DE L'EMPIRE
La rupture de la paix d'Amiens encouragea les royalistes émigrés à Londres à reprendre leurs projets contre Bonaparte.
Conspiration de Georg'es Cadoudal. — Le plus ardent des conspirateurs était toujours Georges Cadoudal, qui résolut d'enlever le Premier Consul sur la route de Saint-Cloud ou de La Malmaison et de le transporter en Angleterre.
Le 23 août 1803, il débarqua à Biville, près du Tréport, avec six autres conjurés, et tous entrèrent isolément dans Paris., où ils retrouvèrent leurs affidés.
L'un des chefs de la police générale était le conseiller d'État Real, ancien accusateur public, capable de toutes les perfidies, excellant à parer de formes juridiques les violations du droit. Ayant appris que Cadoudal avait quitté l'Angleterre, il prit au hasard trois prisonniers politiques à la Tour du Temple et les traduisit devant une commission militaire qui leur donna à choisir entre la mort ou la trahison. Les révélations que la peur arracha à l'un de ces malheureux, le chirurgien de marine Querelle, ne permirent plus
Cadoudal (Musée Carnavalet)
Le duc d'Enghien, attribué à L. Petit (Musée Condé).
de douter des dangers que courait, rières furent aussitôt fermées, on visita toutes les voitures, toutes les charrettes et jusqu'aux corbillards; la police, la gendarmerie, l'armée occupèrent la voie publique; le signalement des conjurés fut l'objet d'une publicité immense et variée.
Pichegru, débarqué le 16 janvier 1804 à la falaise de Biville, essaya d'entraîner Moreau, qui désirait renverser Bonaparte, mais ne voulait pas servir la cause de Louis XVIII.
Moreau, compromis par des propos et des correspondances imprudentes, fut enfermé au Temple le 14 février 1804. Pichegru fut arrêté, non sans résistance, le 28 février, dans une maison de la rue de Chabanais, où il avait accepté l'hospitalité d'un traître, un de ses anciens officiers, nommé Leblanc. Blessé, saisi au basventre par un gendarme, il tombe.
On l'emporte, enveloppé dans une couverture, à la police, où Real veut, sans succès, lui faire subir un interrogatoire. Il est transféré au Temple, et le ij avril un le trouve étranglé dans sa prison (4).
Lutin Cadoudal, que l'on cherchait depuis si longtemps, qui chaque soir était obligé de changer de retraite,
e Premier Consul. Les bar-
1 II est très vraisemblable qu'il s'étrangla lui-même avec sa cravate et qu'il ne fut pas lue par ordre de Bonaparte. Voir La Mort de Pichegru, par Frédéric Barbey (1909 .
fut arrêté lui-même, dans la rue Monsieur-le-Prince, le 9 mars 1804, après avoir étendu raides morts à ses pieds les deux premiers agents de police qui approchèrent pour l'arrêter. II fut avec ses complices, au nombre de quarante-neuf, traduit devant le tribunal criminel de Paris. Le procès commença le 28 mai 1804. Après quatorze jours de débats, Cadoudal, Bivière, Armand de Polignac et dix-sept autres conjurés furent condamnés à mort; Moreau, Jules de Polignac et cinq autres accusés, à deux ans de prison; il y eut vingt-deux acquittements. L'impératrice Joséphine — l'Empire avait été proclamé dans l'intervalle — donna elle-même à Mme Jules de Polignac les moyens de se jeter aux pieds de Napoléon, qui fit grâce à son mari, ainsi qu'à Rivière.
Cadoudal avait gardé devant ses juges une altitude fière et noble, ne dénonçant aucun de ses complices ; il refusa de s'humilier devant son adversaire victorieux et marcha bravement à la mort.
Moreau démontra que, s'il avait été imprudent dans ses relations avec Pichegru, il n'avait jamais conspiré, et il ne fut condamné qu'à deux ans de prison ; il consentit à se désister du pourvoi en cassation qu'il avait
formé, et il vit sa peine commuée en celle de l'exil perpétuel. Il se retira en Amérique (1).
