‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 100 sur 196 · FA · texte numérisé non relu

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L'état-major autrichien devant le corps du général Marceau, par Jean-Paul Laurens.

de Pâques vêronaises; à Venise, enfin, le gouvernement fut accusé, — il s'en défendit d'ailleurs, — d'avoir fait tirer sur un navire français par les batteries du Lido. Quoi qu'il en soit, Bonaparte arrivait le 3 mai à Palmanova el lançail une déclaration de guerre; le 12, le Sénal abdiquatl et était remplacé'par une administration provisoire; le l(i, Baraguay-d'IIilliers occupait Venise

Les préliminaires de Leoben vont mettre fin aux hostilités; mais, avant d'en faire connaître la teneur, il convient d'exposer les épisodes de la campagne d'Allemagne en 1706-1797.

Opérations en Allemagne (1796-1797).

— Pendant que l'armée d'Italie menaçait l'Autriche par le Tyrol, l'année de Sambre-et-Meuse commandée par Jourdan, celle de Iîhin-et-Moselle commandée par Moreau opéraient en Allemagne. Les Autrichiens étaient échelonnés sur la ligne du Rhin, de Bàle à Dusseldorf, avec plus de 150 000 hommes; les forces de Jourdan et de Moreau étaient à peu près les mêmes. Après le départ de Wûrmser pour l'Italie, Kléber, que Jourdan avait fait déboucher, le 30 mai, avec 25 000 hommes, sur la rive droite du Rhin, battit les Autrichiens à Altenkirchen (4 juin 179(3) et protégea le passage de l'armée à Neuwied avec le reste de ses troupes. Moreau franchit le fleuve sur un pont jeté entre Strasbourg et Kehl.

Jourdan, prenant l'offensive, fut battu le 15 juin à Wetzlar; mais, au mois de juillet, poussant devant lui Wartensleben, il s'empara de Francfort, de Wurtzhourg, de Bambèrg et d'Amberg, et il allait opérer sa jonction avec Moreau (4 août), vainqueur de l'archiduc à Neresheim (11 août , lorsque le jeune prince prit une résolution hardie. Il laissa, pour occuper Moreau, le général Latour avec 35 000 hommes et alla se joindre à Wartensleben, pour se jeter avec des forces imposantes sur Jourdan. Celui-ci, pris à l'improvisle, fut

obligé de battre en retraite d'Amberg sur Wurtz-

fois, de se jeter dans la vallée du Danube par la Save et la Muhr, et de marcher droit sur Vienne.

En même temps, Hoche el .Moreau sont invités à reprendre l'offensive en Allemagne.

Pendant que le général Kilmaine observe les Vénitiens, Joubert se dirige sur le Tyrol, Masséna sur Fellre et Bellune, et Bonaparte sur la Piave, qu'il franchit sans obstacle, avec les divisions Sérurier, Augereau et Bei nadotte.

L'archiduc Charles lui dispute vainement le passage du Tagliamento, à Valvasone (16 mars ; il veut alors prévenir Masséna au col de Tarvis, mais perd cette bataille au milieu de la neige et des glaces : cinq mille prisonniers, tous les bagages et les parcs de

l'armée autrichienne tombent au pouvoir des Français (23 mars 1797). Bonaparte prend Gradisca, passe lTsonzo, poursuit sa marche rapide sur Vienne en poussant l'archiduc devant lui, le bat le 1er avril dans les gorges étroites de Neumarkt et, le 3 avril, à Unzmarkt. Il arrive sans obstacle sur Leoben, où Joubert, qui a été moins heureux dans le Tyrol, vient le rejoindre. L'avant-garde de Masséna s'avance jusqu'au mont Semmering : on n'est plus qu'à 23 lieues de Vienne.

Chute de la République de Venise. — Pendant ce temps, Venise, entraînée par les promesses mensongères du ministre autrichien Thugut, achevait de se perdre. Le 15 avril 1707, Junot, envoyé par Bonaparte, était éconduit parle Sénat; au même instant, le corps autrichien de Laudon, qui avait échappé à Joubert, débouchait du Tyrol; le bruit se répandit que l'archiduc était vainqueur; les détachements français étaient assaillis de tous les côtés ; à Vérone, la populace commettait les violences connues sous le nom

Marceau, par Sergent (Musée Carnavalet).

bourg, où il s'arrêta pour livrer bataille. Forcé de céder à des forces supérieures (3 septembre), il arriva derrière la Lahn (11 septembre 1796).

