‹ Histoire de FranceChapitre 31 sur 47 · BERTHE, FEMME DE PEPIN · texte numérisé non relu

BERTHE, FEMME DE PEPIN

Entre plusieurs femmes et maîtresses qu'eut Pépin, j'en trouve seulement deux considérables chez les auteurs , Leutburgie , de laquelle il eut de fils, Rapaton, Bennon et Blaman; de filles , Rothais ou Roharde, qui ne voulut point d'autre époux que le céleste, et qui fut enterrée à Metz, dans l'église où est enseveli saint Arnould, l'un des aïeuls de la race carlovingienne, pour l'amour duquel plusieurs de cette maison eurent dévotion de se faire inhumer en ce lieu. De cette même femme naquit encore Ade ou Ode, laquelle mourut avec la fleur de sa virginité, et gît à Saint- Maximin de Trêves. Mais de Berthe , Bertane ou Bertrade , sa seconde femme, il eut trois enfans , Charles, Carloman et Pépin , dont le dernier décéda au berceau , et le second quelques années après la mort de son père. L'une de ses deux filles, nommée Gisile, ayant pris le voile, vécut et mourut en réputation de sainteté; et Fautre, appelée Berthe comme elle, fut mariée depuis à Milon, comte d'Angers, dont sortit ce brave Roland, noble sujet de tant de romans et de poèmes. Il y en a qui la veulent être fille de l'empereur Heraclius:

ao.

3o8 HISTOIRE DE FRANCE.

mais cela me semble bien éloigné de la vérité , vu que cet empereur étoit mort l'an 740, un siècle tout entier avant Pépin. Je croirois plutôt ceux qui pensent qu'elle soit fille de Floth, roi des Huns , si ce n'étoit que Berthe est un nom françois qui signifie éclatante et lumineuse. Son mari ne la pouvant souffrir éloignée de sa présence, voulut qu'en ses guerres elle l'accompagnât et en Aquitaine et en Allemagne même : aussi avoit-il grande raison de l'aimer, à cause de sa vertu et de sa charité merveilleuse envers les pauvres et les églises. Après la mort de son mari, les brouillons ayant mis de la défiance entre ses fils Charles et Carloman , elle prit bien de la peine à empêcher qu'il ne s'en engendrât une discorde ouverte, opposant aux factions des méchans son autorité jointe à ses soins et à ses prières , qui à la fin eussent été plus foibles que les mauvais conseils, si la mort n'eût emporté Carloman , le plus mutin de ces deux concurrens. Son fils Charles s'étoit toujours bien trouvé de ses avis, hormis en ce qu'il épousa la fille de Didier, qu'elle lui fit prendre pour s'assurer des Lombards. Mais l'ayant répudiée un an après, malgré ses remontrances , il se mit une petite froideur entre eux, la mère prenant ce divorce pour un mépris de son autorité. Toutefois Charles l'honora toujours avec

BERTHE, REINE DE FRA.ITCE. x 3û9

des soumissions qui lui firent bientôt reprendre les sentimens de la nature; et cette bonne intelligence ne fut depuis rompue que par le trépas, qui la ravit à la France Tan sept cent quatre-vingt-trois ou quatre , le quatorzième juillet. Son fils l'enterra avec de grands regrets et une solennelle pompe, dans l'église de Saint- Denis. Elle fut surnommée au grand pied, parce qu'en effet elle l'avoit tel, et la taille fort avantageuse , non pas toutefois gigantale et monstrueuse, ainsi que la dépeignent quelques uns, pour les apparier encore plus mal elle et son mari , qui étoit fort petit.

3io

CHARLES LE GRAND ou CHARLEMAGNE, I DU NOM, ROI XXIII.

