LIVRE III
SAINT LOUIS
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l'ivresse de la victoire , recommencent à tuer les malades, pillent Damiette contre la foi des traités, brûlent les vivres des Français, et brandissent leurs sabres sur la tète du roi. Soit appât de sa rançon, soit reste de conscience, ils l'épargnèrent pourtant, lui rendirent la liberté, et l'envoyèrent à Ptolémaïs avec une centaine de chevaliers.
CXXXI. Enfin saint Louis touchait cette Terre-Sainte qu'il avait tant désirée , mais vaincu, presque seul, à peine sauvé de la mort et de la captivité. A quelques lieues de lui était Jérusalem , qu'il avait rêvé de conquérir, et qu'on lui offrait de visiter. Il ne voulait pas la voir aux mains des musulmans. Sa mère le rappelait pour défendre le royaume contre les Anglais. De ses frères, l'un était mort; les autres, Charles d'Anjou et Alphonse de Poitiers , maudissant la croisade , demandaient hautement à revenir en France, et, en attendant, jouaient aux dés, sans s'inquiéter des ordres ni des malheurs du roi. Saint Louis n'en avait-il pas assez fait? Pourtant il hésita et rassembla son conseil. Tous votent pour partir ; un seul est d'avis de rester; c'est le sire de Joinville, qui pense à ses pauvres soldats captifs à Damiette, et qui ne veut pas se faire maudire en revenant sans eux. Chacun l'attaque, le critique, le raille. Le roi ne dit mot; mais, le soir, il le suit dans l'embrasure d'une fenêtre , d'où le bon sire regardait tristement le ciel, et lui pose familièrement ses deux mains sur les épaules. Joinville , que la journée n'avait pas mis de bonne humeur, allait s'impatienter ; mais il reconnaît une émeraude que saint Louis portait à son doigt, et se retourne tout confus. Le roi lui demande si son conseil est sérieux , et s'il est prêt à rester avec lui. Ils se le jurèrent , et de ce jour ils s'aimèrent d'une amitié de braves.
CXXXII. Joinville, qui avait perdu tous ses bagages, entra au service du roi avec trois de ses chevaliers ; et , tandis que les frères de saint Louis s'en retournaient dans leurs États, son bon sénéchal demeura avec lui sur la terre étrangère , attendant que les rançons fussent payées et les captifs délivrés. A lui seul, Joinville habilla trente- cinq che-
valiers champenois, sortis presque nus des prisons de Damiette et désormais fidèles à sa bannière. Saint Louis vécut ainsi quatre ans, avec une poignée d'hommes , consacrant ses ressources à fortifier les places délabrées de Sidon et de Césarée ; arrêtant les Turcs d'Egypte par le seul prestige de son nom, recevant les ambassadeurs des Tartares , qui promettaient, toujours en vain, de chasser les musulmans; espérant de l'Occident des renforts qui n'arrivaient pas. Tout ce qui parut, ce furent quelques braves Norvégiens, venus à grand' peine de ces régions du Nord où l'été n'a pas de nuit et l'hiver point de soleil. Cependant le roi rendait la justice, en compagnie de ses barons, aussi paisiblement qu'à Paris ou à Vincennes, faisait respecter les lois et coutumes du royaume de Jérusalem , et essayait de vaincre Dieu par sa persévérance.
CXXXIII. Les pauvres gens des campagnes s'étaient seuls émus pour leur roi et avaient cru que, dédaignant le luxe des prélats et l'orgueil des chevaliers, Jésus-Christ voulait à son service de simples paysans : d'où le nom de Pastoureaux. Les bergers quittèrent leurs troupeaux , les laboureurs leur charrue. Partie de Flandre et de Picardie , commandée par un vieillard à longue barbe, cette troupe, comme celle de Pierre l'Ermite, s'accrut rapidement, et arriva à plus de cent mille hommes sous les murs de Paris. La reine Blanche se hâta de les envoyer sur la route de Marseille au secours de son fils. Mais, avec les intentions les plus généreuses, la pauvre multitude est plus facile à égarer qu'à conduire : que peut-elle abandonnée sans guide à ses instincts grossiers. Recrutés d'aventuriers , de vagabonds , de gens sans aveu , les pastoureaux furent bientôt enivrés de leur nombre. Moines, prêtres, chanoines n'étaient que des hypocrites , des avares, des gloutons. Eux seuls étaient les saints , envoyés de Dieu pour le salut du monde. A Orléans, un clerc voulut faire entendre raison à ces nouveaux Albigeois : pour toute réponse un coup de hache lui fendit la tète. Ce fut le signal du f massacre des prêtres, du pillage et de l'inr-ëiidie des i-hàleaux. Les cens de Bon rires