C'est pendant cette marche en arrière que Marceau fut blessé mortellement par la balle d'un chasseur tyrolien dans le défilé d'Altenkirchen (19 septembre). Marceau, dont le nom mérite d'être placé à côté de celui de Hoche, s'était distingué en Vendée et à Fleurus avant de donner sa mesure en Allemagne. Les hussards autrichiens voulurent ramener son corps à l'armée de Sambre-et- Meuse; le jour des funérailles, il y eut une suspension d'armes, et les salves de l'artillerie autrichienne répondirent à celles de l'armée républicaine rendant à Marceau les derniers honneurs.

Moreau, vainqueur à Neresheim, avait passé le Lech, lorsqu'il apprit l'échec de Jourdan et le recul de l'armée de Sambre-et-Meuse. Devinant les intentions de l'archiduc, il se décida à la retraite à travers la forêt Noire, battit les Autrichiens à Biberach (2 octobre , grâce à Desaix et à Couvion-Sainl-Cyr, délit près d'Emmendingen (19-20 octobre) les avant-postes du prince, qui arrivait pour lui couper la retraite, el, après une dernière lutte opiniâtre à Schliengen (24 octobre) et une retraite fameuse de vingt-six jours, repassa le Rhin sur les ponts de Brisach et d'Huningue. Il n'avait fait aucune perte et ramenait en France 18 canons ennemis, 2 drapeaux et 8000 prisonniers (1796).

Pendant l'hiver, les Autrichiens s'emparèrent de Kehl (9 janvier 1797) et de Huningue (1er février).

Au printemps de 1797, l'armée de Sambre-et-Meuse (70 000 hommes) estaux ordresde Hoche; l'armée de Rhin-et-Moselle (60000 hommes), aux ordres de Moreau. Les Autrichiens, dont les forces sont à peu près les mêmes, ont à leur tête les généraux Werneck et Latour.

Vainqueur à Neuwied (18 avril) de l'aile gauche autrichienne (général Kray), Hoche charge Championnet de poursuivre Werneck, en fuite vers la Welda, et le général ennemi va sans doute être cerné par les troupes françaises, lorsque les hostilités doivent être suspendues, en exécution des préliminaires de Leoben (1).

Pour le même motif, l'armée de Rhin-et-Moselle n'eut pas le

11) l'eu après Hoche mourut à son camp de Wetzlar. Il esl presque certain qu'il mourut de maladie, exactement d'une phtisie pulmonaire, dont il aurait contracté les germes en 179R, un peu avant son expédition en Irlande. On a

LA REVOLUTION

temps de se mesurer sérieusement avec l'ennemi : elle interrompit se> opérations au moment où, avant passé le Rhin et occupé Diersheim V1(J avril 1797), elle allait prendre contact avec La tour.

Préliminaires de Leoben (18 avril 1797). — lies que Vienne fut menacée, l'empereur envoya à Bonaparte ses plénipotentiaires, avee i|ni lui signée la suspension d'armes de Judenburg, suivie des préliminaires de Leoben 18 avril 1797) Les Pays-Bas autrichiens et les iles Ioniennes étaient cédés à la Fiance La Lombardie jusqu'au Mineio était reconnue indépendante, l'Autriche recevant une compensation prélevée sur les territoires vénitiens. Le Milanais el les provinces de Bergame el de Brescia formèrent une <• administration générale dé la Lombardie »> el non, comn le dil d'ordinaire,

une République transpadanc. La République de Venise perdait toutes ses possessions de terre ferme partagées, selon la ligne de l'Oglia, entre la France el l'Autriche; mais, pour ne pas la réduire à sa seule capitale, on lui donna les Légations au sud du Pô, ce qui limitait la Gispadaneà l'ancien duché de Modène. Le "24 mai 1797, les ratifications des préliminaires lurent échangées au château de .M -

bello, près de Milan; les pourparlers pour la paix commencèrent aussitôt. Le "2!t. Bonaparte décréta la réunion de la Confédération cispadane (devenue République cispadane le .H<l décembre 17<tii et de la « Transpadane » en nw Étal, qui prit le nom de République cisalpine: la vieille aristocratie de Gênes sombrait après celle de Venise. Le 6 juin, Aucune avail chasse le légat du pape. Les tergiversations calculées de l'Autriche avaient donné au général en chef de l'armée française le temps de révolutionner tout le nord de l'Italie. Aussi la reprise des hostilités semblait-elle presque inévitable, lorsque, le 17 octobre, Bonaparte signa ie traité de Campo-Formio.