Que j'ai maintenant de plaisir d'être né François, lorsque je vois notre monarchie s'élever à Une gloire où jamais aucun état chrétien n'a su monter! Mais que j'ai de crainte, qu'étant intéressé dans l'avantage de ma nation , je n'en rende les véritables louanges supectes , et que , de quelque modération que je m'y comporte , je ne semble aux étrangers augmenter ce qu'en effet je diminue pour le proportionner à la croyance humaine, sachant bien que la plupart des hommes ne veulent pas recevoir les choses extraordinaires, fussent-elles certifiées par la bouche de la vérité même. La vie et les actions de ce prince sont si miraculeuses, et tellement au-dessus du commun, que, bien qu'elles soient véritables , elles surprennent les sens et surpassent l'imagination. Seize jours après le décès de Pépin, ses deux fils furent couronnés et reconnus rois à Soissons parles seigneurs, Charles, de Neustriej et Carloman, d'Àustrasie. Le premier effet des vertus héroïques de Charles fut produit par sa prudence incroyable , en un âge qui d'ordinaire est offusqué par les passions: je

CHAULE MAGNE , ROI XXIII. 3l I

veux dire que , lorsque les partages faits eutre lui et son frère Carloman sembloient avoir divisé leur affection, il se gouverna si adroite-, c»r.

<-> lootin contre

ment < qu'il ne donna jamais à son frère aucune Char,w occasion de le quereller , bien qu'il en eût grande envie, sollicité par les pratiques de ses mauvais conseillers , qui suscitèrent encore contre Charles l'Aquitaine , par le moyen d'un grand seigneur nommé Hunould, 61s ou cousin J^** ^ germain de Gaiffre , qui s'en déclara duc ; et Jjjj a ' A i Ml Loup en même temps s'attribua cette dignité chez les Gascons. Cette partie fortifiée, outre les grands du pays, de l'intelligence secrète de Carloman .et du secours ouvert des Sarrasins , descendus des prochaines régions d'Espagne, alloit mettre de dangereuses confusions dans l'état de Charles, si son admirable vitesse, ao coutumée déjà à vaincre les Sarrasins et les Aquitains, n'y eût couru comme à une victoire certaine. Outre cela sa prudence mania l'esprit de Carloman de telle façon , qu'il l'obligea à une entrevue au lieu que l'on appeloit/&4 deux Dives , en Poitou , et tira de lui au moins quelques caresses feintes * pour faire croire aux peuples une parfaite union, et rompre par là les desseins que les brouillons pourroient fonder sur teur discorde. Charles ayant ainsi couvert le mal qu'il ne pouvait guérir , dissipa en un no-

3ia HISTOIRE DE FRANCE.

ment la faction de Hunould , reçut le serment de fidélité des villes, emmena avec lui les fils des plus puissans seigneurs du pays ; et pour- Hu^idTd». suivant Hunould à toute bride , ne se contenta

eu , mil au pou»

voir de ckarie». j e l'avoir repoussé jusque dans le fond de la Gascogne, mats envoya dire à Loup , duc de ce pays , qui l'avoit retiré , que s'il ne le lui amenoit, il Piroit quérir en personne. Le Gascon, étonné de ces menaces, et n'ayant pas envie de se charger de la querelle d'autrui, amena son réfugié avec sa femme et ses enfans à Charles , qui le traita fort humainement, et ne lui donna point d'autres gardes que sa foi. A son retour , ayant pris à Angoulème une petite colonie de bourgeois, avec leurs ustensiles de ménage, il FrouMckad. les plaça dans le château qu'il avoit fait bâtir sur le bord de la Dordogne pour arrêter les courses des Gascons et des Sarrasins, qui se débordoient assez ordinairement. Cette place fut nommée Franciac, depuis, par corruption, Fronsacy c'est-à-dire habitation des François; car , bien que les Aquitains fussent sujets de la couronne de France, il y avoit néanmoins distinction entre les François et eux, tant pour le langage que pour les moeurs et les lois.

