LIVRE III
SAINT LOUIS
sénéchal et ami du roi. Les uns s'en allaient pleins d'ardeur et de joie; les autres n'auraient pu sans pleurer tourner la tête du côté de leurs châteaux et de leurs petits enfants ; tous avaient convoqué serviteurs et vassaux pour leur dire un adieu, peut-être le dernier, et pour réparer les torts commis à leur égard. A côté de cette brillante noblesse marchaient des laboureurs, des artisans, de bons bourgeois, et, parmi eux, le sage Etienne Boileau, plus tard prévôt des marchands ; enfin force prêtres pour dire la messe et chanter l'office, et pour donner, au besoin, un coup de main à la bataille : l'un d'eux, détroussé par des sergents du roi, en avait tué trois d'un coup , et, pour sa peine, saint Louis lui avait fait prendre la croix ; en Orient , les occasions ne manquèrent pas d'exercer sa bravoure.
CXXIII. Les uns s'embarquèrent à Aigues- Mortes, les autres à Marseille. Grande fut la surprise de ceux qui n'avaient jamais vu la mer, quand, après avoir entonné le Veni creator et mis à la voile , ils se sentirent bercés par les vagues , et s'endormirent sans savoir s'ils ne se réveilleraient pas au fond de l'eau. A Chypre se trouvèrent les provisions que le roi y avait amassées depuis deux ans : tonneaux de vins entassés comme des montagnes, monceaux d'orge et de blé, dont le dessus avait germé à la pluie, mais dont l'intérieur était aussi frais qu'au sortir de la grange. Cette prévoyance n'était pas inutile ; car les seigneurs avaient à peine emporté de quoi payer leur passage et vivre pendant la ' traversée.
CXXIV. Après quelques mois passés à se refaire, la flotte se remit à la mer. Chose admirable à voir, dix-huit cents voiles marchaient de concert, et couvraient l'horizon. Par malheur, une affreuse tempête s'éleva et dispersa tout. Un quart à peine se trouva réuni sur les côtes d'Egypte, en face de Damiette. Prévenu et par les préparatifs faits à Chypre et par les envoyés du perfide Frédéric II, l'ennemi était sur ses gardes ; il avait rangé sur la rive ses escadrons aux cuirasses dorées, aux tambours et aux cors retentissants. Le roi tient conseil. Les chefs sont d'avis d'attendre le reste de la Hotte ; mais ils
sont sans abri ; un nouveau coup de vent pourrait les emporter. Saint Louis ordonne de débarquer. Lui-même, en dépit de ceux qui veulent l'arrêter, se précipite dans l'eau jusqu'à La ceinture. Son exemple entraîne toute l'armée. Les Turcs, surpris, s'enfuient vers la ville , et envoient en toute hâte des pigeons au Soudan du Caire pour lui demander du secours. N'en recevant pas assez tôt , ils mettent le feu aux magasins et aux entrepôts de Damiette, et abandonnent sans défense cette riche cité.
GXXV. En pareil cas, l'usage donnait au roi le tiers du butin et le reste aux soldats. Saint Louis fut plus sage : renonçant le premier à sa part , il fit mettre de côté tout ce qui se trouva de grains ou de riz. Mais les seigneurs, jnaudissant sa prévoyance, gaspillèrent en plaisirs fugitifs les ressources de Damiette, et louèrent les boutiques si cher qu'il n'y vint nul marchand de Grèce ou d'Italie. Les mauvaises mœurs devinrent tellement effrontées que le roi fut obligé de renvoyer de ses gens , pris en flagrant délit aux portes de sa tente. Les fruits de ce premier succès et un temps précieux se perdirent à attendre les vaisseaux dispersés par la tempête et les renforts commandés par Alphonse de Poitiers.
CXXVI. Chacun arrivé, il fallait faire quelque chose , sortir de cette place et repousser les Turcs qui, rôdant aux environs, venaient chaque nuit assassiner les sentinelles. Devant les croisés s'ouvre un pays nouveau pour eux. C'est là cette merveilleuse Egypte , fameuse dans les livres saints , cette terre d'iniquité et de puissance diabolique. Le Caire, sa capitale, mérite bien le nom de Babylone; car c'est l'ennemie de Jérusalem.
Voilà le fleuve mystérieux dont la source cachée est au paradis terrestre , et qui , du haut de ses cataractes infranchissables, apporte encore aux hommes le gingembre , la cannelle, la rhubarbe, fruits tombés des arbres du jardin de délices. A l'aspect de ces pays inconnus, les sages craignent de s'aventurer, et conseillent avant tout de prendre Alexandrie, bon port pour la flotte , riche entrepôt pour l'armée. Mais le frère du roi. le