‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 103 sur 196 · LE 18 ET LE 19 BRUMAIRE · texte numérisé non relu

LE 18 ET LE 19 BRUMAIRE

La préparation du coup d'État. — Depuis le 18 fructidor, le Directoire était revenu aux pratiques du gouvernement révolutionnaire, et l'opposition royaliste avait redoublé de violence. Devenu membre du Directoire, Sieyès projeta une modification de la loi constitutionnelle. Il gagna à ses idées son collègue Roger Ducos et forma un tiers parti de « révolutionnaires de gouvernement » (Albert Vandal), qui, opposant la force à la force, renverserait le Directoire par un coup d'État. Sieyès lit appel à l'épée de Joubert, qui fut envoyé en Italie pour y conquérir au préalable le prestige de la victoire, mais fut tué à Novi.

On songea alors à Moreau, qui se récusa et désigna Bonaparte.

Dans la nuit du 10 brumaire, le général arrête avec Sieyès le plan du coup d'État : le Conseil des anciens, qui lui est acquis, décrétera, comme la Constitution le lui permet, pour cause de danger public, la translation à Saint-CIoud du Corps législatif, et Bonaparte, sûr du concours des chefs de

l'armée de Paris, commandera les troupes destinées à « proléger » la représentation nationale.

En attendant, il reçoit tous les jours dans son salon de la rue de la Victoire, entouré de politiques, de généraux, de femmes et d'aides de camp. Le nombre de ses partisans s'accroît. On conspire à l'Opéra, dans les restaurants, dans les ministères. Mais le nombre des initiés au secret, c'est-à-dire à la procédure d'exécution, demeure très restreint. Les conjurés décident d'agir le 18 brumaire (9 novembre 17 HO . Le 15, un grand banquet est offert par souscription à Bonaparte et à Moreau dans le temple de la Victoire (église Saint-Sulpice) ; la nuit suivante, Jourdan promet son concours. Le 16 et. le 17 son! consacrés aux préparatifs de la dernière heure. Le 18, à deux heures du matin, les généraux et aides de camp sont convoqués chez Bonaparte : le coup d'Etat commence.

Le coup d'État. — Bonaparte, entouré d'un brillant état-major, arrive inopinément au Conseil des Anciens et prononce une virulente diatribe contre la politique directoriale. La majorité du Conseil, prétextant un complot anarchiste, décrète le transfert du Corps législatif à Saint-CIoud. Lucien Bonaparte, frère du général et présidant les Cinq-Cents, lève la séance par application du décret qui ne permet plus de délibérer qu'à Saint-CIoud. Sieyès et Roger-Ducos rejoignent Bonaparte ; Barras, peut-être à prix d'argent, donne sa démission; Moulin et Gobier, après avoir signé le décret de transfert, sont mis en surveillance au Luxembourg.

A Saint-CIoud, les troupes de ligne, dévouées à Bonaparte, sont placées près du château ; les grenadiers de la garde du Conseil, qui compte de nombreux éléments révolutionnaires, prennent place dans la cour. Les Anciens devaient siéger dans la galerie d'Apollon, les Cinq-Cents dans l'Orangerie. Le matin du 19 brumaire, les députés jacobins, dès que les Cinq-Cents entrent en séance, obtiennent que chacun prêtera individuellement serment à la Constitution.

Bonaparte se décide à entrer au Conseil des Anciens; il y parle si lamentablement qu'il se retire découragé. Mais un ancien membre du Directoire, Reubell, fait dire au général : « Brusquez ! » Et Bonaparte accourt aux Cinq Cents, dont la séance est liés orageuse. Il s'avance, chapeau bas, avec quelques grenadiers, accueilli par des coups de poing et par les cris furieux de : « A bas le dicta leur!... Hors la loi! » Triomphant d'une défaillance momentanée, il soit en tirant son épée et en criant : « Aux armes ! „ Les troupes régulières l'acclament. Lucien Bonaparte se fait enlever par dix grenadiers du fauteuil de la présidence, crie que la majorité des Cinq-Cents est terrorisée par quelques brigands à la solde de l'An-

gleterre, convie les troupes à chasser « les représentants du poignard » (1) et jure de tuer son frère si jamais il attente à la liberté. Murât envahit l'Orangerie; les cris des députés qui protestent sont couverts par le roulement des tambours; la salle est évacuée sans effusion de sang, et les Anciens, restés en séance, déférent le pouvoir exécutif à trois consuls provisoires : Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos. Les Conseils, ajournés au lerventôse, sont remplacés par deux commissions, de vingt-cinq membres chacune, prises dans le sein de ces Conseils, et chargées de rédiger une Constitution nouvelle. Ainsi se terminait, après avoir failli échouer, le coup d'État des

Le Dix-Huit Brumaire, par Bouchot.

