CHILDÉRIC, OU CHILPÉRIC, ROI IV
45 9 . La sage conduite de Mérovée avôit tellement vaincu l'esprit des Gaulois, que d'eux et des François il en composa une paisible monarchie , nommée purement France , depuis ce temps-là jusqu'à maintenant. Ces deux peuples ainsi joints, en reconnoissance des bons offices que leur roi a voit rendus à l'état, mirent son fils chiM^rfcw*. Childéric en possession du royaume. Les soldats, parmi lesquels il avoit été nourri dès son enfance , se promettaient de grandes choses d'un prince élevé dans le métier. Mais les plus avisés pénétroient bien plus avant, et le reconnoissoientd'un naturel qui leur faisoit appréhender de merveilleux changemens quand il se verroit ttr»nge. à* élevé à la puissance souveraine. Aussi se plongea-t-il incontinent dans la mollesse des voluptés, et abandonna le soin de ses affaires , sans plus se soucier ni de l'amitié des soldats, ni de l'estime des seigneurs, ni du respect des peuples. Ses plaisirs débordés, et leurs sales ministres eurent bientôt dévoré plus d'argent que les frais d'une longue guerre n'en eussent consumé. Cela n'assouvissoit point pourtant les passions de ce prince , qui , pour continuer comme il
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avoit commencé, fouilla premièrement dans les bourses de son peuple, puis dans les coffres les plus cachés. Les seigneurs ne ressentoient pas avec beaucoup de douleur la charge de tous ces impôts , qui retombent d'ordinaire sur la populace ; mais il les aigrit par d'autres injures beaucoup plus sensibles. Il n'est point de plus grands outrages que ceux qu'on fait à l'honneur; et de ceux-là le plus pressant, au moins selon l'opinion des hommes, c'est de toucher à leurs n«umii«*ou.
trages falU aux
femmes. C'étoit là néanmoins le principal soin • ,c p 1u «
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et la seule occupation de Childéric. On lui pro- Jâ, f ^. ore duisoit tous les jours de nouveaux objets pour de nouvelles amours. Il s'en acquéroit la jouissance, ou par la force de ses présens, ou par celle de son autorité, et n'avoit point d'autres officiers que ceux qui l'étoient de sa concupiscence.
Cependant les seigneurs de son royaume, offensés en leur honneur, ou en celui de leurs amis , en murmurent premièrement entre eux ; puis s'en plaignent tout haut. Mais sa léthargie est si profonde qu'il ne s'en émeut point; si bien qu'à la fin le voyant sans confidence, sans réputation et sans courage, ils entreprennent de tenir une assemblée générale des états, où wmbi^ic.
étatt.
se trouva un des plus puissans , mais des plus séditieux d'entre eux, qui parla de cette sorte:
« Seigneurs , le seul ressentiment que vous ^"ffi^"
4o HISTOIRE DE fllANCE.
« avez des outrages que Childéric vous a faits, « vous dit assez le sujet de cette assemblée , de- « vant laquelle je n'aurois pas osé faire mes « plaintes , si je n'avois ouï celles que vous et « toute la France en avez faites au ciel; car à « qui saurions-nous les adresser, si celui qui les a doit recevoir est celui même qui les cause? Je « prends donc ici à témoin le glorieux esprit « de Mérovée , que nous avons toujours porté, « et porterons à sa mémoire les justes respects « que nous lui avons jurés. Mais je le supplie « aussi de nous rendre justice, et lui demande « si, en l'état où est maintenant Childéric, il le « reçonnoît pour son fils. Nenni sans doute, « puisqu'il le voit dégénérer et renoncer à sa « place en renonçant à sa vertu. Il sait bien « que jusqu'ici nous avons souffert au- delà de « ce qu'on doit, et plus qu'on ne peut souffrir « d'un homme indigne de sa succession ; et qu'au « reste , si nous devons beaucoup à son souvenir a et à l'autorité du prince, nous ne devons pas « pourtant l'honneur ni la liberté, qui sont choses « qu'on ne nous peut demander. Puisque c'estde « nous qu'il tient le sceptre, il est bien raisonnait ble que sans nous violenter en notre personne, « ni en celle de nos femmes, il nous considère « comme ses sujets et non comme ses esclaves. « Nous ne sommes pas tels , seigneurs Fran-
