‹ Histoire de FranceChapitre 29 sur 47 · ET DERNIER DE LÀ PREMIÈRE BRANCHE · texte numérisé non relu

ET DERNIER DE LÀ PREMIÈRE BRANCHE

Sur la fin de ces guerres vint à décéder le roi M«t d» roi

D Thierry , l'ut

Thierry, qui fut enterré à Saint-Denis , au com- ?4<>. mencement de Tan 740, environ le quinzième de son règne. Childéric troisième du nom , son frère, fut établi dans le trône, puis renfermé dans le sérail , d'où il ne sortira point que pour être affublé d'un froc , et reclus dans une cellule. Au commencement de son règne, le pape Grégoire III implora le secours de la France contre Luitprand , roi des Lombards, sachant bien que la protection de Martel avoit déjà garanti son prédécesseur Grégoire II de la violence de l'empereur Léon-Brise-Image. Le sujet de leur différent venoit de ce que le pape avoit (je ne sais si justement ) assisté Trasimond , duc de Spolète, qui s'étoit révolté contre son prince Luitprand. Charles, grand zélateur de la religion, embrassa cette affaire si vivement, que son autorité obtint du Lombard qu'il donnât la paix à l'église de Rome, qui tient sans doute toute sa grandeur temporelle de la France. Après tant d'actions aussi généreuses que pieuses, Charles Martel , quelques mois après le roi tome 1. 17

a58 HÏSTOJRE DE FRANCE.

r M.rtd ai*** Thierry, frappé d'une maladie mortelle à Crécydoctobr^. sur-Oise , partit de ce monde, où il a laissé une mémoire à jamais glorieuse , el dans une bénédiction étemelle. Et néanmoins il s'est trouvé des écrivains assez impies pour la noircir d'un corne «te M conte fabuleux, qui dit qu'Eucher, évéque

J.imnatioo, fabu» # »»l / • 1 r

ie« et impie, d Orléans , eut une vision , qu il étoit condamné aux peines éternelles , et que, pour preuve de cela, dans son tombeau, d'où s'exbaloit une puan* teur extrême, il se trouva au milieu de son corps un effroyable serpent. La raison qu'il en allègue est , qu'il leva des décimes sur le clergé , qu'il inféoda quelques dixmes pour récompenser des gentilshommes qui l'avoient servi contre les infidèles, et qu'il permit à ceux de sa cour de tenir des bénéfices. Mais je vous demande de quelle punition ne l'eût^on point jugé digne en cas qu'il eût laissé ruiner le christianisme par le9 infidèles , et si on le peut blâmer d'avoir fait quelque petite part du revenu de l'église à sa noblesse , qui avoît employé son bien et sa vie, pour défendre la cause de Dieu? Certes, quiconque a débité le premier ce conte injurieux est digne lui-même de la malédiction de néfurfparB* tous les chrétiens. Un étranger, c'est Baron ius , en a doctement prouvé la fausseté, faisant voir qu'Eucher étoit décédé long-temps avant Martel. 11 mourut la vingt* septième année de son admi*

ivnlu».

childéric m, roi xxi. a5g

nistration, de son âge la cinquante-cinquième, et fut enterré à Saint-Denis, où dans son épitaphe il est honoré du souverain titre de roi. De son temps la cavalerie commença d'être plus en vogue dans les guerres que n'étoit l'infanterie : la raison est , d autant que la France de* vint alors plus puissante qu'elle n'avoit jamais été , et que d'ailleurs il récompensa si libéralement ceux qui portoient les armes à son service, qu'il leur laissa de quoi se monter. De plus, ayant affaire aux Sarrasins et aux Wisigoths, dont les plus grandes forces consistoient en la bonté de leurs chevaux , il étoit nécessaire, pour les soutenir dans les larges campagnes de France, de leur en opposer d'autres. Je dirai là-dessus, que la noblesse françoise ayant expérimenté que leurs lances avoient un effet incroyable , en c^r* « un temps où les piques ni les armes à feu n'ét oient point encore en usage , mit à l'avenir sa principale assurance dans la gendarmerie. Depuis, l'honneur qu'elle acquit en diverses rencontres lui enfla si bien le courage, que plusieurs, après la guerre, ne sachant supporter l'oisiveté, coururent dans les provinces éloignées pour y a*niten «. chercher des occasions , tantôt contre les Sarrasins , tantôt contre d'autres barbares. Aussi est-ce de là que sont venus les aventuriers , et tous ces divers exploits de chevalerie , fabuleusement