Un si heureux commencement ravit les peuples en admiration de Charles, et réveilla l'envie

Carloaiau ja« l '

louiueniuik. j e gon f r è pe> q U i y redoutant que ce bonheur

CUARLEMAGNE, ROI XXIII. 3l3

ne lui conciliât les alliances des princes voisins, et ne le rendît plus puissant et plus glorieux que lui, passa en Italie, sous couleur d'aller visiter le sépulcre des apôtres , mais en effet pour s'acquérir le pape et le roi de Lombardie, et affoiblir d'autant son frère Charles. Berthe, portée pour son fils aîné , reconuoissant la jalousie de celui-ci, s'achemina aussi à Rome avec le même prétexte que lui , et en passant traita avec Didier , roi des Lombards , et emmena

une 6 l!r de Didier

pour son fils Charles la fille de ce roi , nommée p^char.» Théodore, espérant par cette alliance retenir le Lombard de son côté. Didier se sentit fort honoré de cette recherche, et envoya sa fille à notre prince avec un riche équipage, une belle suite et de grands trésors. La solennité du mariage achevée, Charles tint les états à Valeuciennes , lieu qu'il choisit pour serrer Carloman de près, et regarder toujours sa contenance.

L'envie de l'un et le courage de l'autre eussent enfin éclaté, si le cadet, plus mutin et moins vaillant que son frère, n'eût été saisi par la mort au village de Salmoniac, le quatrième de no- M<*t<kcari».

m an , en 770^

vembre , l'an sept cent soixante et dix. Par ce moyen, le sujet des troubles étant ôté, Charles fut bien aise d'en ôter encore le levain, attirant à soi, comme il fit, les principaux serviteurs de feu son frère , Guérin et Adélard ,

3i/l HISTOIRE DE FRANCE.

comtes, Guillier, évèque de Sion, et Fulrad , chapelain , avec lesquels les seigneurs d'Austrasie vinrent à ce parlement lui rendre hommage et prêter serment de fidélité. Ils ne Sa veuve Ber- l'eussent pas fait si aisément si Berthe, veuve

tlie .YnfuU m 1 .

jt-j. «««en. de Carloman , craignant possible sans raison que Charles ne se saisit d'elle et de ses en fans, ne les eût emportés premièrement en Bavière chez Tassillon, et de là en Italie chez Didier, donnant aux Àustrasiens la liberté de choisir un prince , puisqu'elle leur ôtoit les leurs. D'ailleurs, les princes étant électifs, ils avoientbien droit, ce me semble, d'en choisir un du sang royal ; si bien que je ne me mettrai point en peine d'excuser Charles d'injustice, comme ont fait quelques uns, puisqu'il n'en étoit pas coupable, et qu'il n'est point d'empire plus légitime que celui qui est présenté par le consentement universel des peuples.

Charles, ainsi possesseur de toutes les terres que Pépin avoit tenues, irrita contre soi la colère de sa mère et la haine irréconciliable de d £u2Z£ï>Z Didier par la répudiation qu'il fit de Théodore 4ier un an après qu'il L'eut épousée; non pour cause

de stérilité, ni pour le mai de lèpre , duquel le pape , ennemi des Lombards f disoit qu'ellè étoit héréditairement entachée, mais par vengeance de ce que son père avoit retiré la femme et les

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enfans de Carloman. Au lieu d'elle il prit à femme Gildegarde, fille de Hillebrand, duc de Souabe ou Suève. Il n'y avoit point de doute que cette inimitié ne finît par une guerre, mais elle sera différée à cause du remuement des Saxons, qui commence.

La Saxe en ce temps-là contenoit presque la moitié de l'Allemagne , et la province qui reste aujourd'hui du même nom en eut k peine été la quatrième partie. On la divisoit en trois : la ^»wui«i de i. première, située en l'occident, appelée Westphalie, venoit presque jusqu'aux bords du Rhin ; la seconde, au levant, qui étoit le pays des Osterlins ou Ostuvales, voisine des Sclavons, Weindes ou Scleuvissiens; et la troisième, placée au milieu de ces deux, appelée Angarie;si bien que ce n'est pas de merveille si un si grand pays, défendu par ses forêts affreuses et par ses habitans aguerris, occupa trente-trois ans durant la plus guerrière nation de l'Europe. Ajoutez à cela que, n'étant pas sous le gouvernement d'un seul , mais sous des bourguemestres et des magistrats populaires , ils combattaient bien plus opiniâtréraent pour leur liberté. Cette fois , en 772, Charles, entrant dans leur pays, les défit 7 £ en bataille près d'Osnabourg , prit le château de Hesbourg , et s'avança jusqu'au lieu où étoit le temple de leur idole lrminsul (qui étoit, se- ia<a.dimiiu U i.