Le « proconsulat » de Bonaparte. — Le Directoire voulait faire des conquêtes italiennes un objet d'échanges et de dédommagements, un moyen détourné d'obliger les puissances à nous reconnaître la possession de la Belgique et de la rive gauche du Rhin : Bonaparte entendait au contraire organiser l'Italie, où il s'était conduit en dictateur, où il avait dirigé les opérations de gueiTe en dehors du plan imposé par Carnot, mais avec une supériorité devant laquelle on s'était incliné. Partout victorieux et menaçant Vienne, il avait prétexté l'insuccès de nos armées d'Allemagne pour signer, contrairement à ses instructions et de sa propre autorité, les préliminaires de Leoben.

La période comprise entre ces préliminaires et la paix de Campo- Form.o, période qu'on a qualifiée de pmcunsulat de Bonaparte, a pour le futur empereur une importance capitale dans le développement de son génie et de sa fortune. De ses rivaux, Hoche, ie seul vraiment redoutable, a disparu. Plus patient et plus perspicace, Bonaparte s'est bien gardé de se confier au Directoire : il s'est fait suppléer par Augereau.

Il vit au château de Mombello, près de Milan, entouré d'une véritable cour, où se pressent les intellectuels et les ambitieux. 11 a fait venir Joséphine Tascher de La Pagerie, veuve d'Alexandre de Beauharnais, qu'il a épousée par inclination. « Croyez-vous, écritil à Melzi, que ce soit pour faire la grandeur des avocats du Directoire que je triomphe en Italie? » Il a conquis un grand prestige sur l'armée; la légende du « petit caporal » commence à se formel-. Ses idées se précisent. 11 signera la paix en livrant Venise à l'Autriche, et il se consacrera à la destruction de l'Angleterre. A Ancône, devant les horizons de l'Adriatique se dessinèrent ses vues sur l'Egypte à conquérir, l'empire turc à partager, la Méditerranée à transformer en lac français. Il prélude en Italie à la politique consulaire : les questions qu'il aura plus lard à trancher, les idées qu'il cherchera à faire triompher reçoivent déjà de lui les unes leur solution, les autres leur formule. Il se sert de l'Italie comme d'un champ d'expériences; il s'y essaye à la pratique du gouvernement. Il apporte à la constitution de la république Cisal-

pine, calquée sur celle de l'an III, les modifications qui se retrouveront dans celle de l'an VIII.

Traité de Campo-Formio (17 octobre 1797). Le 17 octobre 17H7, Bonaparte et le plénipotentiaire de l'empereur, Cobentzl, signèrent le traité de paix définitif à Campo-Formio.

François II cédait la Belgique à la France; il lui reconnaissait, avec Mayenceetlatètede pont de Ma nnheim, la possession de la rive gain ■Indu Rhin ; il lui abandonnait les îles Ioniennes (I); il reconnaissait comme puissances indépendantes la république Ligurienne (Gênes) et la république Cisalpine (2), à qui étaient cédées Mantoue et la ligne de l'Adige. En dédommagement, l'empereur acquérait le territoire de Venise, depuis le lac de (larda, et la ville de Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie et les bouches de Caltaro. Un congrès devait s'ouvrir à Rastadt pour régler la .situation des princes dépossédés de la rive gauche du Rhin.

Le traité de Campo-Formio, complément des traités de Baie, donnait à la Fiance ses limites naturelles, le Rhin, et réalisait la politique traditionnelle de la monarchie : il fut accueilli en France par une explosion de joie presque universelle. Mais, de nos jours, il a été l'objet de jugements contradictoires. Pour Thiers, jamais la France n'avait fait une paix aussi belle et il est de fait qu'elle n'avait jamais réalisé des agrandissements aussi considérables. Lanfrey lui reproche de ne l'avoir obtenue qu'au prix de la banqueroute de ses principes. Pour Albert Sorel, c'est à la fois le dernier des traités du xvme siècle, dont il reproduit les combinaisons savantes de trocs et de compensations, et la première des grandes négociations napoléoniennes, dont il présente déjà le caractère précaire; il est gros des guerres qui entraîneront l'assujettissement de l'Europe ou le recul de la France vers ses anciennes limites. En Italie, la France veut toutes les provinces du nord, mais l'Autriche veut reprendre la Lombardie; sur le Rhin, c'est la même opposition d'intérêts,

Le général Bonaparte, par David.

et la solution n'interviendra qu'en 1814 (3)

Bonaparte à Paris. — Le 17 novembre, Bonaparte remit à Berlhier le commandement de l'armée, laissant la Péninsule profondément troublée. Les Directeurs l'avaient invité à se rendre à Rastadt pour y compléter son œuvre par la conclusion de la paix avec l'Europe. Il n'y resta que le temps nécessaire et arriva tout h coup à Paris (5 décembre 1797), où fut célébrée en son honneur une fête triomphale (10 décembre 1797) dans la cour du Luxembourg, au pied de l'autel de la Patrie. Il occupa une modeste maison de la rue Chantereine, à laquelle le département de Paris donna le nom de rue de la Victoire, et il s'entoura surtout de savants : Monge, Lagrange, Laplace, Bertbollet. Il fut élu membre de l'Institut, en remplacement de Carnot, exilé.