chantés par les romans; comme encore les tournuis, les joutes et les combats de seul à seul. Il est vrai néanmoins qu'avant Martel Chilpéric avôit fait bâtir des cirques à Soissons, à Compiègne et à Paris, outre que les combats particuliers pour réparation d'injure, ou pour preuve de fait, avoiènt été déjà pratiqués : car Gontran , jaloux au dernier point de ses chasses, ayant trouvé fortuitement un buffle mort dans une de ses forêts , et son forestier en ayant accusé Chundon, l'un de ses valets de chambre, sans toutefois avoir de quoi le prouver, le roi commanda dès lors que ce différent fût vidé par un ' Duei mémo- duel. Le valet de chambre prit donc son neveu

fable

pour soutenir son droit contre le forestier. Mais le combat fut mortel à tous deux; et le roi jugeant Chundon coupable , puisque son champion étoit mort, le fit assommer à coups de pierres, de quoi néanmoins il se repentit depuis. Vous lisez pareillement dans la vie du roi Clotaire II un autre combat qui n'est pas moins mémorable. Charoalde , roi des Lombards, ayant épousé Gundeberge, issue du sang de France, belle princesse et fort affable, il advint qu'un courtisan nommé Adalulphe, prenant pour une amorce d'amour cette douceur qui lui étoit naturelle, eut la témérité de la vouloir cajoler. Mais comme il n'en eut remporté qu'une hon-

CHILDÉRIC III, KOI XXI. *6l

teuse réprimande, il l'accusa envers le roi son mari d'une trop secrète intelligence avec le duc Tasse, ajoutant même qu'ils s'étoient entretenus ensemble touchant les moyens de l'empoisonner. 11 y avoit tant d'exemples de semblables crimes chez cette nation-là, que Charoalde, jaloux de son honneur, de sa principauté et de sa vie, s'assura de la personne de sa femme, et la resserra dans un château. Clotaire, étonné de ce procédé , lui envoya demander par un ambassadeur pour quel sujet il traitoit ainsi sa parente. Ansoalde,àqui cette commission étoit donnée, ayant appris le fait comme je vous l'ai déduit, s'avisa de son propre mouvement de lui remontrer, qu'il falloit que le dénonciateur soutînt son dire par le combat; ce que le roi et les sei- rfaS^^E" gneurs de sa cour ayant jugé raisonnable, un nommé Pithon l'entreprit pour la reine, et la purgea de soupçon par la mort d'Adalulphe. Ces deux exemples néanmoins n'empêchent pas que les combats ne se soient autorisés sous Martel , n'ayant jusqu'alors été que fort rares. La donation des fiefs à la noblesse, pour récompense de service, commença pareillement sous sa principauté. Ils s'appeloient bénéfices , nom qui depuis a été transporté aux revenus ecclésiastiques. Je n'ai pas de petites conjectures que les surnoms o*»»™™* et les armoiries naquirent en ce même temps ;

De

reine.

car il est certain qu'on peut appeler Martel l'instituteur de la noblesse ; et puisqu'il leur conféra des fiefs et des dixmes inféodées, il y a grande apparence qu'il leur donna de même des marques d'honneur. Mais nous parlerons de ceci plus amplement ailleurs.

^•fru&Mir. \\ avoit quatre enfans mâles, Carloman et Gilles, d'une humeur douce et paisible, Pépin doué d'une merveilleuse vivacité d'esprit , et Griffon inquiet et brouillon. De son vivant il prit

Le.» ^rtag^ le soin de les partager. Gilles, plus enclin à la dévotion, fut élevé à l'archevêché de Houen, Carloman pourvu du gouvernement d'Austrasie, et Pépin de celui de France ; quant à Griffon , il n'eut aucunes terres, mais seulement des pensions: car ce sage prince , connoissant trop bien les maux que produit dans un état la multitude des souverains , n'avoit pas voulu démembrer le sien en tant de pièces , ni donner à cet esprit remuant des moyens de troubler ses frères. Mais Sonachilde sa mère , nièce d'Odillon , duc de Bavière, femme ambitieuse au possible, s'offensant de voir son fils débusqué de l'héritage paternel (car les maires partageoient ainsi le royaume à leurs enfans), le pousse à demander partage à ses frères. Lui, sans attendre leur ré-

^ Griffon prwd ponse , se saisit de la ville de Laon et leur déclare la guerre. Ils l'assiègent dans cette ville-là,

CHILDÉRIC 111, ROI XXI. a63

où se sentant pressé il se rendit à discrétion, et, jtof*ur*t*$ sous bonne garde , fut envoyé par Garloman à Château-Neuf en Ardenne. Les deux frères portèrent de là leurs armes en Guyenne, contre Hunaud, l'un des enfans de feu Eudon. L'histoire <w. ^*

