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LIVRE III

PHILIPPE-AUGUSTE

vençaux y chantaient, avec les exploits de Charlemagne , les voyages et les aventures d'Ulysse, caché sous le nom du seigneur Raymond. Les vices châtiés par les Sarrasins avaient reparu aux cours luxueuses des comtes de Poitiers et de Toulouse. Saint Bernard avait retardé la catastrophe et vaincu Guillaume , l'hostie à la main ; extirpé à Poitiers, le mal renaissait chez les comtes de Toulouse, seigneurs tout-puissants du Rhône à la Garonne. Raymond VI, indigne héritier des héros de la première croisade, était l'ennemi déclaré de l'Église, en violait les lois, en profanait les fêtes, en méprisait ou en séduisait les prêtres. Autour de lui se groupèrent des hérétiques nombreux , ennemis plus hardis et moins sincères qu'Abélard. C'étaient les Vaudois , qui , marchant à la suite du Lyonnais Pierre Valdo, rejetaient la hiérarchie de l'Eglise sous prétexte d'abus, proclamaient l'indépendance de la raison humaine, et qui, fiers de leurs vertus farouches, persécutaient ou tuaient les prêtres, dépouillaient les églises, foulaient aux pieds les hosties. C'étaient les Albigeois, qui, recueillant les traditions fatalistes des manichéens, des juifs et des musulmans, prenaient de là carrière pour se livrer à tous les vices, et n'en obtenaient pas moins l'appui des Vaudois. Raymond VI les protégeait tous ouvertement. Innocent III lui envoya l'archidiacre Pierre de Castelnau pour l'exhorter à la pénitence. Raymond essaya de le séduire ou de le tromper, et, n'y parvenant pas, le fit assassiner. Nétait-ce pas déclarer la guerre à l'Église , et avant d'aller chercher l'ennemi en Palestine, ne fallait-il pas réduire ces musulmans intérieurs?

C. Jusque-là Innocent III avait reculé devant les moyens violents. A ses yeux , le privilège qu'avait le saint- siège de prononcer la déchéance des princes et de délier leurs sujets du serment de fidélité était la dernière ressource des peuples opprimés, l'arche sainte de leur liberté en péril, destinée à contenir et non à déchaîner les abus de la force. Poussé à bout parle meurtre de son légat, il somma une dernière fois Raymond de punir les assassins et de réprimer les hérétiques.

Sur le refus du comte , ses sujets furent déliés de leur serment , et appel fait à toute la noblesse de France (1208). Philippe-Auguste était occupé de ses propres affaires; il se contenta de surveiller de loin cette croisade, dont son fils devait recueillir les fruits; mais le duc de Bourgogne , les comtes de Nevers , de Saint- Paul et de Bar, et le brave Simon de Montfort, vieux soldat de la croix, réunirent une armée et entrèrent en Languedoc. Aussi lâche qu'hypocrite, Raymond feignit de se soumettre , et même se joignit aux croisés pour accabler ses vassaux et ses villes hérétiques. De ses yeux il vit Béziers emporté d'assaut, et vingt mille habitants égorgés sans distinction d'âge, Carcassonne ouvrant ses portes et froidement livrée au pillage , triste représaille des crimes des Albigeois.

CI. Ce terrible coup frappé, les seigneurs français pensèrent en avoir assez fait , et retournèrent dans leurs États. Il ne resta qu'une petite armée sous les ordres de l'intrépide Simon de Montfort. Raymond en profita pour rompre ses engagements ; il releva l'étendard de la révolte; la cruauté des croisés avait soulevé tous les cœurs, et lui donna une armée. Par surcroît, le roi d'Aragon vint à son aide et ils se crurent assez forts pour envelopper Montfort, qui, avec huit cents chevaux, occupait Muret. La position était critique ; mais plutôt mourir que de fuir devant les ennemis de Dieu. Montfort laisse quelques hommes à la garde de la ville , et sort avec sa cavalerie du côté opposé, comme s'il battait en retraite. Puis il décrit un demi-cercle autour de la place, et vient audacieusement prendre en flanc l'armée ennemie campée devant la ville. Il avait divisé ses hommes en trois corps : le premier culbute l'avant-garde ; le second attaque le centre , où se trouve le roi d'Aragon; à la tète du troisième, Montfort s'élance pour couper la retraite à l'ennemi , et se rabat vivement sur ses bataillons étourdis. Le roi d'Aragon tombe dans la mêlée ; sa mort est le signal d'une panique générale et d'une déroute sans exemple. Montfort poursuit les fuyards jusqu'à la nuit; puis il rentre en vainqueur dans Muret. Quant à Raymond, ne pouvant plus tenir la campagne, il s'enfuit

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