Extrêmement populaire depuis la mort de Hoche, il commença à

cependant soutenu qu'il était mort empoisonné par ordre de ceux dont il gênait l'ambition, ou encore que, dégoûté des procédés du Directoire à son endroit, il se. serait suicide. Napoléon a dit : « Si Hoche eût vécu e! se fut trouvé sur mon chemin, il se serait rangé, ou je l'aurais brisé. «

(1) Napoléon attachait une grande importance à la possession des îles Ioniennes. A peine maître de Venise, il écrivait au I lirectoire : « Les îles de Coi-fou, Zante et Céphalonie sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble. L'empire des Turcs s'écroule chaque jour ; la possession de ces îles nous permettra de le soutenir autant qu'il en sera possible ou d'en prendre noire part. » Aussi, dés le mois de juin 17!)7, il envoyait le général Geutili, avec 3 000 hommes, remplacer à Gorfou le provédileur vénitien Widmann et préparer la prise de possession définitive que sanctionna le traité de Campo-Formio. Les iles Ioniennes formèrent trois déparlements français.

(2) La république Cisalpine, avec Milan pour capitale, fut composée de la Lombardie, des duchés de Modène et de Reggio, des légations de la Ro magne, de Bologne et de Fen-are, de Bergame, du Bi-escian et du Mantouau. Plus tard Bonanarte y ajouta la Valleline, qui demanda à faire partie de la république Cisalpine pour s'affranchir du joug des Gri ons.

(3) Nous avons énuméré, page 240, les traités déformation de la première coalition. Voici maintenant la liste des actes diplomatiques qui la désorganisèrent : traité de La Haye entre la France el la Hollande (16 mai 1793 ; de lia le, en Ire la France et la Prusse (5 avril 1795 ; de lia le, en ire la France et l'Es pagne (22 juillet 1795); de Paris, en ire la France ellaSardaigne 15 mai 1796 ; de Pois, entre la France et le Wurtembei - 7 aoûl 1796 ; de Paris, entre la France el Bade (22 août iT'.r.i ; de Paris, entre la France el les Deux-Siciles

1 1 octobre 17!h; ; de Paris, entre la Franc- el la république de Gênes (9 oc tobre 1796 ; de Tolenlino, entre le pape et la France 19 février 1797 ; de Campo-Formio, entre la France et l'Autriche t; octobre 1797).

dire ouvertement son mot sur la situation politique et rendit publiquement la Constitution de l'an III responsable du malaise persistant dont souffrait le pays : le Directoire, à qui il était devenu suspect, fut trop heureux de lui confier le commandement de l'armée d'Angleterre. Sieyès, qui paraissait d'accord avec le général, fut envoyé à Berlin comme ambassadeur.

expédition d'Egypte et de syrie

Sous l'impression des échecs répétés des armées autrichiennes, l'Angleterre avait envoyé à Paris lord Malmesbury [tour traiter de la paix. Cette mission ayant échoué, le Directoire tendit la main aux Irlandais.

Tentatives de débarquement en Irlande. — Le 16 décembre 1796, une Moite sortit de Brest, emportant 15000 hommes aux ordres de Hoche; elle fut dispersée par la tempête, et Grouchy, parvenu seul dans la baie de Bantry avec 6000 hommes, fut empêché de débarquer, par suite de la violence des Ilots et de la malveillance de l'amiral Bonnet qui, jaloux de Hoche, retarda l'opération.

L'Angleterre, dont la situation financière était embarrassée, ouvrit de nouvelles négociations, et lord Malmesbury vint à Lille, dans l'été de 1797, alors que le Directoire appelait Talleyrand (l)à diriger le ministère des Délations extérieures. Les Anglais offrirent de reconnaître les agrandissements de la France et les républiques vassales, de restituer leurs conquêtes, toutes les colonies françaises, toutes les colonies hollandaises, sauf Trinquemale, toutes les colonies espagnoles, sauf la Trinité : ces propositions donnaient satisfaction à l'amour-propre national; mais, après le 18 fructidor, Barras et Beubell avaient besoin de la continuation des hostilités, et les conférences furent rompues.

L'Irlande s'élait soulevée lors de l'expédition de Hoche. Terrorisée par une répression terrible, elle n'osa seconder les efforts du général Humbert, chargé de tenter à nouveau le projet de débarquement qui n'avait pu être réalisé en 1796. Débarqué à Kilala (comté de Mayo) avec 1100 soldats, le 22 août 1798, il tailla en pièces à Castelbar 6000 Anglais (27 août); mais lorsqu'il marcha sur Dublin, le 8 septembre, il fut entouré par des forces quarante fois supérieures, à Ballinamuck, et dut se rendre à lord Cornwallis.