7 HuD.ad.docd*

a bien dit que Martel les avoit privés de cette Guy — • province: mais puisque nous les y voyons désormais rétablis, il est à supposer que pour mettre fin à la guerre des Sarrasins, auxquels ces princes eussent toujours ouvert la porte par leur intelligence et par le crédit des ariens , encore puissans en ces contrées, il les remit dans la principauté de leur père. Là ce dernier ayant brouillé les affaires fut châtié par la perte du château de Loche; si bien que pour avoir la paix il fut contraint de rendre Lanfroy, abbé de Saint* Denis, qu'il avoit retenu depuis plusieurs années comme espion, bien qu'il eût été envoyé en ambassade. A leur retour de ce voyage, nos deux princes divisèrent dans le vieil Poitiers, à une lieu de Châtelleraut , entre le Gain et la Vienne, le gouvernement du royaume , suivant les partages que Martel leur en avoit faits, ayant alors commandé par indivis. Un peu après on vient rapporter à Carloman que les Allemands s'étoient révoltés : il y mène son armée, fait le Divers?* gu«r« dégât par tout le pays , et en démolit les châ- « AHn». S B«. ' teaux. Odltlon, duc de Bavière (appelée par les.

l64 HISTOIRE DE FHA.NCE.

vieux chroniqueurs Boïaria, Bagoaria , Beuve* ria et Bavaria), ayant voulu faire le mauvais, pour quelque secret mécontentement, en fut empêché par la présence de Carloman , mais non pas châtié, en considération du fidèle secours qu'il avoit naguère fourni contre les Sarrasins. Une guerre en attiroit une autre. Les Saxons s'ennuient de la paix; mais nous ne leur donnerons pas loisir d'armer, et leur pays couvert de notre gendarmerie n'ose plus parler que d'obéissance. Carloman ayant autant de gloire qu'il en pouvoit espérer dans le monde , songea désormais à celle du ciel, et pour l'acquécariomm té. rir, se résolut de prendre l'habit de moine. Comme

•olu de »e faire

il eut donc découvert sa sainte résolution à son

frère Pépin, il lui remit entre les mains la conduite de ses peuples , et le pria qu'il eût à les gouverner avec l'équité d'un prince et la dou F«ita.« bdie ceur d'un père; qu'au reste il se souvînt qu'il Pe p |n - coramandoit à des chrétiens, nation libre et sainte, à qui les violences et les injustices sont des sacrilèges ; qu'il eût toujours devant les yeux l'exemple de leur père Martel , prince incomparable en zèle au bien de la France, qui surpassoit tous les 'autres en intégrité de vie , qui n'oublioit rien plus vite que les injures, qui ne se portoit jamais à la vengeance, et qui traitoit si doucement un chacun, qu'il maintenoit son

autorité pour le moins autant par la bienveillance que par les armes. Ayant fait cette remontrance à Pépin, il se retira en Italie, où il fit s* reu,e »

Italie.

bâtir sur le mont Soracte un beau monastère à l'honneur de saint Sylvestre. Il pensoit ainsi se démêler du grand monde : mais les François , dont le chemin s'adressoit par là pour aller à Rome, le visitoient par troupes, et faisoient de sa solitude une cour; tellement que pour éviter cet embarras, il se retira au mont Cassin. Que les goûts des hommes sont différens ! Griffon cherchant avec passion ce que son aîné avoit sagement abandonné , trompe ses gardes et s'enfuit en Saxe. Ceux du pays s'accommodèrent o*iîu>n**tto

1 •* priaon.

d'abord à cette boutade ; mais comme ils virent que Pépin les talonnoit de près , ils résolurent de le livrer entre ses mains. Griffon s'aperçut de leur trahison, et tira en hâte vers la Bavière , v.«iB.Tièr«,

, en chaste le duc

à la faveur de sa mere Sonachilde. Il n'est pas t«*uioo. entré sitôt dans le pays, que par ses menées il en chasse le duc Tassillon. Pépin y accourt, remet le duc dans ses terres , se saisit de Griffon, et pour lui ôter tout sujet de mécontement, le traite , non comme prisonnier, mais bien comme frère; car il lui donne à l'instant la duché de Pepiniuid**». Deutelin (c'est le pays d'entre l'Oise et la Seine) avec douze seigneuries dans la province qu'aujourd'hui nous appelons Normandie. C'étoit assez

pour lui s'il eût su connoître son bonheur ou fuir sa mauvaise fortune. Mais deux ou trois ans après , ses grandes possessions lui semblant encore plus étroites que la prison de Château- Neuf, il se jeta dans la Bourgogne , où il ne fut pas le bien venu; et comme il avoit dessein de Grîfion m retire passer en Italie , il fut tué dans la vallée de Mau-

et «t tué <Un» la * ,

riêotè * M *°* rienne, par un seigneurdu pays nommé Théodin. p<T>i..,ie.ii «h* Voilà toute l'administration échue à un seul

«lei François.

