LIVRE III
'HILIPPE-AUGUSTE
lit
bonnes villes, Paris était la plus riche, la plus populeuse, la privilégiée. Le roi en avait fait paver les rues, jusque-là si boueuses; agrandissant son enceinte, il avait construit de nouveaux et solides remparts : au nord , de la tour du Louvre au couvent fortifié du Temple ; au sud, de l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés au cloître Saint -Victor. A l'est s'élevèrent les halles et le cimetière des Innocents ; de tous côtés, des églises, des hôpitaux et des léproseries. L'architecture suivait l'essor des libertés nationales ; les gros piliers romans se découpaient en faisceaux hardis et légers; les fenêtres s'ouvraient plus larges et plus gracieuses aux flots de la lumière, et les voûtes mêmes s'élançaient en ogive sur d'audacieux contreforts. Au centre de Paris , dans la Cité , commençait la magnifique cathédrale dédiée à Notre-Dame, qui, de ses tours majestueuses , domine et protège encore les deux rives de la Seine.
XCVI. Non loin de là, sur la rive gauche, s'étaient depuis longtemps groupés les étudiants, échelonnés sur la montagne Sainte- Geneviève, et partagés entre les professeurs du cloître Saint-Victor et de l'école Notre- Dame. Le légat du pape Innocent III , Robert Courçon, réunit ces écoles fameuses sous le nom d'Université, c'est-à-dire enseignant tout à tous. Les études y furent divisées en quatre facultés : la théologie, le droit civil, le droit canon et les arts embrassant à la fois les lettres et la médecine. La science étant un don du Saint-Esprit , l'enseignement dut être gratuit sous peine de simonie ; élevée à la hauteur et à l'indépendance d'un sacerdoce, la licence du professorat fut conférée au concours par le chancelier de Notre-Dame, au nom du pape lui-même. Philippe -Auguste confirma cette magnifique organisation , qui devait doubler la gloire des écoles de Paris et attirer dans cette capitale la jeunesse du monde entier. Les étudiants, répartis en quatre nations, furent solennellement affranchis ' de la justice royale, et ne relevèrent comme clercs que de l'église épiscopale.
XCVII. Ainsi, dans leur alliance, Innocent III et Philippe -Auguste firent de la France, non seulement le rempart militaire
de l'indépendance des peuples, mais encore le sanctuaire de la vérité, de la science, de la vraie liberté intellectuelle. Ainsi se réalisait de plus en plus l'accord si difficile et pourtant si désirable des forces humaines. Le pouvoir temporel , mis au service de l'autorité spirituelle, reconnaissait la supériorité de l'esprit sur la matière, et en échange recevait la consécration morale de ses propres triomphes.
XCVIII. Il était temps à cette époque pétulante d'asseoir solidement l'édifice de la science chrétienne et de donner aux esprits une direction forte et sûre. Saint Bernard n'était plus, et les difficultés qu'il avait héroïquement vaincues renaissaient avec la génération nouvelle. Le désintéressement des premiers croisés avait complètement disparu. Les Français n'avaient pu passer, une quatrième fois, sous les murs de Constantinople sans^succomber à la tentation de prendre cette opulente capitale. Malgré les instances d'Innocent III , au lieu de délivrer Jérusalem, ils venaient de conquérir cette autre Babylone, et d'y établir comme empereur Baudouin , comte de Flandre. Les templiers eux-mêmes étaient arrivés de Palestine pour prendre part à la curée; les églises avaient été pillées, les statues de bronze fondues , les marbres brisés. Les Français sauvèrent quelques reliques, seules précieuses à leurs yeux, et ne songèrent pas à disputer aux Vénitiens les quatre chevaux de bronze qui , de la place Saint-Marc, devaient pourtant un jour venir à Paris. Baudouin n'avait pas joui longtemps de cette brutale conquête, et avait disparu dans une bataille contre les Bulgares. La fatale couronne fut offerte à Pierre de Courlenay , comte d'Auxerre et cousin de Philippe- Auguste. En roule avec toute sa famille , il tomba entre les mains des Grecs, et mourut en prison. Ses fils lui succédèrent.
XCIX. Dans le midi même de la France naissait une autre occasion de zèle et de guerre sainte, que le pape ne parvenait pas non plus à empêcher. La poésie , l'esprit sceptique, les mœurs légères de la Grèce avaient de bonne heure pris racine dans ces provinces. Dès le xi" siècle, les trouvères pro-