Guerre

3l6 HISTOIRE DE FRANCE.

Ion quelques uns , le dieu Mars ) , bâti sur une montagne près de Resbourg, appelée aujour-* d'bui Merspurg.

Ce temple étoit plein de magnifiques offrandes et d'un amas incroyable d'or et d'argent ; car ces barbares , n'en ayant pas l'usage en monnoie f en jetaient des lingots par monceaux aux pieds de leur idole. Tel lieu , défendu par un peuple qui combattoit pour ses autels , arrêta quelques jours l'armée de Charlemagne durant une sécheresse si incommode, que, n'eût été le torrent de Bullerbon , qui , sans aucune pluie, fournit tout d'un coup une ravine d'eau miraculeuse, nos troupes ét oient en grand danger de périr. Le temple, pris par force , fut ruiné ; l'idole, qui étoit plantée sur un pilier d'une admirable structure , brisée en poudre et jetée au vent, et les trésors distribués aux soldats. Après que cela fut fait, et que, sur le fleuve de Weser, le roi eut accordé la paix à ces idolâtres , pris pour assurance douze otages , et rebâti le château de Resbourg, il s'en revint en France , où les ambassadeurs du pape Adrien lui apportèrent un sujet d'une nouvelle guerre. Le pape Paul étant décédé, et un nommé Philippicus ayant par brigue occupé sa place, Toton , duc de Nepezo , à l'instigation et par l'appui de Didier, toujours ennemi du siège pontifical ,

Cil ALLEMAGNE, ROI XXIII. 3l7

entra dans Rome à main armée, et fit élire par force son frère, nommé Constantin. Mais ce faux pape ayant été dépossédé par une assemblée cannonique, et Etienne quatrième, horame,^ * ape * k de mérite, substitué en la chaire, il s etoit élevé un grand trouble dans l'Église, Constantin ne voulant point démordre ce bon morceau , et Etienne s'e (forçant de le lui ôter ; si bien qu'il avoit fallu que Charles , au premier an de son règne , eût envoyé douze prélats à Rome pour fortifier Étien ne, et ajouter à l'autorité de l'Église romaine celle de la gallicane. Constantin demeurant ainsi le plus foible, le Lombard, qui l'avoit favorisé sous main , alla à Rome , feignant de vouloir assister le pape Étienne, mais véritablement pour appuyer ses ennemis.

Celui qui faisoit plus d'ombre à la grandeur des papes étoit le préfet de l'empereur grec; car, bien que les Grecs eussent perdu l'exarchat de Ravenne r et que le pape prétendît que la donation de Constantin , et naguère celle de Pépin , l'eussent fait souverain dans Rome , il y avoit encore néanmoins dans la ville un gouverneur de la part des empereurs, lequel, à vrai dire, n'y avoit pas alors beaucoup de puissance. Paul Ephialte, chambellan de l'empereur, y exerçoit cette dignité; et Didier, pour le relever âll Didier gour-

% mande le pape

préjudice du pape, fit ensorte qu'il exerça ru- É *°»»

dément la justice contre plusieurs , et sous ce prétexte, par la dénonciation du Lombard, qui se plaignoit des abus de l'Église, se saisit de Christofle et de Sergius , deux secrétaires du pape, les accusant d'avoir assîté Philippicus à sa violente promotion , et leur creva les yeux , cororue a quantité d'autres accusés divers crimes, mais seulement coupables d'être fidèles serviteurs d'Etienne, ou bons amis des François.. L'ennui qu'eut le bon pape de voir fouler devant ses yeux son autorité et le sang de tant d'innocens, le rendit malade et le priva de vie. Adrie«,|M. Adrien, premier de ce nom, gentilhomme romain des plus illustres et anciennes familles , étant parvenu après lui à la dignité pontificale, commença d'exercer généreusement sa puissance, retirant de prison et d'exil ceux qu'Ephialte y avoit condamnés, rabaissant les ennemis des François et les -amis des Grecs , et renversant absolument tout ce qui pouvoit le menacer de ruine. Didier , ayant appris le hardi procédé de ce nouveau pape , n'osa le choquer ouvertement', mais entreprit de le miner par d'étranges ruses. Il lui envoya une ambassade pour se conjouir de son heureuse élection, et renouveler l'alliance qu'il avoit toujours eue avec ses prédécesseurs. Sa congratulation fut agréable , mais elle ne sut pourtant faire avaler le poison