Pépin , le bonheur de la France ayant peu à peu disposé le temps à faire fleurir la seconde branche de nos rois. Il fout avant que cela soit , que Pépin rende encore un service à la chrétienté» Guen« *• Les Sarrasins étant entrés en France pour la troisième fois, il implore premièrement le secours divin par des jeûnes solennels et par des processions générales, puis marche contre eux avec un bel appareil ; et d'autant qu'il n'avoit pas dessein de hasarder le salut de la France en une bataille , mais de l'épargner, il s'avisa pour cet effet de temporiser sagement , de tenir les passages des rivières , les chemins des vivres et u faim letre. les places fortes. Ainsi domptés par la faim, ils repassèrent en piteux- état les monts Pyrénées; et quoique la plaie qu'ils reçurent des armes de Pépin ne fût pas sanglante, si est-ce qu'elle - les abattit si fort , que dès lors et toujours de-

Il ne restait plus à Pépin que le nom de roi: sa gloire étoit si parfaite, qu'il la falloit couronner. Il n'ose pas mettre cette proposition en avant, mais il la fait jeter au hasard par ses plus affidés. Il ne se parle partout que de se* Jg^^*» victoires. Les Sarrasins vaincus , la Germanie domptée, l'Aquitaine pacifiée, parlent hautement de ses louanges : on les publie sans flatterie; on les écoute avec plaisir. Mais sa libéralité , qui lui a tant acquis de créatures , et ses bienfaits, dont il ne s'est jamais épuisé, bien qu'il les ait abondamment répandus, l'ont déjà mis si près du trône , que , s'il se peut dire , il avoit à descendre plutôt qu'à monter; car il possédoit tous les droits de la couronne, et n'en souffroit point l'envie. Quelles charges ne conféroit-il pas ? De quels bénéfices et de quels gouvernemens ne disposoit-il point ? Il rendoit s««pui»«.rc». justice , et ne rendoit point compte ; il manioit les finances et faisoit marcher les armées, ayant ainsi lui seul tous les moyens par où l'on peut obliger. Aussi en usa-t-il toujours plus que libéralement, sachant bien que les grands, qui donnent tout par maxime, courent aussi & fortune de tout avoir : ce qui advient , si je ne me trompe, d'autant que les peuples croient que les richesses soient dans un trésor public quand elles tombent entre les mains d'un grand

qui les distribue généreusement- C'étoit ainsi que Pépin en usoit; il n'affectoit pas seulement d'être vaillant et libéral, mais encore plus d'être équitable , d'écouter volontiers les différens des François, et de les décider de si bonne grâce, que pas un de ceux qui recouroient à lui ne s'en alloit mécontent. Que dirai -je de sa piété, d'autant plus recommandable en lui r qu'elle n'étoit point politique, mais vraiment chrétienne. Les églises ruinées par les infidèles furent rebâties de ses deniers , les autres enrichies, et beaucoup de nouvelles érigées. Par ses soins les charges du clergé furent pourvues d'un grand nombre de saints personnages , la discipline en fut réformée, et les privilèges conservés. L'extrême affection que toute la France avoit pour lui se renouveloit de jour en jour, par le mépris qu'elle faisoit de Childéric, la honte des rois, en la personne duquel on voyoit avec regret divers changemens , mais toujours mauvais ; car il paroissoit tantôt niais et stupide, tantôt il s'éveilloit comme d'un profond sommeil pour se jeter dans la débauche du vin et des femmes, d'où il sortoit quelquefois insensé, et quelquefois frénétique. Quel opprobre aux François , libres et vaillans , d'être vk, 4 a.cbu. su j ets d'un cne f inutile, qui n'étoit capable ni de conduite ni de raison! «Jusques à quand,

« disoient les créatures de Pépin , souffrirons- « nous régner un tel homme? Sommes-nous pas « fous d'obéir à un insensé ? Que répondrions- « nous à un étranger , s'il nous demandoit où « est notre prince, et quelles sont ses occu paît tions? Mais plût à Dieu que sa honte et ses « vices fussent aussi bien cachés comme sa « personne. Ils ont éclaté par toute l'Europe: « nos voisins nous en ont méprisés ; car il « n'est pas croyable qu'ils eussent osé attaquer « la France si elle eût eu des rois. En effet , a combien y a-t-il que nous n'en avons point eus « de véritables? Combien y a-t-il que régnent « ces Thierry s, ces Dagoberts, ces Chilpérics? « Oh qu'à la bonne heure pour nous le ciel nous « a donné des maires qui ont maintenu la « gloire des François , et soutenu l'effort des « barbares! Que n'ont point fait les deux Pe- iui*,™ pour