Au moment du retour de Bonaparte à Paris, en décembre 1797, l'idée d'un débarquement en Angleterre était très populaire, et le conquérant de l'Italie reçut le commandement de l'armée destinée à cette expédition. Mais une tournée sur les côtes de l'Océan le convainquit (février 1798) que le projet serait irréalisable tant que l'on ne serait pas maître de la mer. 11 revint alors à son dessein sur Malte et sur l'Egypte, dont il avait déjà entretenu le Directoire.

L'expédition d'Egypte. — La genèse du projet. — Avide du pouvoir suprême, Bonaparte voulait imposer définitivement son nom à la foule en frappant l'imagination populaire par quelque action glorieuse accomplie dans un cadre encore plus magnifique que l'Italie. Il disait que les grandes réputations ne se font que dans cet Orient, célèbre par la poésie de ses légendes religieuses, par le prestige de ses souvenirs historiques, et » où vivaient 60 millions d'hommes ».

Le projet d'une descente en Egypte avait été suggéré, en 1672, par Leibniz à Louis XIV. En 1777, le ministre de la Marine, Sartines, et, en 1781, Saint-Priest, ambassadeur à Constantinople, avaient proposé au cabinet de Versailles de se dédommager en Egypte des conquêtes de Catherine II en Pologne et sur la mer Noire. Ln 1788, Volney

(1) Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord [1754-1838), évêque d'Autun, député du clergé de son diocèse aux États généraux, lui élu eu 1790 président de l'Assemblée nationale. Ses parents l'avaient poussé à entrer dans les ordres et celle vocation forcée ne pouvait donner que de fâcheux résultats de la part d'un homme passionné, d'un ambUieux sceptique el sans scrupules. De 17s'i à 183), il servit tour à tour tous les gouvernements : c'est ce qu'il appelait « se mellre à la disposition d<^ événements ». On vit successivement ce sceptique favoriser le progrès de la cause révolutionnaire, devenir ministre du Directoire, du Consulat el de l'Empire, grand chambellan et vice-grand électeur de Napoléon, pousser à la déchéance de l'empereur, représenter Louis XVIII au Congrès de Vienne, accepter de la Restauration le litre de grand chambellan et la pairie, diriger sous Louis-Philippe l'ambassade de Londres. 11 avail accepté la paternité de cet aphorisme cruel : « La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » Dès 1789, « il jouissait de celle fbrlune, qui ne l'a jamais quitté, d'être aussi méprisé de ses amis que de ses ennemis ». (Frénilly.) .Mais si Talleyrand lui sans valeur morale, son intelligence était merveilleuse, son esprit hors de pair, son habileté incomparable, el ses succès au Congrès de Vienne, eu 1815, sont parmi les plus belles pages de notre politique extérieure.

préconisa cette combinaison dans un écrit de circonstance sur l'alliance russe. En 1797, dans une lecture à l'Institut, Talleyrand prêta le même dessein au duc de Choiseul. Bonaparte eut des vues plus vastes encore. Il ne voulut pas seulement occuper la vallée du Nil pour en faire une colonie : il forma ce projet grandiose, dont la vue de l'Adriatique lui avait inspiré à Ancône la première conception, d'attaquer l'Angleterre en Orient, de conquérir l'Egypte, point intermédiaire entre l'Europe et l'Asie, clef du commerce du Levant et des Indes, et de là marcher soit vers les Indes, soit sur Constantinople, pour assurer la prééminence française dans la Méditerranée.

Les préparatifs. — La flotte destinée à opérer en Egypte, et qui comptait, outre une centaine de bâtiments de guerre, 13 vaisseaux de ligne et près de 400 transports, était rassemblée à Ajaccio, Toulon, Gènes, Civita-Vecchia. Elle était commandée en chef par le vice-amiral Brueys, en second par Villeneuve, Decrès, Ganteaume, Blanquet du Chayla.

Le corps expéditionnaire, dénommé « aile gauche de l'armée d'Angleterre », était formé de cinq divisions d'infanterie, conduites : la l10 (avant-garde) par Desaix, la 2e par Reynier, la 3e par Bon, la 4e par Menou, la 5e (arrière-garde) par Kléber. Damas commandait la cavalerie, Dammartin l'artillerie, Caffarelli-Dufalga le génie. Sucy dirigeait l'intendance, Desgenettes et Larrey le service de santé. Alexandre Berthier était chef d'état-major général. L'exploration scientifique de l'Egypte devant marcher de pair avec la conquête, Bonaparte emmenait avec lui toute une pléiade de savants : Monge, Berthollet, Geoffroy-Saint-Hilaire, Dolomieu, et même des ouvriers et des laboureurs; car, après avoir conquis, il se proposait de coloniser.