CHARLEMAGNE , ROI XXIII. 3l9

caché sous le miel: c'était de faire condescendre

le pape à couronner les cnfans de Carloman.

Vous êtes,à\so\t l'ambassadeur , le père de tous FineMP dp 01-

les chrétiens; soyez-le de ces pauvres orphelins;

que la justice de leur cause, que le mérite de

leur aïeul Pépin, vous oblige à les maintenir. Ils se

jettent entre vos bras : ils embrassent vos genoux,

vous appelant leur père et leur protecteur.

Le pape, pénétrant, malgré cette couverture trop mince , jusqu'au fond des desseins de Didier, jugea bien qu'il le vouloit, par cet artifice , mettre en disgrâce avec Charles, comme la France en division , pour se venger tout d'un coup de ses deux plus grands ennemis. 11 l'en refuse donc tout à plat; et pour se mettre à couvert de la violence que ce refus devoit attirer, il envoie son secrétaire Paul en avertir Charles , rempare en même temps les portes et

les murailles de la ville de Rome, et la pourvoit de garnison. Didier cependant , n'ayant à la bouche que le respect du pape, et au cœur que l'envie de le perdre, . sort de Pavie avec Berthe, veuve de Carloman, et ses enfans, fait savoir au pape qu'il s'en va à Rome pour les faire couronner; mais il le prie de n'en point prendre l'alarme, puisqu'il n'a point d'autre dessein que d'assister à cette cérémonie , et d'y accomplir duh*, un vœu qu'il avait fait. Adrien le voyant appro-

3aO HISTOIRE DE FRANCE.

cher, et se saisir de toutes les places voisines, a recours à ses foudres spirituels, et l'excommunie s'il passe outre. Mais Didier, qui possible n'en eût pas tenu grand compte , étant en même temps épouvanté d'un autre foudre qu'il avoit entendu bruire du côté de la France , et craignant que Charles n'envahît son pays en

«me w"rt. wl ' Bt son absence, s'en retourne à grands pas chez lui, et commande aux plus hardis de ses soldats d'occuper les passages des Alpes : cette prévoyance lui servit bien peu. Charles ayant en ses états , tenus à Genève , résolu la perte du Lombard , bien que quelques uns de ses seigneurs refusassent de le secourir en ce voyage , lève une épouvantable armée, et la divise en deux ; et en ayant baillé le commandement à son oncle Bernard, qui passa par le mont Joux, prit l'autre lui-même , et s'avança par le mont Cenis. Tous deux renversèrent les barricades et ceux qui les gardoient, dont le chef étoit ce

JJ™ou£w malheureux Hunould, qui , abusant de la permission que Charles lui avoit donnée d'aller visiter les saints lieux de Rome, s'étoit rendu au Lombard, et lui faisoit espérer qu'il souleveroit la Guyenne , la Saxe et la Bavière ; promettant au reste des merveilles de sa personne, et tout ce que les traîtres proposent , et qu'ils ne peuvent exécuter.

