommunication, retint Richard encore un an prisonnier sur les bords du Rhin. Il était temps pour le pauvre prince de revoir ses États. Son frère Jean Sans-Terre, le faisant passer pour mort, s'était emparé de la couronne d'Angleterre, et offrait à Philippe-Auguste, peu soucieux de ses serments , la Normandie et la Touraine. Richard consentit à tout pour être libre, promit une rançon de plusieurs millions, se reconnut l'humble vassal de l'Empereur et non plus du roi de France, et, en échange, obtint la suzeraineté nominale de la Bourgogne, de la Provence et du Languedoc. Le lion déchaîné se précipita sur ceux qui partageaient ses dépouilles. Pressé de faire sa paix avec lui , Jean Sans-Terre trahit l'armée française, à laquelle il venait d'ouvrir la Normandie , et fit massacrer la garnison d'Évreux. Battu dans le Nord, Philippe-Auguste essaya de soulever le Midi ; mais le clergé intervint, et sépara les deux armées. La paix faite, Richard, toujours guerroyant, alla se faire tuer d'une flèche devant le château de son vassal le vicomte de Limoges (1199).
LXXXVIÏI. Il ne laissait point de postérité. Jean, son frère, convoitait tout l'héritage; mais il était détesté, surtout en France, et n'avait d'appui que sa vieille mère Éléonore, à soixante-dix-sept ans plus active et plus brave que lui. De l'autre frère Geoffroy, duc de Bretagne, il restait un fils, Arthur, à peine âgé de douze ans. Les Bretons se déclarèrent pour cet enfant , dont le nom leur était cher ; l'Anjou, le Maine, la Touraine et le Poitou suivirent leur exemple. Réfugié à la cour de Philippe-Auguste, Arthur brûlait d'égaler l'antique roi breton et les chevaliers de la Table ronde , héros favoris des troubadours , et de faire comme eux chanter ses hauts faits. Emporté par son jeune courage, il vint assié-
ger sa grand'mère Éléonore dans le château de Mirebeau, près de Poitiers. Mais, averti à temps, Jean Sans-Terre arrive avec une armée, surprend son neveu, et l'emmène en Normandie. Depuis il ne reparut jamais, et une rumeur sourde apprit à ses amis qu'un soir, en se promenant sur la Seine, Jean l'avait de sa propre main percé d'un poignard et jeté dans le fleuve. Inconsolables, les fidèles Bretons prirent les armes, soutinrent contre les Anglais la jeune sœur d'Arthur, et donnèrent sa main au comte de Dreux, Pierre Mauclerc, cousin de Philippe-Auguste et descendant de Louis le Gros.
LXXXIX. De son côté, le roi de France ne restait pas inactif. Il citait à la cour de ses barons son vassal félon et meurtrier, et, comme le coupable se gardait de comparaître, il mettait la main, sans coup férir, sur le Poitou, sur l'Anjou et sur la Normandie (1204). Jean jouait aux échecs, quand Rouen assiégé lui fit demander du secours ; il ne quitta point sa partie. Délaissés de leurs souverains, les Normands se donnèrent de tout cœur aux rois de France, et devinrent leurs meilleurs soldats contre cette Angleterre, fondée par leurs aïeux. Ainsi, cette première guerre se terminait à l'avantage de la France, qui faisait un grand pas vers ses anciennes frontières; par un exemple sévère, le roi avait appris au plus grand de ses vassaux à respecter sa puissance.
XC. Vengeur au dehors d'une innocente victime, le bouillant Philippe-Auguste n'avait pu se contenir lui-même, et ses rigueurs envers une jeune et fidèle épouse ternissaient la gloire de ses armes. Un premier mariage avec une petite-nièce de Charlemagne lui avait donné l'Artois et le surnom impérial d'Auguste. Veuf de bonne heure et remarié à Ingebourge, fille du roi de Danemark, il s'en dégoûta sur-le-champ, et ne songea plus qu'à s'en défaire. Comme avec une Danoise la parenté ne se pouvait alléguer, elle fut chargée de crimes imaginaires, jetée dans un cachot, séparée de ses serviteurs, soumise aux plus dures privations, et l'Allemande Agnès de Méranie prit publiquement la place et les honneurs de la reine disgraciée. Plus fort