L'exécution du duc d'Eng'hien. — La conspiration de Georges, les intrigues de l'Angleterre, celles de certains officiers que Bonaparte supposait d'accord avec Moreau, devaient avoir des conséquences tragiques. « Quand Bonaparte se vit ainsi menacé, non seulement dans son ambition, mais dans sa vie, il fut saisi d'un sentiment furieux de colère et de haine et d'un implacable besoin de vengeance corse. Il se déclara in petto en état de vendetta contre les Bourbons, et résolut de les atteindre et de les frapper, comme dans
son île natale ferait un brigand des maquis. » (Marius Sepet.)
Le duc d'Enghien avait émigré, le lendemain du 14 juillet 1789, avec son père et son aïeul, le prince de Condé, bien qu'il eût préféré soutenir la royauté sur le sol même de la France.
Après le licenciement de l'armée de Condé, à la fin de 1800, il se fixa définitivement à Ettenheim, dans l'éleclorat de Bade. Le 8 mars 1804, le Premier Consul fut avisé par le préfet du Bas-Bhin de la présence de Dumouriez à Ettenheim, auprès du duc d'Enghien; le 9, Cadoudal fut arrêté à Paris et le bruit de l'arrivée d'un Bourbon dans la capitale prit consistance. Le 10, Bonaparte convoqua en conseil, outre les deux consuls Lebrun et Cambacérès, le grand juge Begnier, Talleyrand etFouché. L'exécution du duc d'Enghien fut décidée sur l'avis de Talleyrand, enchanté de voir Bonaparte rompre à tout jamais avec les royalistes et se mettre désormais dans l'impossibilité de rien reprocher aux convention ml s régicides.
Or, Bonaparte sut, avant le jugement, que Du mie/, n'était pas venu
auprès du duc d'Enghien et que celuici n'était nullement, mêlé à la conspiration de Cadoudal.
Exécution du Eau-forte de Teyssonnière
duc d'Enyhien.
, d'après Jean-Paul I.auhens.
(1) Yoii- Bonaparte el Moreau, par Ernesl Picard 1908), elL'Exil etlamort du général Moreau, par Ernest Daudet (190'j;.
Le 15 mars 1804, de bon malin, le général Ordener enleva à Ettenlieim le malheureux prince qui, le 21, futécroué au château de Vincennes, et à sept heures du soir le colonel Savary vint remettre à Murât, gouverneur de Paris, les instructions du Premier Consul. Une commission extraordinaire serait immédiatement constituée sous la présidence du général Hulin et statuerait sans désemparer : « Faites entendre aux membres de la commission, disait Bonaparte à son beau-frère, qu'il faut terminer dans la nuit et ordonnez que la sentence si, comme je n'en peux douter, elle porte condamnation à mort, soit sur-le-champ exécutée et le condamné enterré dans une des cours du fort. » A onze heures le duc d'Enghien fut interrogé par le major Dautancourt et demanda à parler au Premier Consul. A une heure il fut traduit devant la commission, comme ayant porté les armes contre la République, comploté contre la sûreté intérieure et extérieure de l'État et reçu de l'argent de l'Angleterre.
Savary fit exécuter l'arrêt séance tenante, c'est-à-dire à deux heures du matin, dans les fossés du château. L'arrêt définitif fut rédigé par Real cinq heures après la mort.
Ainsi le duc d'Enghien, innocent de tout complot, avait été enlevé sur un territoire neutre contrairement au droit des gens, condamné sans témoins et sans preuves par un tribunal d'exception, et exécuté nuitamment dans les fossés de "Vincennes. On lui avait même refusé le secours d'un prêtre. La vérité est que sa mort avait été résolue d'avance et que sa fosse était déjà creusée lorsque la commission se réunit. Le Premier Consul avait délibérément assumé la responsabilité de ce crime, dont il fut l'auteur principal et Talleyrand le complice. Il l'avait ordonné, non pas seulement ab irato pour épouvanter les conspirateurs, mais pour augmenter et consolider son pouvoir personnel par un avertissement terrible, en frappant un prince de la maison de Bourbon.
