‹ Histoire de FranceChapitre 96 sur 339 · LIVRE III — SAINT LOUIS · texte numérisé non relu

LIVRE III — SAINT LOUIS

bouillant Robert d'Artois , ne voit que l'ennemi qui est devant lui , et , trop docile aux inspirations de la bravoure , le roi ordonne de marcher sur Babylone. Malheureusement les mois d'hiver, passés à Damiette , étaient la bonne saison pour envahir l'Egypte ; les chaleurs approchaient, ennemis plus dangereux que les Turcs. D'ailleurs, la route de Damiette au Caire était mauvaise , sans cesse coupée par ces petits rameaux du Nil , qui , détachés des bras principaux, vont se perdre dans les sables et les lacs salés. Au bout de quelques lieues, l'armée fut arrêtée par un de ces cours d'eau, en face de la ville de Mansourah. Jeter un pont en présence de l'ennemi n'était pas, à cette époque, chose facile : les Français voulurent, entreprise moins praticable encore , barrer le fleuve par une chaussée. A mesure que la jetée s'avançait protégée par des galeries couvertes et roulantes , l'ennemi creusait dans la rive opposée d'immenses trous, où le courant se faisait jour, et qui élargissait d'autant son lit. En même temps, avec des machines, ils lançaient d'énormes pierres qui empêchaient, pendant le jour, toute communication avec les travailleurs, et des masses de feu grégeois qui , à la fin , consumèrent leurs galeries.

CXXVII. La situation devenait critique, quand un Bédouin proposa, moyennant une somme d'argent, d'indiquer un gué praticable. Ainsi se trouvait détruit le petit obstacle qui avait mis en échec toute la science de l'armée , et de nouveau le champ était ouvert à son inimitable mais trop confiante bravoure. Pendant la nuit, l'élite de la cavalerie se mit en marche pour passer le gué. Les templiers devaient, comme toujours, se battre à l'avant-garde. Ils traversent donc les premiers et se déploient bravement en face de l'ennemi, immobiles sous ses flèches, protégeant le long passage de l'armée, attendant le roi, qui doit engager l'action. Mais Robert d'Artois, qui vient après, ne peut se contenir à la vue des Turcs, et, devançant les templiers, il charge avec furie. Le grand maître ne veut pas le laisser seul, et marche pour le soutenir. L'ardeur les emporte juqu'à Mansourah ; ils entrent avec les fuyards et les

massacrent dans les rues. Cependant , dans la plaine, personne n'a eu le temps de les suivre. L'ennemi s'est rassuré. Les portes de la ville se referment sur eux , et tout à coup ces braves se trouvent assaillis par des forces inégales , sans issue pour s'échapper. Ils expièrent dignement leur désobéissance. Robert d'Artois mourut avec trois cents chevaliers, et l'ordre du Temple en perdit deux cent quatre-vingts. Le duc de Bretagne, qui les avait suivis au gué , essaya vainement de les seeourir et de se faire jour jusqu'à la ville; il revint presque seul, blessé, vomissant tout son sang, et frappant encore des coups terribles. A sa vue, le roi, qui arrivait, comprit le sort de son avant -garde. Presque seul sur un terrain découvert, il lui fallut les plus grands efforts pour se soutenir. Enfin , le nombre des Français qui avaient passé l'eau augmentant toujours, les Turcs cédèrent ce champ de bataille disputé , et allèrent s'enfermer derrière les fatales murailles de Mansourah.

CXXVIII. La bataille finie , saint Louis pleura son frère et tous les braves dont l'imprudent avait entraîné la perte. La journée avait coûté cher et sans résultat. En face de l'armée affaiblie , voici une place forte, plus loin de nouveaux cours d'eau ; et encore , avant d'aller plus loin, faut-il achever cette chaussée, depuis si longtemps commencée, qui doit assurer les communications. Sur ces entrefaites, pour comble d'épreuves, la peste se déclare. La bataille avait eu lieu le premier jour de carême; depuis, les soldats, fidèles à l'abstinence , n'avaient mangé que du poisson; et les poissons, l'eau, l'air étaient empoisonnés par les cadavres jetés dans le fleuve après le combat. Il s'ensuivit une affreuse contagion , qui gagna toute l'armée. Le roi lui-même tomba malade. La retraite était inévitable. Avant d'en venir là, saint Louis essaya du moins de négocier avec le Soudan , et telle était la terreur causée par sa bravoure que celui-ci promit de rendre Jérusalem en échange de Damiette. Mais, en dépit du traité , le retour se changea bientôt en déroute. Malades et fuyards quittaient les rangs pour descendre le Nil en bateau. Le

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