RUPTURE DE LA PAIX D AMIENS
Reprise des hostilités avec l'Angleterre. — La paix d'Amiens ne fut qu'un temps d'arrêt dans laJutte gigantesque qui mit l'Europe aux prises de 1792 à 1815. La France voulait la paix, mais une paix respectueuse des conquêtes révolutionnaires et franchement acceptée par les puissances. Or, il fut impossible de concilier ses prétentions traditionnelles avec celles de l'Europe. La paix ne pouvait être durable que si l'Europe eût accepté comme un établissement définitif les acquisitions de la France, ou si la Fiance, abdiquant du jour au lendemain ses passions, ses ambitions, son enthousiasme militaire, eût reculé devant l'Angleterre sur toutes les mers, devant l'Autriche en Belgique et en Italie, devant la Prusse en Allemagne, devant la Russie dans l'Empire ottoman, et consenti enfin à ouvrir son marché à l'industrie anglaise, sauf à ruiner la sienne.
Bonaparte avait mis la trêve à profit pour réorganiser l'administration du pays et encourager son développement économique. Il avait chargé le général Leclerc, son beau-frèrè, de reprendre Saint- Domingue (Voir p. 299), et Decaen de veiller à nos intérêts dans la mer des Indes, pendant que Sebastiani remplissait en Egypte une mission, commerciale en apparence, mais politique enréalité(1802j; car le Premier Consul n'avait pas renoncé à occuper de nouveau la vallée du Nil : il croyait proche le démembrement de l'Empire ottoman, et c'est l'Egypte, avec la Syrie, qu'il comptait faire attribuer à la France. Les « marches » frontières étaient fortifiées, les républiques italiennes réorganisées, le Piémont annexé, la Suisse dotée d'une constitution, l'Allemagne sécularisée.
L'Europe s'inquiéta de cette activité dans la paix et prit des sûretés contre Napoléon.
Le ministère Addington fut poussé à la rupture par le haut commerce de Londres, qui avait vu avec effroi la concurrence des pavillons français, espagnols, hollandais, reparaître surtoules les mers. Ce mouvement d'opposition était violemment soutenu par Pitl, Windham, Dundas, Canning. Fox avait en vain fait entendre au Parlement ces nobles paroles: « Devons-nous, pour l'ambition de nos marchands, verser à torrents le sang de la nation anglaise? Pour moi, mon choix est fait. S'il faut pour des passions insensées immoler des milliers d'hommes, je reviens aux folies de l'antiquité : j'aime mieux que le sang coule pour les expéditions romanesques d'un Alexandre que pour la cupidité grossière de quelques marchands affamés d'or. » Les longues négociations qui précédèrent la rupture et qui portèrent en particulier sur l'évacuation de Malte ne purent aboutir, malgré les efforts du ministre des Affaires étrangères, Talleyrand. Lord Witworth quitta Paris le 12 mai 1803, eu même temps que le général Andréossy quittait Londres. Les deux ambassadeurs se rencontrèrent à Douvres (17 mai 1803). « Nous ne pouvons exister, avait dit Bonaparte à l'ambassadeur d'Angleterre, nous ne pouvons nous affermir que les armes à la main. Il nous faut faire la guerre, puisque personne n'est content. On nous force à conquérir pour conserver. »
Ce même jour les Anglais mirent l'embargo sur tous les bâtiments français et hollandais stationnés dans leurs ports ou naviguant sur la foi des traités. Plus de 1200 navires furent ainsi capturés avec leurs équipages : ce fut une perte d'environ 200 millions.
La France riposta par une déclaration de guerre (22 mai) et, par mesure de représailles, tous les sujets anglais qui se trouvaient sur notre territoire furent arrêtés. Bonaparte fit occuper l'électorat de Hanovre, — domaine patrimonial du roi d'Angleterre, George III, — et les ports du royaume de Naples; il signa des traités d'alliance avec l'Espagne, le Portugal et les États-Unis, auxquels il céda la Louisiane, et il prépara de formidables armements.
Le camp de Boulogne. — Après la campagne d'Egypte, Napoléon, soit qu'il ne songeât qu'à effrayer l'Angleterre en la menaçant d'un débarquement, soit qu'il voulût donner le change sur ses véritables desseins (1), avait ordonné la formation d'un camp à Boulogne et rassemblé sur les côtes voisines 2000 petits bâtiments de transport. Ajournés par suite du traité d'Amiens (mars 18.02), les armements reprirent dès la rupture de la paix.
Les marins les plus expérimentés, Decrès, Latouche-Tréville, Bruix, Ganteaume, Villeneuve, et les ingénieurs Sganzin et Forfait, se mirent à l'œuvre. Les troupes composant l'armée des côtes étaient
(1) Certains auteurs, se basant sur des conversations entée Miot de Mdito et Napoléon, pensent que celui-ci aurait compris l' impraticabilité du projet de descente en Angleterre et n'aurait réuni le camp de Boulogne que pour rassembler, sans attirer l'attention, une armée toute prête à marcher contre l'Autriche»
LE CONSULAT ET L'EMPIRE
réparties dans les camps de Boulogne, de Bruges, d'Utrecht, de Nimègue, de Brest et de Compiègne. Pour les protéger contre les attaques incessantes des vaisseaux anglais, le Premier Consul établit plusieurs lignes de batteries sous-marines et hérissa de canons le sommet des falaises. La cote reçut des Anglais et des Français le nom de Côte de fer.
Bonaparte visita personnellement les côtes de la Manche jusqu'à Flessingue et Anvers (juinaoût 4803), et fit exécuter des travaux considérables dans les ports de Boulogne et d'Anvers.