18-19 brumaire, qui prépara le retour du pouvoir personnel et qui fut sanctionné par le pays presque tout entier.

La coalition avait exaspéré l'esprit révolutionnaire et produit la Terreur, qui, à son tour, avait produit la réaction. Celle-ci prit fatalement la forme du despotisme militaire; car la Révolution, perdant de vue ses principes, était devenue conquérante, et la possession des frontières naturelles, devenue un dogme pour la majorité dis Français, nécessitait la concentration des forces nationales. Or, comme il arrive chaque fois qu'un peuple en masse est sous les armes, les généraux avaient pris insensiblement une place prépondérante, surtout à partir du jour où ils étaient intervenus dans les luttes civiles.

En même temps la nation qui, depuis la journée du 31 mai 1793, avait assisté à d'incessants coups de force et à la destruction violente îles minorités, n'avait pu faire son éducation politique; elle doutait de la puissance des lois, puisqu'elles avaient été constamment violées; elle identifiait la République et le terrorisme; elle n'était pas foncièrement ralliée à la forme démocratique (2). Et les forces collectives qui avaien t assuré le succès des j ournées révolutionnai res et qui eussent pu se mettre en travers de l'entreprise de Bonaparte étaient dissociées depuis thermidor.

(1) Bonaparte, dans les moments d'angoisse qu'il venail île traverser, s'était égraligné le visage, et le sang coulait, mais il n'est pas vrai que. menacé par les poignards des Cinq-Cents, il ait élé sauvé par des grenadier-, à la vue desquels les députés se seraient précipités par les fenêtres. Celle fable servit à Lucien à entraîner l'armée; elle fut le soir même rendue publique par Fouclié et propagée par Bonaparte lui-même. Voir, sur ce curieux incident, Alfred Vanijal, L'Avènement de Bonaparte (1902), et A. Aulard, Bonaparte et les poignards des Cinq Cents [Éludes et Leçons, 3e série).

(2) « Il faut avouer que la nation n'élail pas alors tout entière républicaine, qu'elle ne l'était peut-être même pas en majorité... 11 semble à beaucoup que la République doit disparaître avec la Terreur. » (A. Aulard, Éludes et Leçons, 2e série, p. 198-199.)

La vente des biens nationaux avait, d'autre part, multiplié les propriétaires et, par suite, le nombre des individus intéressés tant à prévenir un retour offensif île l'ancien régime qu'à empêcher le triomphe du socialisme agraire : conservateurs de leur terre, ils ne voulaient ni de Louis XVIII ni de Babeuf.

Enfin, malgré les victoires de Brune et de Masséna, l'opinion n'espérait ni une paix honorable ni une guerre longtemps heureuse avec un gouvernement sans prestige et sans argent. Et c'est l'explication de l'explosion de joie qui avait salué Je débarquement de Bonaparte à son retour d'Egypte.

Parmi les monarchistes, il en fut qui s'imaginèrent naïvement que Bonaparte allait travailler à une restauration bourbonienne ou orléaniste. Les républicains de toute nuance, sauf de très rares exceptions, crurent que la Révolution allait, par lui, se raffermir et se développer, et le Premier Consul jura en ell'et que la République, consolidée à l'intérieur, respectée au dehors, suivrait dans la paix le cours de ses destinées. Le pays saluait en lui un libérateur et, selon l'expression du temps, « s'abandonnait aux vertus d'un grand homme» : en réalité, il venail de se donner un maître.

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LA VIE EN FRANCE

Convention nationale

Fig. 1. — Une auberge aux environs de Paris. — Vers la fin du XVIIIe siècle, les voyages en diligence, en chaise de poste, en voiture, en messagerie, n'étaient pas toujours favorisés par l'état des grandes routes, qui devenaient plus impraticables à mesure qu'on s'éloignait de Paris. Ces routes avaient été construites ou réparées au moyen des corvées, mais leur entretien laissait partout à désirer, malgré les travaux qu'y avaient fait exécuter les intendants en imposant aux populations un certain nombre de journées d'hommes et de charrois.

Ce n'était pas encore là le principal obstacle que les voyageurs rencontraient à l'intérieur du pays. On redoutait, avec raison, de passer la nuit dans les auberges, et l'on ne voyageait presque jamais la nuit, par crainte des accidents et des voleurs. Rien n'était si fréquent que l'attaque d'une diligence ou d'une malle-poste.

On citait même certaines routes où ces agressions nocturnes se produisaient plus ordinairement qu'ailleurs, par exemple à la montée de Juvisy. Les malfaiteurs choisissaient l'instant où la voiture gravissait lentement la côte et se trouvait livrée à leur merci, le postillon ne pouvant faire prendre le galop à son attelage.