1 lesquelles la con-

« pins, par qui le royaume s'est vu purgé de « ses tyrans? Que n'a point fait cet invincible « Martel , par le moyen duquel nous sommes « chrétiens et libres? Mais Pépin ne se pare a point de l'éclat de ses ancêtres ; il est assez « illustre de lui même : il n'est point de vertu , « ni privée ni royale, dont il ne nous ait rendu « des témoignages. Plût au ciel qu'il nous l'eût « donné pour roi! Certes, il l'a fait tel, puisqu'il o Ta doué de toutes les qualités nécessaires à

« un grand prince. Pourquoi donc ne reconnois- « sons- nous en lui le caractère que Dieu y a ' « mis? Ne sommes-nous pas aveugles, ou plutôt «ne sommes-nous pas ingrats , de ne lui pas dé» « ferer un honneur qu'il a si bien mérité? Quelle « récompense a-t-il de tant de glorieux travaux , « que sa seule vertu ? S'il est assez modeste a pour n'en demander aucune, serons -nous « assez roéconnoissans pour ne lui en pas offrir? « Certes, s'il arrive, pour notre malheur , qu'il « se lasse de nous servir, puisque rien ne l'o- « blige à cela , il y a toutes les apparences du « monde que nous deviendrons ou la proie des « Allemands, nos vassaux, ou les esclaves des « Sarrasins, ennemis de Dieu. Ces derniers ont « brisé les forces de l'Orient, conquis l'Afrique, « et subjugué les Espagnes. La seule France a leur peut résister; mais ne le peut sans roi, « ni sans un roi tel que Pépin. Nous avons assez « donné à la mémoire de Clovis , d'avoir souf- « fert une dixaine de ses successeurs, tous fai- « néans, hébétés, et plongés dans les ordures «Y du vice. Il est vrai que nous lui devons la a religion chrétienne ; mais il est certain aussi « que sans Pépin et les siens nous l'aurions en- « tièrement perdue. 11 nous a établis dans les « Gaules, d'où les Sarrasins et les Goths nous « auroient chassés, si les armes de Martel et

« de sou fils né nous en eussent préservés. »

Par ces discours, et par beaucoup d'autres subtiles menées, Pépin tendoit ouvertement à la royauté : mais deux principaux obstades^j»*»*»"» s'opposoient à ce dessein. Le premier étoit le ^ religieux respect des François envers leur roi légitime : car bien que les états, sous la première et la seconde race, eussent le pouvoir de les démettre , ils en eboisissoient néanmoins un de même sang, s'il étoit possible. Mais cette difficulté sembloit peu considérable, pour ce qu'en faveur de Pépin, et toutefois véritablement , on rapportoit l'origine de sa race à l'ancienne tige des rois. Clodion, fils ou pour le c.^.io^w <!« moins successeur de Phararaond à la couronne, Pep,> eut, de plusieurs femmes, Albéric, Albert ou Aubéron, Regnaut ou Ragnacaire, et sept filles; quelques uns y ajoutent Mérovée ; et quoiqu'il y en ait qui le veulent faire passer pour bâtard, tant y a qu'il régna après Clodion, et ne dépouilla pas ses enfans du royaume, ainsi que l'écrivent plusieurs, puisqu'ils n'y avoient point de droit , la couronne n'étant pas alors héréditaire, mais élective. L'aîné des enfans de Clodion étant déjà grand, conquit le pays de Hainaut, de Brabant et de Namur. Il régna quarante-deux ans, et mourut Fan quatre cent quatre-vingthuit, laissant entre autres enfans Vaubert, d'Ar-

gote , fille ou cousine de Théodoric , roi des Goths. Vaubert ajouta aux conquêtes de son père l'Ardenne et l'Alsace. 11 épousa Lucille, que quelqu'uns assurent avoir été fille de l'empereur Zénon. D'elle il eut Ansebert et Vaubert; et comme il vit que Clovis, pour s'assurer le sceptre et s'enrichir de la succession de ses parens , les massacroit injustement , il envoya ses fils à l'empereur , qui les reçut comme princes, et les fit sénateurs de Home, l'ombre de ce puissant corps de l'Empire romain étant encore si vénérable, même chez les barbares, qu'ils créoient des sénateurs qui , dans les provinces étrangères , étoient respectés à peu près comme sont aujourd'hui les cardinaux, bien que pour cela ils n'eussent aucune pension ; sur quoi vous remarquerez qu'ils prenoient le nom de la province où ils faisoient leur demeure. Ansebert fut remis en possession d'une partie de son patrimoine par le roi Clotaire, fils de Clovis, à la poursuite de Zénon et de Théodoric, roi des Ostrogoths; puis, renonçant au titre de roi, funeste à ses autres parens , il décéda l'an 570. Arnoul, fils d'Ansbert, épousa Ode, fille de Gonzon, duc de Suève, dont naquit Arnulphe, et mourut l'an 601. Arnulphe, son successeur, maire du palais de Clotaire II, depuis précepteur de Dagobert I , épousa Dode , fille du roi

