LIVRE III
LOUIS VIII
des champions généreux qu'elle prodiguait depuis deux siècles à toutes les grandes causes. Des Normands avaient défendu les deux Siciles contre les Sarrasins; des moines de Cluny et de Clairvaux avaient relevé la chaire de Saint- Pierre; des Français de toutes les provinces ne cessaient de passer les Pyrénées pour la guerre sainte, et un prince de Bourgogne venait de fonder le royaume de Portugal. L'Espagne et l'Italie s'acquittèrent en donnant saint Dominique et saint François.
GVIÎ. A la veille de la triste guerre des Albigeois, un prêtre de Castille, âgé de trentequatre ans, qui, tout petit, couchait sur la terre nue, et étudiant vendait ses livres pour l'amour des pauvres, avait traversé le Languedoc, allant baiser les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul. La soif des âmes le dévorait. Logé à Toulouse chez un Albigeois, il passa la nuit à l'entretenir, à le presser, à le convaincre, et conçut la pensée d'un ordre pour convertir les hérétiques. A son retour de Rome, il retrouva le mal accru, les esprits aigris; il se lia intimement avec le légat Pierre de Castelnau et avec les moines de Cîteaux, attirés comme lui par le péril. Le légat scella de son sang l'œuvre naissante, et Dominique résolut de le venger à sa manière. La guerre déchaînée , il revient à Toulouse , foyer du mal, où l'archevêque même a trahi; il refuse la mitre, prêche pendant que les autres se battent, institue le rosaire pour le retour de la paix, sauve tout ce qu'il peut arracher au supplice, et brave lui-même la mort, dont il ne se croit pas digne. Ce fut dans cet esprit apostolique qu'il fonda les frères prêcheurs sous le vieux manteau et la règle oubliée de Saint-Augustin. Et vraiment il était ressuscité le docteur des docteurs, le fléau des hérésies, le père de la vie monastique. A sa voix, les Albigeois revinrent en foule, touchés de sa vertu plus que de sa parole, et leur haine fut désarmée par cet apôtre sans défense.
CVI1I. A peine réunis, ses seize disciples, dont huit Français, se dispersent vers les trois centres de la science, Paris, Rome et Bologne , sans abandonner Toulouse et sans oublier l'Espagne. Ils partent n'ayant ni argent ni protection, et ne se doutant guère
qu'ils seront dans ces fameuses capitales les restaurateurs de la science chrétienne. A Paris, ils reçoivent l'hospitalité dans une maison des faubourgs, consacrée aux pèlerins sous l'invocation de saint Jacques : de là leur nom bien connu de Jacobins, sous lequel l'Université leur permit d'enseigner la théologie. Saint Dominique vient les visiter, et de Paris envoie des fondateurs à Limoges , Reims, Metz, Poitiers, Orléans. Puis il parcourt le reste de l'Europe à pied , ressuscitant les morts, servi par les anges, faisant plus de chemin avec son bâton qu'aujourd'hui avec la vapeur. Enfin , après avoir cicatrisé les plaies du Languedoc, bâti plus de soixante couvents , établi un second ordre pour les femmes et un tiers ordre pour les fidèles, fait six voyages à Rome et semé des colonies jusqu'en Hongrie , il voit la mort s'approcher.
CIX. Partout l'œuvre de saint Dominique est florissante; dans chaque maison les frères nomment leur prieur; les prieurs choisissent un provincial; les provinciaux un général, et l'ordre ne forme ainsi qu'une famille, où la plus douce liberté préside aux vertus les plus austères. Mais la robe blanche du frère prêcheur sera-t-elle longtemps l'image de sa vie? La première ferveur passée, qu'ont duré Cluny, Cîteaux, Clairvaux et toutes ces grandes abbayes, sitôt riches par leurs vertus, sitôt pauvres par leurs richesses? Où est l'homme sous le soleil qui possède le secret des choses durables? Cet homme, que saint Dominique cherchait, il le trouva un jour à Rome sous le capuchon d'un mendiant. Ils s'embrassèrent; ils passèrent une nuit en prière sans se rien dire; leurs cœurs s'étaient compris, et le mendiant avait donné son secret. Ne rien acquérir, ne rien posséder, vivre au jour le jour du pain de la charité : voilà le moyen d'être toujours libre et fort. Saint Dominique ordonna à ses frères d'être pauvres, et mourut content. Son ordre a vécu, puissante école de science, de travail, d'éloquence, de force et d'unité, pilier de la foi encore debout sans avoir été ni mutilé ni restauré, foyer des plus pures inspirations de l'art chrétien.