CHARLEMAGNE, ROI XXIII. 3a I

Ce mauvais capitaine, mis en fuite et se sauvant dans le gros de l'armée, la remplit d'une mortelle frayeur; tellement que Charles, ayant de rechef proposé la paix au Lombard , mais sous de si rudes conditions qu'il ne la pouvoit accepter, n'eut affaire qu'à des gens déjà demidéfaits, et plus vivement poursuivis par la crainte que par ses armes. Les deux combats qui se donnèrent furent plus sanglans par la boucherie des fuyards que par l'ardeur des combattans. Le lieu de l'une de ces batailles en a retenu le nom de Mortare, dans lequel furent bâties deux chapelles dédiées à saint Pierre et à saint Eusèbe. Dans l'une fut enterré le corps de Miles, dans l'autre celui d'Amis, ces deux jeunes gentilshommes célébrés par un roman, semblables de traits de visage, mais bien plus d'humeurs et d'inclinations, et liés entre eux d'une si forte amitié, qu'ils ne se voulurent point survivre. Didier n'osant plus attendre les François à la campagne, resserra ses meilleures troupes dans ses forteteresses, et lui-même, avec une bonne partie, se jette dans Pavie, où le pauvre Hunould, pour avoir été le boute-feu de cette guerre , et la CcillSG de tant de malheurs, est lapidé par des femmes; Hacoaia «*

!«pl<M p*r de*

digne supplice de la lâcheté d'un prince qui n'avoit pas eu le cœur de périr par les mains des hommes. Le désastre de Didier lui ravit en un tome i. ai

3aa histoire . de fb an ce.

moment les plus considérables de ses sujets : les SpoJétins et les Réatins se donnèrent au pape , et, pour signe d'une parfaite soumission, quittèrent les longs cheveux et la longue barbe, mar. qiies qui distinguoient les Lombards d'avec les Romains; ceux d'Àncône, de Ferme et d'Ossino suivirent aussi la fortune , et le pape leur assigna à Rome un quartier au mont Vatican , où Ton voit encore aujourd'hui la rue des Lombards.

Cependant Charles , ayant appris que Berthe sa belle-sœur, avec ses eufans ,. avoit été emmenée à Vérone par Adalgise, fils de Didier, porta là le plus grand effort de la guerre, laissant son oncle Bernard autour de Pavie , déjà sevrée d'assez près. Le jeune prince craignant d'être forcé dans cette place, bien qu'elle fût la meil- Aj»i«tue .-en. leure du royaume, l'abandonna, et s'enfuit se"

fuit en Grâce.

crètement à Constantin ople, où l'empereur, pour le récompenser de tant de véritables pertes par un honneur imaginaire le créa patrice. Vérone, Vérone priM, ainsi délaissée, fut bientôt rendue à coraposif ;™ roedeCBrl0 tion. Berthe, ses en fans , et Antoine, prince Àuôtrasien , auteur de leur retraite, mis entre les mains de Charles, furent envoyés en France , et l'on ne put savoir depuis ce qu'ils devinrent; pour moi, je pense qu'ils furent tondus et resserrés dans un monastère. Le Lombard espéroit que la mort de Htmould et la captivité des en-

fans de Carloman , deux motifs de cette guerre, satisferoient la colère de son ennemi , qui d'ailleurs seroit rappelé en son royaume par quelque révolte des Saxons. Tout le contraire arriva; car de si bons commeneemens l'animèrent à mettre fin à cette entreprise pour être seigneur de l'Italie, qui est comme le donjon de la chrétienté et la téte de l'Empire. Pour témoigner donc au Lombard qu'il n'a voit pas envie de partir qu'il n'eût Pavie'à quelque prix que ce fût , il fit venir de France sa femme Hildegarde et ses enfans ; mais jugeant que le siège seroit long , pour ne perdre point temps il s'achemina à Rome par cwiwv.i le mont Apennin , sans autre escorte que de sa maison et de son bonheur ordinaire : en quoi, à vrai dire* et à ne pas juger des actions par les événeraens, il commit une grande faute , de hasarder ainsi sa personne parmi une nation de tout temps infidèle aux François, sans avoir égard aux embûches que le Grec et les Lombards lui eussent pu dresser. Il arriva sain et sauf à Rome un peu avant les fêtes de Pâques. La joie des Romains parut en leurs feux de joie, et à la belle réception qu'ils lui firent, oû il se trouva trente mille hommes de pratique , nombre qui sembleroit merveilleux si on ne savoit pas que la cour de Rome est la source des formalités. Le pape l'attendit avec ses prélats sur le haut des