de Saxe. Il en eut Àngésile ou Anchise, Vagésile et Ludolphe ; mais sa femme étant décédée , il se fit hermite , et fut depuis évêque de Metz. Celui de ses trois enfans qu'on appeloit Vagésile , n'ayant pu avoir lignée, se retira dans un cloître, et fonda, selon quelques uns, les abbayes de Fécamp et de Fontenelle en Normandie. De Ludolphe on a tiré le rameau des Capets, et d'Anchise celui des Carlovingiens. Ce dernier épousa Becque ou Bègre, fille unique de Pepin-le-Vieux , et eut d'elle Pepin-le-Gros, maire du palais de Thierry III et de Dagobert III.

De lui et d'Alpheide, Alpaide ou Elpide, naquit le plus illustre péché qui se soit jamais commis en France, j'entends Charles Martel, duquel nous avons maintenant le fils, qui est Pépin , surnommé le Court, pour sa petite stature, qui ne surpassoit pas quatre pieds et demi , accompagnée néanmoins d'une force de membres et d'esprit presque incroyable.

Le second et le plus grand obstacle étoit celui que la conscience et la religion lui opposoient; car comment défaire les chaînes qui attachent les peuples à leur roi? Certainement, il est impossible de les détacher, et c'est un sacrilège de les rompre , puisque l'élection en oblige par un serment inviolable. C'est un fait de religion: les prélats et le clergé de France trouvent bien tome 1. 18

374 HISTOIRE DK FRANCE.

des expédiens pour en absoudre; mais on pourrait dire que ce sont les créatures de Pépin , intéressées ou par présens ou par crainte. Il veut donc choisir un -arbitre désintéresse , mais approuvé par toute la chrétienté, afin que son action ne paroisse pas moins juste qu'elle est hardie. Tous les sièges que les apôtres avoient occupés étoient en grande vénération à l'Église, mais par -dessus tout celui de saint Pierre.

Pépin a recours à cet oracle: il députe, vers Zacharie à Rome , Burchard ou Bouchard , évéque de Bourges, et Forlard ou Frolard , son çhapelain, qui, le consultant comme d'une màu r . F rfo B .uhé tiçre indifférente, lui demandèrent , Lequel des

pur Pepl» nrtoD ■*

dmein. deux étoit roi, ou celui qui ayant été élu , vivoit dans une perpétuelle débauche sans prendre aucun soin de sa charge, oui celui qui veillant jour et nuit pour le salut de l'état, joignoit ses services au mérite de ses ancêtres. Zacharie entendit bien où tendoit cette proposition, et leur répondit, Que le royaume appartenoit sans doute au dernier. Mais comme ijs F eurent prié de spécifier sa réponse en faveur de Pépin.., il trouva l'affaire de telle importance , qu'il s'arrêta tout court. Néanmoins, lorsqu'il fut bien- informé que les François avoient déjà prévenu son avis , et qu'on le çonsultoit comme théologien , non comme

CHILDÈRIC III, ROI XXI. ay5

supérieur, il répondit hardiment, Qu'il croroit Wp°»" Ju

pape comme d'un

que les François ètoiertt quittes envers Childèric ^mfîùnX du serment de fidélité , puisqu'il ne s'acquittoit p * ieBr ' pas envers eux de ce qu'il leur avoit solennellement promis; la nature des contrats conditionnés étant telle, qu'une partie qui vient à manquer absout l'autre de sa promesse. Zacharie ne parloit pas ainsi sans intérêt : il voyoit le domaine de son église en proie aux Lombards, sans espoir de secours du côté de la Grèce, qui, assez empêchée par ses propres affaires , étoit d'ailleurs bien aise de voir consumer l'Italie par des guerres intestines, espérant de rétablir ses forces sur son affaiblissement; et bien que pour lors l'Église romaine eût paix avec les Lombards, il ne laissa pas de prévoir qu'elle seroit bientôt troublée. Il n'avoit donc point de meilleur remède que de s'obliger un prince puissant comme étoit Pépin. En effet, cette réponse étant reçue en France comme un oracle, on ne fit plus difficulté de procéder hautement à son élection. Les états furent donc assemblés à Soissons , où tous les seigneurs du royaume éuu • w élurent Pépin et dégradèrent Childèric, qu'ils iu «lé^nt rasèrent en même temps comme incapable de™'" 1 la couronne. Quoiqu'il fût insensible jusqu'à la stupidité , je ne puis m'imaginer pourtant que ce coup ne le perça sensiblement ; et toutefois

il y a des conjectures qui me font croire qu'il se résolut de le souffrir avec patience. Je ne le dis pas sans raison, puisqu'il ne se trouve point qu'il ait essayé depuis de s'évader pour former aucun parti, ni même qu'il ait murmuré depuis, étant déchu tout-à-coup de sa première condition et de sa grandeuraccoutumée. Au contraire,

mtc«ile*w corame nous dirons tout maintenant, il fit profession entre les mains d'un pape, qui vraisemblablement n'eût pas voulu recevoir ses vœux par contrainte. Disons donc que cet abaissement l'éleva, et que son malheur le rendit heureux, puisqu'il le mit dans la vraie jouissance de lui-même :