Prise de Malte. — Le 19 mai, à six heures du matin, l'escadre s'ébranla, emportant 33 629 hommes d'Arcole et d'Italie. « Soldats, leur dit le général, vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre; vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges; il vous reste à faire la guerre maritime. Les légions romaines que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette mer et aux plaines de Borne... Le génie de la liberté, qui a rendu, dès sa naissance, la France l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations les plus lointaines. » La flotte arriva en vue de Malte le 9 juin 1798 et, le lendemain, Desaix s'empara de l'île, au nom de la République, presque sans résistance de la part des chevaliers. Le 12, le grand maître de l'ordre capitula et remit aux Français La Valette et ses forts. Bonaparte laissa dans l'île le général Vaubois avec 3000 hommes, et, le 16, la flotte reprit sa course vers l'Egypte.

Prise d'Alexandrie. Bataille des Pyramides. — Le 1er juillet 1798, on débarqua sur la plage d'Adjemir, à 2 lieues à l'ouest d'Alexandrie, qui fut emportée d'assaut le lendemain. Kléber, blessé dans l'action, resta à Alexandrie avec 3000 hommes.

L'Egypte était au pouvoir nominal des sultans de Constantinople, mais les véritables maîtres du pays, c'étaient les mameluks", docilement soumis à leurs chefs, les beys Mourad et Ibrahim. Bonaparte se dirigea vers la capitale, Le Caire, par le désert de Damanhour, arriva le 10 juillet sur les bords du Nil et battit à Chébreissles mameluks 13 juillet . Le bey Mourad se retira sur le Caire pour se disposer à une bataille générale. Le 21 juillet, (es Français parurent, à 0 heures du malin, en vue de la capitale et des Pyramides. Bonaparte, galopant devanl les rangs de l'armée, se sérail écrié : ■■ Songez que, du haut île ces pyramides, quarante siècles vous contemplent. »

A 3 kilomètres de là, l'armée égyptienne, adossée au Nil, s'étendait depuis les Pyramides jusqu'au village d'Embabeh. L'aile droite appuyée sur ce village était protégée par des retranchements garnis de canons et défendus par 20000 Turcs et fellahs; au centre étaient 10000 mameluks; 3 000 cavaliers arabes composaient l'aile gauche. Bonaparte forma ses divisions en carrés avec les généraux au milieu et l'artillerie aux angles. Il s'établit au centre dansle carré de Dugua, flanqué à droite par les carrés de Desaix et de Reynier, à gauche par ceux de Bon et de Menou. Desaix voulut prendre l'offensive : Mourad, le prévenant, s'élança avec toute sa cavalerie qui, accueillie par un feu terrible, dut tourner bride. A peine reformés, les mameluks se ruèrent avec une nouvelle ardeur sur le carré de Desaix. Ne pouvant l'entamer, ils se rabattent sur le carré de Reynier, mais sont repoussés avec des pertes énormes. Dugua s'ébranle à son tour, les aborde de flanc et les fusille à bout portant. Ils s'enfuient vers Embabeh, que Bonaparte fait attaquer par les carrés de gauche; Bon et Menou prennent d'assaut les retranchements, et, soutenus par les autres carrés, pénètrent dans le village. Fellahs, turcs, mameluks, poursuivis la baïonnette aux reins, sont presque tous passés par les armes ou se noient dans le Nil; Mourad s'enfuit à grand'peine vers la haute Egypte, et Ibrahim, suivi du pacha du Caire, gagne la Syrie.

LA RÉVOLUTION

Desaix, par J. Guérin.

Le lendemain, 25 juillet, à midi, l'armée française entrait au Caire, où Bonaparte établit son quartier général.

Première bataille d'Ahoukir. — L'amiral anglais Nelson, trouvant notre Hotte embossée dans la rade d'Aboukir (1er août 1798 , l'attaqua à une beure du soir, au moment où une partie de nos équipages était à teiTe. Les Anglais avaient, comme nous, treize vaisseaux de haut bord.