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<r çois; il y a trois cents ans *t plus que nos « ancêtres combattent pour leur liberté. S'ils « ont fait des rois ç'a été pour la maintenir, et « non pas pour l'opprimer. Autrement , si nous « voulions des maîtres, les Romains nous étoient « bien plus doux que ce dernier; et nous n'eus- « sions jamais souffert d'un étranger ce que nous « endurons d'un des nôtres. Voyez , tandis que « nous ne sommes pas du tout dans les fers, si a vous voulez renoncer au titre de Francs ? Vous « avez de quoi démettre Childéric, comme vous « avez eu de quoi l'établir : ne permettez pas « qu'il se serve plus long-temps de notre bien- « fait à nous faire du mal. Vous n'avez rien à « craindre de son côté ; car où sont les armées « qu'il devroit entretenir? Où sont les barons que « ses prédécesseurs avoient accoutumé d'avoir « auprès d'eux pour les conseils de la guerre et « pour la police ? Il n'a rien de tout cela. Ses « gardes, sa suite , son conseil, sont des flat- « teurs et les ministres de ses débauches. C'est « parmi ces gens-là, messieurs, qu'il faut chercher « notre prince; c'est de ces personnes déshon- « nêtes qu'il nous faut prendre les honneurs. « Ne les voyez-vous pas tous les jours chez vous, « où ils viennent pour déshonorer vos familles? « Quoi ! leur faudra-t-il encore baiser les mains « et les remercier des outrages qu'ils nous font !
« Oui, certes, il le faudra, si vous voulez obéir plu s « long-temps à Childéric qui les envoie! Car, s'il « est encore votre prince , il ne faut pas avoir « d'autre volonté ni d'autres sentiraens que les « siens. Mais je nô ferai pas ce tort à votre cou- « rage , de croire que vous soyez prêts d'obéir « de la même sorte qu'il est prêt à vous com- « mander; ni que vous vouliez encore vous dire a sujets d'un homme qui est esclave de ses va- « lets. Combien y a-t-il de temps que les cris du « peuple, mais que ne dis-je plutôt de vos fera- « mes et de vos filles , ont été ouïs de nos voi- « sins, qui nous objectent notre honte et nous « préparent des chaînes, puisque nous sommes « gens à les endurer? Pour moi, durant qu'un « homme si lâche tiendra la place de Mérovée , « je n'oserai pas lever les yeux , de peur qu'on © ne me reproche que j'ai , l'un des premiers , « livré ma patrie et son honneur à ce monstre « insupportable. Que s'il est question de réparer a la faute que je confesse avoir faite, quand je « lui ai donné ma voix en son élection, me « voilà prêt à révoquer ma parole : je la révoque a en effet, m'en dût-il coûter la vie, et me déa gage du serment que je lui ai prêté. Comme « il a changé de vie , je veux changer de réso- « lution , et ne le plus reconnoître pour roi , a puisque lui-même nè se connoît plus pour
« tel , ét qu'il dédaigne d'en faire les actions. »
Comme la harangue de celui-ci étoit et per- chiuérk «.
demi» de U cou*
suasive et pressante, aussi fut -elle suivie de roonf: toute l'assemblée , qui déclara Childéric déchu
de la couronne et banni du royaume. Un si grand coup l'éveille en sursaut : mais il est enveloppé dans l'incendie et ne peut plus y mettre remède; car la fureur du peuple, à qui cette déclaration avait lâché la bride , le met si hors de lui-même, qu'il ne sait plus à quoi se résoudre , étonné d'une si grande chute ; de roi devenu criminel, et dans son adversité, délaissé de tout le monde. Un seul , Guidemar ou Guyemans, quelques uns le nomment Guinemaud ou Winemaud , véritable ami de sa personne , se range secrètement auprès de lui. Ce fidèle sujet , sachant bien que les bons conseils donnés à un grand, durant l'impétuosité de ses débauches, sont enviés à la cour, inutiles au prince, et funestes à leur auteur, s'étoit retiré d'auprès de Childéric : mais à cette heure, jugeant bien que l'adversité lui auroit ouvert les yeux , il se rapproche de lui ; et sans le tourmenter encore du blâme de ses fautes passées, comme font les ennuyeux amis, lui conseille Conseil juili-
cieui.