Proclamation de l'Empire (18 mai 1804). — La machine infernale avait valu à Lîonaparte le consulat à vie : la conspiration de Cadoudal et la reprise de la guerre avec l'Angleterre lui assurèrent l'hérédité du pouvoir. La Cour de Saint-Cloud était déjà quasi royale : Joséphine y donnait de brillantes fêtes, Bonaparte y attirait les écrivains, les artistes, les célébrités de tout ordre.
Le 27 mars 1804, le président du Sénat, François de Neul'château, disait au Premier Consul : « Vous fondez une ère nouvelle, mais vous devez l'éterniser : l'éclat n'est rien sans la durée. Ne différez point; vous êtes pressé par le temps, par les événements, par les conspirateurs. Tranquillisez la France entière en lui donnant des institutions qui prolongent pour les enfants ce que vous fîtes pour les pères. » Le Sénat proposa formellement de convertir la République consulaire en Empire héréditaire. Mais, le Sénat ne discutant pas et le Corps législatif votant en silence, ce fut au Tribunat que s'engagea la discussion, sur la motion d'un ancien républicain, le tribun Curée. La proposition de rétablir l'hérédité au profit de la famille Bonaparte ne rencontra d'autre opposition que celle deCarnot. Le Tribunat se hâta de transmettre son vote au Sénat, qui reçut le même vœu du Corps législatif (2 mai), et qui, le 3 mai 1804, conféra au « citoyen premier consul » le titre d'empereur, transmissible à ses descendants.
Le peuple fut appelé à se prononcer et, le 15 brumaire an XIII (6 novembre 1804), le plébiscite ayant été favorable à l'établissement de l'Empire héréditaire, un sénatus-consulte proclama l'hérédité de la dignité impériale dans la famille de Napoléon Bonaparte (1).
Avant de retourner au camp de Boulogne, Napoléon Ier fit, le 14 juillet 1804, jour anniversaire de la prise de la Bastille et de la fêle de la Fédération, une première distribution de croix de l'ordre de la Légion d'honneur dans l'église des Invalides, rendue au culte et tapissée de drapeaux. La messe fut dite par le cardinalarchevêque de Paris, légat du pape. A l'Évangile, Napoléon se leva et prononça les paroles suivantes :
Commandants, officiers, légionnaires, citoyens et soldais, vous jurez, sur votre honneur, de vous dévouer au service de l'Empire et à la conservation de son territoire dans son intégrité, à la défense de l'empereur, des lois de la République et des propriétés qu'elles ont consacrées, de combattre, par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le régime féodal; enfin, vous jurez de concourir de tout votre pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité, bases premières de nos institutions. Vous le jurez !
Le 16 août, le camp de Boulogne fut le théâtre d'une fête imposante. Groupée en amphithéâtre autour du trône, en face de la mer,
dont l'immensité ajoutait encore à la grandeur du spectacle, l'armée reçut des mains de Napoléon les croix qui lui étaient attribuées.
Le sacre. — Napoléon, à l'exemple des monarques légitimes, voulait, comme il l'a dit lui-même, entourer son pouvoir d'une sorte de respect divin, et le pape consentit à venir à Paris tout exprès pour le sacrer. Joséphine, qui n'avait pas été mariée catholiquement, le fut, le 1er décembre, par le cardinal Fesch, et sans témoins. Le surlendemain, la cérémonie du sacre fut célébrée avec une pompe inouïe. L'empereur, au moment de partir pour Notre-Dame, se retourna vers son frère Joseph et lui dit : « Joseph, si notre père nous voyait! » Le souverain pontife fit l'onction sainte sur le front, sur les bras, sur les mains de l'empereur, bénit l'épée, qu'il lui ceignit, le sceptre,
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(1) Il est probable que les résultats du scrutin, en ce qui concerne l'armée de terre, furent modifiés de la main de Bonaparte.