Méd.aie. aussi , dans une médaille de son règne, le voit-on bien satisfait de ce changement; et quoiqu'il ait posé la pourpre royale pour prendre l'habit religieux, si est-ce qu'il s'estime plus glorieux qu'il n'étoit , et levant les yeux aux ciel, où il prétend d'acquérir un royaume perdurable, il semble mépriser le sceptre et la couronne qu'il a soumis à ses pieds ; ou s'il les regarde , c'est pour les offrir à la souveraine majesté , et s'en démettre entre les mains de celui qui les donne et qui les ôte quand il lui plaît. Aussi le proteste-t-il ainsi par ces paroles , domine , neque regnum meum ex hoc mundo , Mon souverain , mon royaume, non plus que le vôtre, n'est pas de ce monde: heureuse résolution qui le déchargea

d'un fardeau que sa faiblesse ne pouvoit porter , qui le mit hors des tumultes du siècle pour l'établir dans un saint repos , qui es a s^culo, et qui convertit sa fainéantise en une tranquillité religieuse. Sa femme Gisèle, à son exemple, prit le voile et voua le reste de ses jours à Jésus- Christ. Pépin les ayant ainsi démis, se fit sacrer par Boniface, archevêque de Mayence, et reçut Fonction, qui depuis a toujours été pratiquée au sacre de nos rois; puis, selon la coutume, il fut élevé sur un bouclier et salué roi par les acclamations publiques, l'an 751 , trois cent et trente et un ans après l'élection de Pharamond, qui se fit Tan 4 2 °> comme il a été remarqué en sa vie. Ainsi prit fin la race masculiue F ^V; Ia pre du grand Clovis; et cette monarchie, qu'il avoit "tLTu™. voulu assurer aux siens par le meurtre des siens même , fut transportée à une autre lignée -par le pouvoir de celui , à parler chrétiennement , qui, selon le mérite, transplante les états de nation en nation , et d'une race en une autre.

Mais avant que passer à la seconde , voyons un peu quel fut l'état, quelles les mœurs, quelle la religion et quelle la langue de la France sous les Mérovingiens. Il est certain que Pharamond ne passa point dans les Gaules , que Ciodion y passa , et qu'il en fut bientôt chassé par l'inondation des barbares, ou pour mieux dire par

278 HISTOIRE PE FfUJNCE.

skiomuApoii. les armes d'iEtins , qui , l'ayant surpris lorsqu'il faisoit le$ noces d'un de ses premiers capitaines, lui tailla son armée en pièces , mêlant le sang des François avec le vin de ce funeste banquet.

oJ J u,,w,Frw, -Mérovée y rentra, se servant de l'occasion des Huns , et conquit de grands pays depuis le Rhin jusqu'à la Loire. Childéric y en ajouta beaucoup d'autres. Clovis en chassa les Romanenses, c'està-dire les peuples qui gardoient ejncore la foi aux Romains, tant en Normandie que dans les pays d'alentour, et se rendit les Bretons tributaires. Par même moyen il empiéta sur les terres des Bourguignons et des W^sigoths, dont ses successeurs ruinèrent entièrement Yê\kt, outre qu'ils domptèrent en partie les Gascons, conquirent de. grands pays en Allemagne, comme la, Turinge et Bavière, et s'assujettirent au-delà des Alpes quelques provinces qu'ils ne gardèrent nojn plus que celles qu'ils avoient acquises au-delà des Pyrénées. JW^ais après que, par la fainéantise des derniers rois, les seigneurs se furent rendus puissans dans leurs gouvernement , U se forma quasi un.e, souveraiueté.en Aquitaine et une autre à'Marseille. La dernière fut abattue par Martel, la seconde rudement ébranlée par lui-même, ruinée ensuite par Pépin et par Charleroagne. Les Bretons s'exemptèrent presque de leur dépendance. La guerre étoit alors le principal emploi

CIIlLDÉlUC III, ROI XXI. 279

des François, comme elle a été depuis ; et, à vrai dire, ils l'ont toujours faite si vertueusement, que sans se relâcher par l'abondance des Gaules, ils ont consumé les forces de tous les autres barbares qui les avoient occupées,