sagement de céder à la violence de ce torrent , tandis que les haines se ralentiroient, et qu'il travailleront de son côté à ramollir les cœurs
des François, pour les inciter à le remettre sur son trône. Pour cet effet, afin que les avertissemens qu'ils se donneroient à l'avenir fussent reçus sans appréhension , ils avisèrent ensemble de rompre certaine pièce d'or dont ils prirent chacun la moitié, qui devoit être comme l'enseigne des messagers qu'ils s'entre-enverroient. On ne sauroit mieux expliquer cette mutuelle correspondance que par une médaille où deux mains mouvantes de deux nuages et tournées d'approche, tiennent: un anneau] partagé en deux, sur le chaton duquel sont dépeintes trois couronnes; et au-dessous deux mains semblent se donner réciproquement la foi. La légende fait voir que ce signe qu'ils prenoient pour s'entre-envoyer des nouvelles étoit beaucoup plus assuré que la confidence d'un tiers : hu» tus multo certior est KDNTius. L'exergue est à l'honneur de Guyemans , qui servit son niaître si à propos, qu'il put à bon droit être nommé son véritable et fidèle ami , amici fides. En quoi certes Childéric fut trop heureux d'avoir rencontré en son adversité ce que les princes ne possèdent que rarement dans la grandeur de leur fortune : ce qui fit aussi que , sur cette assurance , Childéric , déchu de la couronne , se retira chez le roi Bazin , qui étoit de ses alliés. Comme cela se passoit ainsi, les François je-
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tèrent les yeux de tous côtés , pour voir s'il ne se rencontreroit point quelqu'un de la race de Mérovée qui fût capable de régner. Mais , soit qu'ils n'en pussent pas trouver, soit qu'ils n'en voulussent point choisir de peur qu'il ne vengeât l'injure faite à son parent ( d'autre côté la jalousie ne leur permettant pas de céder la souveraineté les uns aux autres), ils élurent pour roi Gilles ou Gillon, Romain , gouverneur de la i,^^^ ville de Soissons; car les Romains possédaient d " rte encore en Gaule certains pays qu'il seroit malaisé de définir ; mais ceux qui en étoient gouverneurs, ne relevoient de l'empire qu'autant que leur intérêt les y forçoit, et vivoient plutôt en souverains qu'en lieutenans. Ce Gillon, impérieux de sa nature, et qui pouvoit bien à peine supporter sa grandeur , se voyant deux souverainetés entre les mains , n'avoit plus besoin que d'un véritable ami qui lui remontrât que les François n'étoient pas d'humeur à se laisser maltraiter. Mais cela n'arriva pas ; et Guyemans , adroit et souple, estimé pour ses conseils et pour sa fidélité, s'étant mis bien avant dans sa confidence, se mit à lui persuader que Childéric, le plus lâche des hommes , s'étoit perdu pour avoir régné trop mollement , et pour s'être, par sa trop grande facilité , rendu méprisable aux François, nation légère, dit-il, qui admire ce
qu'elle ne voit point, et méprise ce qu'elle voit; remuante et forte en bouche ; qui a besoin d'un rude cavesson; qui crie aux moindres charges, et se mutine aux punitions ordinaires; mais servile au reste et patiente jusqu'à ployer sous le faix sans oser se plaindre , quand une fois elle est bien chargée et intimidée par de sévères supplices. C'étoient les paroles de Guyemans , qui , pour les rendre plus vraisemblables, dis- ' simuloit l'amitié qu'il avoit pour Childéric, et mêloit à ce mauvais conseil d'autres avis apparemment utiles : ce qui fut cause que Gillon , se laissant aller à ses persuasions, leva des impôts dix fois plus grands que n' avoit fait Childéric , et qu'il commença dès lors d'abaisser les seigneurs, d'élever des étrangers, et de manier toutes choses à sa fantaisie. Le peuple en murmure cependant , les grands se veulent cantonner ; et alors Guyemans , ravi de voir réussir ainsi son dessein ; pour le pousser jusqu'au bout, Vous en avois-je pas bien averti , sire , dit-il au roi , mais aussi je vous en ai appris le remède ; et là dessus il lui va feindre qu'il avoit découvert une conjuration contre lui, dans laquelle il enveloppe les plus rudes ennemis de Childéric, qui, dans peu de temps ne pensant à rien moins , furent punis justement d'un injuste supplice. Les François, effrayés d'un si sanglant