Nelson tenta une manœuvre hardie qui réussit, malgré le danger des bas-fonds : il passa entre l'îlot d'Aboukir et notre escadre, et cinq de ses vaisseaux engagèrent le combat avec notre gauche et notre centre; les autres, s'avançant par le dehors de notre ligne, la placèrent entre deux feux. La lutte fut acharnée, surtout au centre, où se trouvait VOrient, monté par l'amiral Brueys et dont les signaux ne fuient pas compris par Villeneuve, qui commandait cinq de nos meilleurs vaisseaux, sans ennemis devant eux. Brueys, blessé, ne voulut pas quitter son bord : un boulet l'emporta, et l'Orient, de 120 canons, fit explosion, détruisant presque tous les autres navires. Nelson lui-même avait éprouvé des avaries si graves qu'il n'osa poursuivre quatre vaisseaux que Villeneuve amena à Malte. Bonaparte était bloqué dans sa conquête, et les Anglais, rassurés contre toute crainte d'invasion de leur île, restaient maîtres de la Méditerranée.

Organisation de l'Egypte. — Bonaparte se posa en protecteur de l'Islam. Il s'efforça de gagner les Égyptiens par son respect pour leurs croyances religieuses et leurs coutumes judiciaires, par sa présence à leurs fêtes nationales, par la fondation de l'Institut d'Egypte, gage de ses intentions pacifiques.

Le 21 amit 1798, il groupa en association officielle les membres de la « Commission des sciences et des arts » qu'il avait emmenés avec lui. Créé pour s'occuper du « progrès et de la propagation des lumières en Egypte, de la recherche, de l'étude et de la publication des faits naturels, industriels et historiques » de la contrée, l'Institut d'Egypte, qui fut présidé par Monge, compta parmi ses membres Bonaparte, Berthollet, Desgeneltes, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, Savigny. Ces savants recueillirent d'admirables collections que Geoffroy Saint-Hilaire parvint à arracher aux Anglais lors de la capitulation signée par Menou, et ce sont les matériaux recueillis par les membres de 1' « Institut d'Egypte » qui furent publiés dans les Mémoires sur l'Egypte et dans l'admirable Des-

cription de l'Egypte, éditée à Paris de 1809 à 1828.

Bonaparte s'efforça de créer une organisation administrative qui mit en valeur les ressources du pays et améliorât l'esprit des indigènes. Il retrouvadans l'isthme de Suez le tracé de l'ancien canal de Necbao : pour en creuser un nouveau, il fit faire par l'ingénieur Lepère des travaux de nivellement.

Entrée en scène de la Turquie. Révolte du Caire. — La Porte, qui n'était point intervenue jusqu'alors, lança, le

9 septembre 1798, à l'instigation de l'Angleterre, une déclaration de guerre, et les émissaires du sultan répandirent partout de violents appels à l'insurrection et au fanatisme. Le 21 octobre éclata la révolte du Caire, où périrent égorgés le général Dupuy, aide de camp de Bonaparte, le colonel Sulkowski, et plus de deux cent cinquante Français. Leur mort fut vengée par le massacre de sept ou huit cents Turcs.

Desaix dans la Haute-Egypte. — Desaix, secondé par le général Priant et n'ayant avec lui que six bataillons d'infanterie, poursuivit Mourad, réfugié dans la Haute-Egypte. La petite colonne remonta le Nil et, au bout de quarante jours (24 aoùt-3 octobre 1798), rejoignit enfin les mameluks. Le 7 octobre, elle les dispersa après un vif engagement, qui prit le nom de bataille de Sédiman, et les rejeta au delà des cataractes de Syène.

Le 22 janvier 1799, Desaix remporta sur Mourad, qui avait reconstitué une armée, la victoire de Sambanoud, où Priant, Belliard et Davout se distinguèrent. Un nouveau retour offensif de Mourad amena la sanglante affaire de Benout (8- 10 mars), puis les combats de Bir-el-Bar et de Beni-Adin (2 et 21 avril), que couronna l'occupation, par Belliard, du port de Kosséir, sur la mer Bouge (29 mai 1799).

Les habitants du Caire appelaient Bonaparte le « Sultan du feu » ; ceux de la Haute-Egypte nommaient Desaix le « Sultan juste ».

Il réalisa en effet dans la Haute-Egypte une œuvre de pacification,

Soldats du régiment des dromadaires, par Ladereb.

Le régiment dos dromadaires, recruté dans l'infanterie, fut créé par Bonaparte en l'an VII, pendant la campagne d'Egypte. Le chef de tout détachement était muni d'une boussole pour se diriger dans le désert.

Bonaparte visite les pestiférés de Jaff8, par Gros.

Sidney Smith (Estampe de la Bibliothèque nationale

qui prouva que, chez lui, l'administrateur n'était pas inférieur au général.