3a i HISTOIRE DE FRANGE.

degrés de l'église de Saint-Pierre, et l'ayant pris par la main , le mena sur le tombeau des apôtres, leurfaisantcomme une offrande de sa personne, la plus riche, certes, et la plus noble qui leur ait été faite ; puis devant Dieu et les saints ijg.,edeciuri« fut jurée mutuellement une ligue offensive et défensive en,,, k. ft te

Charles promit non seulement d'entretenir cette alliance , mais leur confia de plus les mêmes terres que son père Pépin leur avait baillées en garde, comme autant de gages de son amitié. Ici la plupart des auteurs s'entre suivant les uns les autres, et, ce me semble, aveuglés par les Italiens, lui font faire une donation si ample Donation de qu'elle en est ridicule : car comment eût-il voulu

Charte* «a Mint-

phfch« r îei ".»". d° nner ce °i u i lui coûloit si cher, ou promettre ce qu'il n'avoit pas encore ? La Ligurie , Parme , Mantoue, les duchés de Spolette et de Bénévent, l'île de Corse; et, pour être plus ineptement libéraux, ils lui font donner les Deux-Siciles au saint-siége. En cette occasion le peuple romain, admirant en lui une majesté accompagnée d'une beauté de visage et d'une taille héroïque, la grandeur de ses faits, sa libéralité et sa piété chrétienne, témoigna, par ses souhaits et par ses acclamations , qu'il étoit digne de la grandeur romaine : c'est pourquoi le pape le supplia d'accepter le titre de patrice, c'est-à-dire de

Prince de F Empire. Il s'en tint honoré, et ayant visité tous les saints lieux, retourna presser le siège de Pavie. Que s'il l'attaquoit avec ardeur, comme la fin de ses travaux , Didier aussi la défendoit avec obstination , comme la fin de sa royauté. Mais l'air, par son intempérie, ayant fait plus ~de dommage aux troupes lombardes que l'armée des François , et Didier , dépourvu de gens de guerre , ne pouvant plus garder ses murailles, bien qu'elles fussent très fortes , se livra , avec la ville , sa femme et ses enfans, entre les mains du vainqueur. On trouva sa grande cité p>vh . prJi déserte d'habitans,et les rues jonchées de corps SJir étouffés par la peste, dont la puanteur, formant un autre venin en l'air, infectoit les vivans, déjà languissans par les rigueurs de la famine. H fut envoyé en exil dans la ville de Liège, ou enfroqué dans l'abbaye de Saint-Denis, et des gouverneurs françois furent établis par toutes ses terres.

Ainsi finit le royaume des Lombards, l'an 774, deux cents six ans après qu'Alboin en eut jeté les fondemens en Italie. Charles s'en étant rendu maître, se fit couronner roi d'Italie à Modène , ville voisine de Milan , et ordonna que ses successeurs en ce royaume • là prissent la même couronne qu'on appelle aujourd'hui la couronne de fer, pour ce qu'elle a au-dedans un

326 HISTOIRE DE FAAHCE.

cercle de fer; et Pépin à six ans de là, suivant cette coutume, la prit au même endroit, avec pareille cérémonie. Il laissa néanmoins des terres à quelques princes lombards , comme le Frioul à Rotgand, la duché de Bénévent à Aragise, gendre de Didier, à Vinigise celle de Spolette ; et au peuple la liberté de se servir ou de la loi lombarde, ou du droit de Justinien, ou de la loi salique, c'est-à-dire de celle qui étoit suivie alors par les François. Durant qu'il travailloit ainsi à pourvoir ses conquêtes de bons réglemens et de sages gouverneurs , le pape Adrien , en reconnoissance de tant de faveurs que le saint- siège avoit reçues de lui et de ses o~ncfl«doi» B e prédécesseurs, par l'avis d'un concile de cent