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procédé , se repentent de s'être commis à un i~ r^i,
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étranger, Romain, ennemi de leur nation, enJ2. Ienrnou
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Ingénieuse remontrance iir
fontdes plaintes à Guyemans, qu'ils ne croy oient pas auteur de toutes ces tragédies, et le prient v de leur donner quelque bon conseil pour remédier à leur publique désolation. Alors Guyemans , qui ne demandoit pas mieux que de les voir dans ses pièges, s'avisa de leur parler de cette sorte :
a C'est de vous-mêmes , messieurs , que vous « devez à bon droit vous plaindre : vous avez p e u jpiT. ana * u a élu Gillon , qui a raison de venger sur vous « l'inimitié des Romains et de s'assurer dans le « palais où vous l'avez introduit. Mais quelle « fut votre folie d'en cbasser un roi, votre sei- « gneur légitime, pour y mettre un tyran étran- « ger, qui veut, et vous le connoissez bien « maintenant, ruiner l'état, puisqu'il en abat « les colonnes, pour vous remettre sous la ser- « vitude des Romains! Tous les jours à votre vue « ne dresse-t-il pas des échafauds, où vous voyez « monter les plus illustres François, vos amis, a vos pères, vos fils, dont le sang vous rejaillis- « sant au visage, vous appelle traîtres et même « auteurs de leur mort ? Les exactions de Chil- « déricétoient légères au prix de celles de Gil- « Ion. Un prince un peu amoureux par la licence « de son autorité et par les bouillons de la jeu-
a nesse, qui se fussent ralentis, n'étoit-il pas plus « supportable qu'un bourreau; et ses voluptés, « à votre avis , vous étoient-elles aussi funestes « que sont les cruautés de celui-ci ? Mais, puisque « vous vous repentez de votre faute, si vous en « avez le remède agréable, je vous le donnerai. « Croyez-moi, rappelez Childéric; délivrez-vous « de la tyrannie et tout ensemble de l'impiété « que vous avez commise , je vous réponds « qu'il sera bon prince : l'âge et le bannissement « ont modéré ses feux; et comme autrefois il « n'aimoit point le sang, assurez -vous qu'il « n'en répandra jamais pour se venger quand « vous l'aurez rappelé, mais qu'il tiendra dés- « or mais la clémence et la bonté pour ses plus « fidèles conseillers. »
Cette remontrance de Guyeraans les touchant tous, leur fit avouer qu'ils avoient tort, et dire , que pour amender leur faute ils iroient chercher leur roi en quelque lieu du monde qu'il fût : sur quoi ils le prièrent bien fort de leur en donner des nouvelles, s'il en savoit. Guyemans leur répondit alors qu'il leur rendroit leur prince, puisqu'il les voyoit en Les Froncoi* état de le recevoir; et dès aussitôt il envoya îdir*S.iiiSr à Childéric un courrier, avec la demi-pièce demeurée par devers lui, et une lettre qui lui donnoit avis de se tenir prêt pour s'en revenir.
Cependant, avec l'aide des autres seigneurs , il lève une armée, et va recevoir son ancieu maître sur la frontière, où il le trouva suivi du secours que lui avoit prêté le roi de Thuringe. Gillon s'étant aperçu de cette menée un peu trop tard*, leva des troupes pour empêcher le rétablissement de son ennemi. Mais il est défait; et se voyant abandonné des François, il quitte Gaion«t«>».
trafot de quitter
le sceptre, et se retire à Soissons, où il passa u
depuis le reste de ses jours , sans y rien faire de mémorable*que solliciter en vain les Visigoths, pour lors alliés des Romains , à le secourir ; comme ils l'eussent fait sans doute pour empêcher l'agrandissement des François, si les Bretons, débordés en Gaule, ayant couru l'An- Ravages .le» goumois, la Saintonge et le Poitou, et s'efforçant de passer la Garonne , ne les eussent engagés à de nouvelles affaires.
Childéric, d'humeur amoureuse, et d'agréable entretien parmi les dames, s'étoit acquis l'affection de Bazine, femme de Bazin *, roi de Thuringe, durant huit ans qu'il avoit eu son palais pour retraite. Elle , qui ne pouvoit effacer de son ame le souvenir de Childéric, le vint trouver en France lorsqu'il y fut rétabli , sans se soucier ni de son honneur, ni de son mari, respects fort légers à une femme piquée. Childéric, bien étonné de la voir, lui demande quel sujet lui