Les auberges situées dans des endroits isolés étaient aussi redoutées que les attaques des voleurs; elles ne justifiaient pas toujours leur fâcheuse réputation ; mais, en général, elles n'offraient aucune ressource aux voyageurs qui s'y arrêtaient par force majeure et qui n'y trouvaient pas toujours à souper. La plupart, mal closes, malpropres, inhabitables, n'avaient que trois réduits infects : l'écurie, la cuisine et la chambrée. Cette chambrée était une sorte de dortoir, contenant des lits ou des grabats où couchaient pèle-mèle l'aubergiste et ses valets, ainsi que les voyageurs que leur mauvaise étoile y avait amenés.

Fig. 2.— Le cirque du Palais-Royal en 179o. — En 1787 le duc d'Orléans fit construire ce cirque dans la partie sud du jardin du Palais-Royal, dont le plan offrait un parallélogramme très allongé. Une partie en était creusée à quinze pieds sous terre, et l'autre élevée de neuf pieds au-dessus du sol. La partie souterraine présentait une arène éclairée par un vitrage et à laquelle venait aboutir une route en pente douce et tournante, qui partait des bâtiments du palais. La partie qui s'élevait au-dessus du sol du jardin était décorée de colonnes ioniques et entièrement revêtue de treillages.

Pour utiliser cette construction bizarre, on essaya d'y faire chanter une troupe italienne, qui s'y enrhuma inutilement.

Vinrent ensuite d'autres spectacles presque toujours de mauvais goût, pour ne pas dire plus.

En 1793, on établit au cirque du Palais-Royal le lycée des Arts, où l'on faisait des conférences et où l'on jouait des pièces morales.

En 1797, on y installa une grande ménagerie avec échoppes de fripiers à l'entour.

En 1798, un Opéra buffa succéda à la ménagerie : il brûla huit jours après ses débuts.

Fig. 3. — Intérieur d'un café. — C'est à la fin du XVIIh siècle que les cafés eurent le plus de vogue; ils donnaient satisfaction à la passion qu'avaient les hommes de ce temps de s'assembler pour causer des idées nouvelles.

Sous la Révolution, les cafés devinrent de véritables clubs où circulaient les nouvelles, où l'on faisait la lecture des papiers publics, où l'on discutait avec violence. On n'y souffrait personne de suspect, ni les gens de mauvaises mœurs, ni les tapageurs.

Les cafés du Palais-Royal étaient les plus fréquentés : le café de la Régence, par les amateurs du jeu d'échecs, et le café Procope par les hommes de lettres.

Le premier café s'était ouvert à Paris au XVII" siècle; sous la régence, il y en avait trois cents; en 1807, il en existait environ quatre mille.

Fig. 4. — Une boutique de cordonnier (1794). — Vers 1775 les boutiques de cordonniers commencèrent à devenir presque luxueuses à Paris, et les propriétaires de ces boutiques modifièrent leur mise à l'avenant. Ils portaient un habit noir, une perruque bien poudrée, et avaient tout l'air de greffiers, écrit Sébastien Mercier.

Les maîtres étaient alors divisés en trois classes : 1° cordonniers pour hommes, 2° cordonniers pour femmes, 3° cordonniers pour enfants. Les bottiers faisaient également partie de cette corporation.

Ils devaient leur nom à l'espèce de cuir qu'ils employaient le plus, le cordouan, peau de chèvre apprêtée suivant des procédés spéciaux, dont le secret avait été apporté d'Espagne par les Arabes. Dès le temps de Charlemagne, Cordoue fournissait à l'Europe occidentale le cuir utilisé pour les chaussures de luxe. Le nom de cordouan s'appliqua à toute imitation de ce cuir aussi longtemps que les Arabes conservèrent une industrie en Espagne. Plus tard, on acheta ces mêmes peaux sur les côtes de la Barbarie et sur celles du Maroc, et le nom de maroquin remplaça celui de cordouan.

Fig. 5. — Temple de la Philosophie, dressé dans le chœur de l'église de notre-dame a paris, a l'occasion de la fête de la deesse raison, célébrée le 20 novembre 1793. — Une estrade en forme de montagne avait été dressée à /' entrée du sanctuaire, un peu en avant de l'ancien autel. Sur cette montagne, haute de quinze pieds, s'élevait un autel surmonté d'un flambeau énorme, « le flambeau de la Vérité ». Sur la façade du temple, on lisait ces mots : « A la philosophie. » C'esf devant l'entrée du temple que la déesse Raison, assise majestueusement dans un fauteuil, reçut les hommages de ses prosélytes.

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