Fac-similé de l'invitation à la cérémonie du sacre adressée aux grands dignitaires, ministres et grands officiers de l'Empire.
qu'il remit dans ses mains; mais Napoléon saisit la couronne sur l'autel, — non des mains du pape, — la plaça lui-même sur sa tête et en donna une seconde à l'impératrice. Alors on entendit retentir le chant solennel qui avait accueilli Charlemagne dans la basilique de Saint-Pierre : Vivat in œternum semper Aùgustus.
Le sacre fut suivi de la distribution des aigles à l'armée devant l'École militaire (5 décembre 1804).
Napoléon roi d'Italie. — Le 16 mars 1805, l'empereur se fit offrir la couronne d'Italie par la consulte, et, le 18, il promulgua le statut du royaume. Il s'engageait à transmettre le pouvoir à un de ses enfants, naturel ou adoptif, dès que les Anglais auraient évacué Malte : la France et l'Italie ne pourraient plus avoir le même souverain. Le 26 mai, Napoléon vint à Milan ceindre la couronne de fer; le 7 juin, il désigna son beau-fils, Eugène de Beauharnais, comme dépositaire de son autorité et le nomma vice-roi.
Aulard(A.), Registre des délibérations du Consulat provisoire (1894); — Paris sous le Consulat, t. I-IV (1903-1909). — Corréard (F.), La France sous le Consulat (s. d.). — Stenger (G.), La Société française pendant le Consulat, t. I-VI (1903-1908). — Vandal (A.), L'Avènement de Bonaparte, 1. 11(1907).
Boulay de la Meurthe (Gte), Documents sur la négociation du Concordat (1891-1897, 5 vol.). — Consalvi (cardinal), Mémoires (1896). — Desdevises du Dezert, L'Ér/lise et l'Étal en France, t. II, 1801-1906(1908).— Latreille(C), L'Opposition religieuse au Concordai de 1792 à 1803, t. Ier (191 0). — Mathieu (cardinal), Le Concondat de 1801 (2e éd., 1904). — Séché (Léon), Les Origines du Concordat (1894, 2 vol.). — Theiner (le P.), Histoire des deux Concordats (1869, 2 vol.).
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Gampana (lieutenant J.), Marengo (1900). — Cugnac (capitaine de), Campagne de l'armée de réserve en 1800 (1900-1901, 2 vol.). — Driault (E.), La Polit ique extérieure du Premier Consul, 1800-1803 (1909). — Gachot (Edouard), La Deuxième Campagne d'Italie, 1800 (1899);— Histoire militaire de Masséna, le siège de Gênes. 18OO{190&), — Guillon (Éd.), Napoléon et la Suisse , 1 803- /'V/5(i9l0). — Picard (commandant E.) et capitaine P. Azan, Campagne de 1800 en Allemagne 1907-1909). — Picard (comman'lant E.), Hohenlinden (1909).
Masson (Frédéric), Le Sacre et le couronnement de Napoléon (1908).
Voir en outre les ouvrages indiqués à la page 291.
LA FAMILLE IMPERIALE
Le Sacre de Napoléon Ier, par David (Musée du Louvre)
Le Mariage de Napoléon et de Marie-Louise, par G armer (Musée de Versailles).
Histoire de France.— II.
LA FAMILLE IMPERIALE
Charles-Marie Bonaparte, par Girodet-Trioson (Musée de Versailles).
Marie-Lsetitia Ramolino, par Gérard
(Musée de Versailles).
Le cardinal Joseph Fesch, par Cli. M'btnikr (Musce de Versailles).
L'empereur Napoléon I", par David (Musée de Versailles).
Le duc de Reichstadt, par Krakkt (Musée de Versailles).
LA FAMILLE IMPERIALE
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L'impératrice Joséphine, par Guillon le Tbiere (Musée de Versailles).
L'impératrice Marie-Louise, par Guérin, d'après Gérard (Musée de Versailles).
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