Mais bien qu'ils eussent toujours les armes M« U r,. sur le dos, les Grecs même dès ce temps-là ledr donnoient la gloire d'être les peuples de l'Europe les plus civilfsés et les plus polis. Leurs principales richesses consist oient en blés , en vins , en lingots d'or et d'argent, et en vêteraens précieux :car la monnoie étoit assez rare, et les rois ievoient les impôts en fruits beaucoup plus qu'en argent. La servitude* y a voit encore lien; mais la rigueur en fut de beaucoup adoucie par Clovis second, qui défendit qu'on eût à vendre aucun chrétien françois à des étrangers. La justice s'y rendoit sans formalités et sans chicane, par des députés que les rois coromettoieitt, qu'on appel oit comtes et prévôts. Les rois même dans leur trône écoutoient les plaintes de leurs sujets, et Imr foisoient droit sur-le-champ. Ilsaimoient un peu trop la bonne chère, vitre qu'ils avoient apporté d'Allemagne, etchangeotent souvent dé femme», principalement avant qu'ils eussent appris la pureté du christianisme, qui néanmoins ne les. put réforme» entièrement , les grands se donnant toujours la liberté d« répudier les leurs,

a8o HISTOIRE DE ER>#CE.

et d'en prendre d'autres à tous propos; au reste jaloux de leur honneur au dernier point , et re- . ligieux en leurs promesses, quoi qu'en puissent dire quelques Grecs et quelques Gaulois, qui en ont écrit autrement pour se venger de leurs armes par de vaines paroles. Ajoutez à ceci qu'ils étoient fort curieux de riches vêtemens et de la beauté de leur poil; peu adonnés au trafic et à la navigation, admirateurs des gens savansybien qu'ils n'apprissent pas les lettres, que leurs princes pourtant étudioient avec un grand soin , et particulièrement l'éloquence : témoin Chilpéric, Dagobert et Clotaire ; car je ne parle point de ces derniers qu'on enferma dans des monastères, auxquels, à mon avis, elles ont été beaucoup plus ignominieuses qu'honorables. Les princes faisoient des provisions pour la dépense de leur maison, et logeoient d'ordinaire eux et leur train sous des tentes lorsqu'ils étoient à la campagne, où, selon leurs droits , ils se faisoient fournir de vivres par les évêques et par les villes voisines. Ils témoignoient leurs ressentimens sans dissimulation , et comme gens de main, se vengeoient des injures avec plus de générosité que de sûreté, mais quelquefois avec trop de violence. Ils iwngioa. n'ont jamais persécuté la religion chrétienne : au contraire, Childéric; et Clovis avant son baptême , ont honoré les ecclésiastiques , et déféré

beaucoup à leurs prières; le ^premier écoutant volontiers sainte Geneviève, à laquelle il donna quelques prisonniers, et le dernier faisant conserver le mieux qu'il put à saint Remi le territoire de son évêché. Mais dépuis que notre nation se fut soumise à l'empire de Jésus-Christ; les princes et leurs sujets eurent une piété si ferme, qu'au milieu des ariens dont ils étoient environnés, ils conservèrent la pureté de leur religion. L'honneur que nos rois portoient aux évêques , dont leur conseil étoit plein , et auxquels ils déféroient leurs intérêts, les églises et les plus riches abbayes par eux bâties , les asiles inviolables sur les tombeaux des saints et les sermens que Ton y faisoit quand il s'agissoit de quelque chose importante, montrent clairement quel étoit. le zèle des François. Pour leur lan- l^uc gage, on prouve et par leur origine et par quelques mots de la loi salique , qu'il étoit tudesque , c'est-à-dire vieil allemand , peu délicat , mais court, significatif, et ajusté aux mœurs d'une nation qui aimoit plus les effets que les paroles. Je ne doute pas toutefois qu'il ne se corrompit beaucoup par la communication du bourguignon , du goth et du romanense : car je me trompe bien fort si, dans les Gaules, on ne parloit du moins ces trois langues, dont la première et la seconde avoient beaucoup de

conformité, à cause du mélange de ces deux peuples, et possible encore une même origine, outre qu elles étoient confondues avec le gaulois de ces quartiers-là, qui approchoit fort du grec, à cause de la colonie Phocense; tellement qu'il est resté jusqu'aujourd'hui grand nombre de mots dans la langue gasconne. Quant à la romanense, elle étoit mêlée de latin et de vieux gaulois, et c'est cette langue -là qui peu à peu se perfectionnant dans notre monarchie, est demeurée victorieuse de toutes les autres. Je me suis, dans ces recherches, fortuitement éloigné des règles de l'histoire ; mais je vous supplie „ cher lecteur, de ne trouver pas mauvais si j'ai laissé mon chemin un peu à côté pour vous montrer le vôtre.

*tN DE LA. PREMIÈRE RjLGE.

Page 1