à Charlea la pou* » 1

d?p™l!Tp^ évêques donna plein-pouvoir à

lui et à tous ses successeurs rois de France d'élire et de déposer les papes; ordonna que tous les évêchés , archevêchés et abbayes de la chrétienté en Occident fussent par lui pourvus, et les bénéfices conférés par la verge et l'anneau. Ce dernier privilège n'est pas une faveur du pape , au moins pour les bénéfices de France , Droit d 0 noa mais un droit attaché à la couronne* et confirmé

rob fur Ire hé-

nyluuit** ,eor P ar plusieurs exemples en la première race : car nos rois, indépendans de toute autre autorité que de celle de Dieu, sont rois des personnes aussi bien que des terres ;de sorte qu'aucun

ne peut tenir ni office ni prélature dans les provinces de leur obéissance que par leur consen* tement.

L'Italie étant paisible , la Saxe ne l'était pas : ses habitans a voient ruiné le pays de Hesse,et sacrifié à leurs idoles autant de François qu'ils pouvoient rencontrer. Le château de Buriaburg ayant, comme une digue, un peu détourné leurs courses > ils portèrent l'borrenr et la flamme jusqu'à Fridislar ; et là , comme ils voulurent mettre le feu en une église qùe leur apôtre saint Boni face a voit bâtie , et prédit par un esprit prophétique qu'elle ne seroit jamais brûlée, deux jeunes hommes habillés de blanC, et d'une mr*u . forme plus qu'humaine, parurent à la porte, l'épée à la main, prodige qui épouvanta telle* ment les barbares, qu'ilà se mirent en fuite d'eux-mêmes. Charles , arrivé sur ce tumuttd à la ville dlngelheim, divisa ses troupes en quatre scores ou escadres , qui coururent bien avant les terres des Saxons avec toute sorte de désolation, Les trots firent rencontre et battirent les ennemis ; la quatrième, ne trouvant rién qui lui résistât, revint seulement chargée de pilla ge.

Il ne se passa rien de pius mémorable cette anfiée-làt Pour la suivante, 775, le roi partant dé Crécy-«ur*Oise j.où il avoit hiverné j repasse le Khin, prend Sigtsbourg, rempare le château

d'Éresbourg sur le Weser, donne ordre que Ton bâtisse sur le Mein la ville de Francfort, pour l'opposera celle de Saxenhusen, que les ennemis avoient Tannée précédente élevée à l'opposite sur l'autre rive; et étant venu à Brunisbourg, se fait sur la rivière un pont du carnage des Saxons, qui lui en défendoient le passage. Le meilleur instrument de cette guerre contre une nation qui se battoit toujours en retraite, étoit la vitesse; c'est pourquoi , prenant

»^»p*les mieux montés des siens, il pousse le Saxons à toute bride jusque sur les rives du fleuve d'Ouacre. Les rebelles ne sachant plus fuir en aucun endroit où ses victoires ne les atteignissent, lui vinrent demander pardon; entre autres Hassio, l'un des grands seigneurs Osterlins, lui rendit hommage et lui livra des otages: l'on tieut même que pour l'obliger à une fidélité perpétuelle, Charles épousa sa fille, nommée Garsule. Les Angariens semblablement lui firent leur soumission par leur gouverneur Bruno, au bourg de Buchy. Le reste de notre armée laissée à la garde du passage du Weser, ayant souvent repoussé les ennemis par la force, pensa une fois être défaite par une ruse assez grossière.

agtaed* L es Saxons , déguisés à la françoise , se mêlèrent parmi nos fourrageurs, et de cette façon étant entrés dans le camp, égorgèrent la nuit grand

CHAULE M A G W E , ROI XXIII. 3*0,

nombre de nos soldats, qui ne farsoient pas bonne garde; il y a voit même danger que l'épouvante ne défit le reste de nos troupes, si le roi, y arrivant à propos, n'eût eu sa revanche sur les ennemis , et n'eût rassuré les siens, qu'il tança fort aigrement de leur négligence et de leur lâcheté. Cette dernière victoire rangea les Westphaliens aussi bien comme les autres. Mais qui n'admirera que ce grand prince, depuis qu'il a acxmu a.

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