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CX. Le mendiant en capuchon était saint François. Il devait mourir peu après saint Dominique, consumé à la fleur de l'âge par le feu de l'amour de Dieu, ayant aussi fait de grandes choses et fondé un ordre nouveau , second pilier apparu en vision à Innocent III pour soutenir la chancelante basilique de Latran. Fils d'un marchand d'Assise, qui lui avait ouvert le chemin de la fortune en vendant des draps de France, et par amour pour ce pays, l'avait nommé François, néanmoins poêle, musicien, chevaleresque, ami de la belle nature, roi des fêtes et des plaisirs, il était devenu, à vingt- quatre ans, fou d'amour pour Jésus-Christ, et, couvert de boue et d'insultes, il avait tout quitté pour épouser une dame inconnue et méprisée, M'"0 la Pauvreté, plus forte que la science et meilleure gardienne de la liberté. Ennemi des honneurs au point de ne pas vouloir être prêtre, il avait parcouru l'Italie, réconciliant les villes, apaisant les haines, apprivoisant les loups, sauvant les agneaux de la boucherie, chantant les louanges du Très-Haut avec les petits oiseaux , répandant sur ses pas la contagion .de l'amour divin.
CXI. En un seul jour saint François avait réuni autour de lui, sous des cabanes de joncs, plus de cinq mille religieux. Loin de se complaire dans ce triomphe, il convoitait une bien autre jouissance, le martyre chez les infidèles. Déjà l'Adriatique l'avait rejeté sur ses côtes ; la maladie l'avait retenu en Espagne, et six de ses frères, plus fortunés que lui, étaient morts au Maroc. 11 s'échappe enfin, débarque heureux à Damielte, et vient apostropher le Soudan d'Egypte, qui, ô fâcheux miracle! se sent le cœur touché, et le renvoie la vie sauve. De là , la Palestine le reçut, et ses larmes arrosèrent le saint sépulcre, dont ses enfants sont restés les gardiens. Revenu en Occident, il trouva son ordre languissant en Italie, mais vigoureux en France et en Allemagne, et il envoya son manteau à sainte Elisabeth de Thuringe , la mère des pauvres et la reine des saintes. Puis, ravi d'extase en extase , il reçut dans ses pieds , dans ses mains, dans son côté, les plaies de son Sauveur, et revint mourir de l'amour dont
son cœur était blessé en vue de sa chère ville d'Assise.
XCII. Quand il avait envoyé deux à deux ses disciples aux quatre coins de l'horizon, il s'était réservé la France, dont il parlait admirablement la langue. Puis, empêché d'y demeurer, il l'avait du moins traversée pour aller en Espagne , et il avait destiné à Paris un célèbre troubadour converti, ce roi des vers couronné par Frédéric II, devenu le bon frère Pacifique. Pacifique et son compagnon soignèrent d'abord les malades et les lépreux dans les hôpitaux, tout en mendiant leur pain. L'abbé de Saint-Germain-des-Prés leur donna un terrain , où ils bâtirent le couvent de l'Observance avec sa grande église et son collège célèbre, disparus comme tant d'autres monuments. Déjà les franciscains s'étaient répandus avec une incroyable rapidité. Celte immense famille , trop nombreuse pour ne pas se partager, devait croître en plusieurs rameaux , formés suivant les libres inspirations de l'amour, retombant quelquefois des hauteurs héroïques où avait plané leur père, mais ne se lassant pas de reprendre leur vol à sa suite et de reproduire à l'envi sa joyeuse pauvreté.
CXIII. Au lieu des Albigeois et des Vaudois, qui menaçaient de tout envahir et de détruire la société dans sa base, dominicains et franciscains couvrirent de concert le monde comme deux milices sœurs , prévenant les dangers de la science et de l'amour, donnant un aliment nouveau aux esprits et aux cœurs, échangeant leurs trésors de sagesse et de pauvreté , produisant l'une l'angélique saint Thomas d'Aquin , l'autre le séraphique saint Bonaventure , toutes deux indépendantes des princes et des lieux, nommant librement leurs chefs, toujours pauvres, destinées à sauver la liberté et à conjurer les périls de l'Eglise.
CXIV. La même année que saint François d'Assise, mourut le roi Louis VIII, après un règne court , mais pur. Le premier, depuis Hugues Capet, il n'avait pas encouru d'excommunication. La noble maison de Castille lui avait donné une princesse digne de lui, la reine Blanche, et il suffirait à leur gloire