L'expédition de Syrie. — Prise de Jaffa. Siège de Saint-Jeand'Acre. Bataille du Mont-Thabor. — La Porte préparait deux armées: l'une devait débarquer à Aboukir, l'autre traverser le désert qui sépare la Syrie de l'Egypte. Le pacha de Saint-Jean-d'Acre, Djezzar, avait été nommé séraskier de l'armée de Syrie.

Bonaparte marcha au-devant des troupes de Djezzar, voulant barrer la voie par son procédé coutumier, l'offensive, aux renforts éventuels que le pacha se proposait d'amener aux Turcs en Egypte, en même temps qu'un débarquement serait tenté par les Anglais.

Il se mit en marche dans les premiers jours de février (1799) avec les divisions Murât, Bon, Kléber, Lannes et Reynier, fortes d'environ 13 000 hommes. Le 17, il s'empara du fort d'El-Arish, qui couvre l'Egypte du côlé de la Syrie, traversa le désert, entra dans Gaza le 22 février, arriva le 3 mars devant Jaffa, défendu par 4000 hommes, dont 3000, déjà faits prisonniers par les Français et remis en liberté, avaient repris les armes malgré la parole donnée. Le parlementaire envoyé pour demander la reddition de la place ayant été' décapité, la ville fut emportée d'assaut par la division Lannes et la garnison passée au lil de l'épée. Il restait encore quelques milliers de prisonniers qu'on ne pouvait ni envoyer en Egypte, ni remettre en liberté sous peine de grossir les rangs ennemis : Bonaparte, dans un but de défense qu'il estima supérieur aux lois de l'humanité, ordonna de les fusiller. Bientôt la peste se déclara dans les rangs de l'armée française; suivi de son état-major, le général en chef visita les hospitalisés, avant de marcher sur Saint-Jean-d'Acre.

Cette place, célèbre dans l'histoire des Croisades, était entourée de fortifications et défendue par une nombreuse garnison, que commandait un émigré français, Phélippeaux, ancien condisciple de Bonaparte à Brienne. Djezzar s'y était enfermé, ainsi que l'amiral anglais Sidney Smith, qui croisait dans ces parages et lui fournissait des ingénieurs, des canonniers et des munitions.

Les Français ne disposaient que de douze obusiers et de cinq petits canons. Ils manquaient de boulets, mais Bonaparte imagina un singulier moyen pour s'en procurer. Il faisait avancer quelques cavaliers sur la plage : à celte vue. Sidney Smith ordonnait un feu roulant de toutes ses batteries, et les soldats, auxquels on donnait cinq sous par boulet, allaient les ramasser au milieu de la canonnade et des rires.

Le 4 avril, Abdallah, pacha de Damas, avec 2o000 hommes, passa le Jourdain au pont d'Iacoub. Junot et Kléber furent chargés de l'arrêter; Kléber, avec 3 000 hommes formés en cariés, tint pendant six heures jusqu'à l'arrivée de Bonaparte, qui, en un instant, dispersa, avec 6 000 hommes, une année que les habitants disaient innombrable « comme les étoiles du ciel et les sables de la mer» (16 avril 1799). Malgré la victoire du Mont-Thabor, il fallut battre en retraite : on annonçait l'arrivée de l'armée turque vers les bouches du Ml.

Au bout de deux mois de siège (20 mars-20 mai 1799) et après trois assauts sanglants, les Français abandonnèrent Saint-Jean-d'Acre, qu'ils bombardèrent avant de la quitter. Ils avaient perdu le tiers de leur effectif par le feu de l'ennemi ou la maladie. « Cet homme, disait Bonaparte de Sidney Smith, m'a fait manquer ma fortune. » Seconde bataille d'Aboukir. — A peine de retour au Caire, Bonaparte se trouva aux prises avec 18000 janissaires débarqués à Aboukir sous la protection de la flotte de Sidney Smith. Il accourut à marches forcées, avec les généraux Destaing, Lannes, Murât; son armée n'était que de 6000 hommes. Les Français attaquèrent les retranchements ennemis avec leur impétuosité ordinaire (24 juillet 1799). Au moment où les Turcs sortaient de leurs retranchements pour couper la tète des morts, suivant leur coutume, Bonaparte lama contre eux deux bataillons et Murât exécuta une nouvelle charge de cavalerie : la déroute des Turcs fut complète.

Barras,

gravé d'après Bonkbvii.le.

Retour de Bonaparte à Paris. — C'est à ce moment que Bonaparte apprit par les journaux la situation politique de la France et ses revers militaires en Europe. 11 remit le commandement de l'Egypte à Kléber, s'embarqua, le 22 août 1799, avec Berthier, Lannes, Murât, Mai mont, et, traversant audacieuseifrent la Méditerranée au milieu des croisières anglaises, il aborda à Fréjus (8 octobre 1799).

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