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LE SENTIMENT RELIGIEUX

Néo-stoïciens et « libertins ». — L'humanisme de la Renaissance avait créé une sorte de néo-stoïcisme moitié païen, moitié chrél ien, donl Guillaume < I u Vair esl peu! être l'incarnation la plus caractéristique, et,

aucon mcemenl du xvii* siècle, se posa le

problème des rapports de cette doctrine, i|iii ne cessai! de se propager, avec le catholicisme, menacé par la masse des « libertins ».

Ce nom de « libertin u dans la langue de protestants comme d'Aubigné ou, plus tard, de catholiques comme Bossue! et Bourdaloue, fui donné à tous les esprits qui mettaienl en doute, au nom de l'expérience ou de la raison philosophique, les vérités révélées, e! revendiquaient, au nom de l'indépendance de la pensée, le droit à l'incrédulité. Mais le «' libertinage » fut aussi l'étiquette don! s'affublèrenl les indisciplinés et les déréglés, les esprits forts comme Des Barreaux, les esclaves de leur propre fantaisie, et môme les catholiques qui s'étaient relâchés de la pratique du culte. Les plus fameux libertins furent d'abord : les philosophes Vanini (1) et Gassendi, le voyageur Bernier, le poète Théophile de Vian, les littérateurs Saint-Évreînond, Chapelle, les commensaux du salon de Ninon de Lenclos, et, plus tard, Fontenelle. Ils formèrent la transition entre les

grands sceptiques du xvi° siècle et les philosophes du xyiii' siècle, systématiquement hostiles à la religion révélée. C'est contre eux que le Père Garasse écrivit ses fameux pamphlets et que Bourdaloue prononça ses meilleurs sermons.

Sainl Vincent de Paul (Estampe de la Bibliothèque nationale).

(1) Un arrêt du Parlement de Toulouse (novembre 1619) le condamna à « avoir la langue coupée et à êlre brûlé vif pour profession d'athéisme».

La Renaissance catholique. — Saint Vincent de Paul. — Dans le même temps se produisait une renaissance el comme un épanouissement du sentiment catholique. Préparé par Bellarmin, par Pu Perron et surtout par saint François de Sales, qui ronda avec M"" de Chantai l'ordre de la Visitation, le mouvement nouveau eut ceci de caractéristique qu'il plaça les préoccupations actives el pour ainsi dire sociales au-dessus du mysticisme pur. L'œuvre d'évangélisation et de perfectionnement du clergé eut pour complément une œuvre de charité, et cette conception fut réalisée par Bérulle et les Oratoriens, par César de Bus el les frèi es de la hodrine chrétienne, par Ollier el les Sulpiciens, par Saint-Cyran el Port Royal, et surtout par un simple prêtre sorti des entrailles du peuple, saint Vincent de Paul.

Né près de Dax, à Pouy, en 1576 el mort à Paris en 1600, saint Vincent de Paul, d'abord gardien du troupeau de son père, ne commença ses études qu'à l'âge de douze ans et reçut la tonsure en 1596. Dans un voyage de .Marseille à Narbonne, il fut pris par des pirates barbaresques, emmené à Turin et vendu comme esclave. Ayant converti son maître au catholicisme, il retourna en France et fut conduit à Rome, où le pape Paul V et l'ambassadeur de France le chargèrent d'une mission près de Henri IV. Aumônier de Marguerite de Valois, curé de Clichy, précepteur des enfants d'Emmanuel de Gondi, il organisa avec un inlassable dévouement et un merveilleux sens pratique les œuvres qui ont illustré son nom. Pour prêcher dans les campagnes, réformer le clergé par l'impulsion donnée aux séminaires, évangéliser les infidèles par des missions, il institua la congrégalion des Lazaristes. Pour soulager les misérables, il fonda les confréries ou charités, associant ainsi les laïques à l'œuvre humanitaire à laquelle il voua toutes ses forces. Pour soigner les malades pauvres, il créa avec le concours de Louise de Marillac, plus connue sous le nom de M"'' l.e^ras, la conuré^aiion des « Filles de la charité' ... Ému du sort îles galériens, il se consacra à l'adoucissement des souffrances et à la moralisation de ces malheureux : on raconte qu'un jour, au bagne de Marseille, il aurait été tellement touché du désespoir d'un forçat, dont la famille était réduite à la misère, qu'il se serait substitué à lui et aurait pris ses fers; en tout cas, il aurait été capable de ce sacrifice. L'hospice des Enfants trouvés, la Salpêtrière, un refuge pour les filles repenties furent également dues à son initiative. Il lit des prodiges pendant la Fronde pour alléger les maux causés par la disette et par la guerre civile. Il fut, comme on Fa dit, le » ministre de la charité nationale » et, une correspondance officielle lui donne le nom de « Père de la patrie ».

Au conseil de conscience, présidé par Anne d'Autriche, il tint bravement tète à Mazarin pour la collation des évèchés et des

Le conseil de conscience présidé par Anne d'Autriche, gravure de Scotin, d'après de Trov.

L'infirmerie de la Charité, fondée par saint Vincent de Paul, gravure d'Ahraham Bosse

LA MONAUCIMK ABSOLUE

IUCIIKUKU ET MAZAIUN

bénéfices. Saint Vincenl de Paul est une des gloires de la France, car il eut le plus noble génie, celui qui vient du cœur,

La Compagnie du Saint-Sacrement de l'autel. — lui 1639, des laïques fondèrent, sur l'initiative du duc de Ventadour, la « Compagnie du Saint-Sacrement de l'autel », pour « contribuer à l'honneur que toute créature doit à l'adorable mystère de l'Eucharistie », pour <i embrasser toutes les œuvres difficiles, fortes) négligées, abandonnées, et s'appliquer pour les besoins du prochain dans toute l'étendue de la charité ». Cette société avait son siège central à Paris et de nombreuses ramifications dans les provinces. Son action s'exerçait discrètement et ses membres, parmi lesquels était saint Vincent de Paul, apportèrent d'abord à l'œuvre de charité une louable et féconde contribution; mais plus tard, déviant de la route qu'ils s'étaient tracée, ils prétendirent exercer sur les consciences et même sur les prêtres un contrôle étroit, intervenant au nom de la morale dans la vie privée des gens, la charité donnant, selon eux, au bienfaiteur un droit sur le for intérieur du gratifié. « Les magistrats, les gens en place, les simples particuliers avaient connue un vague soupçon de se trouver enveloppés dans une vaste intrigue, dont ils n'apercevaient pas tous les lils. mais dont ils constataient journellement la puissance. Il leur semblait que le sol fût miné sous leurs pas, et L'espionnage organisé par la Compagnie commençait à ôter toute franchise et toute sécurité aux relations sociales. » (Desdevisf.s un Dézert.) Ses membres Unirent par soulever contre eux uin- opposition croissante et par s'aliéner Mazarin lui-même. « Tous ces prétendus serviteurs de Dieu, disait le cardinal, sont en réalité des ennemis du roi; chose pareille ne doit point se souffrir dans un État. »

L'opinion irritée voulut les reconnaître dans le Tartufe de Molière, et, s'èlant vainement efforcé de ruiner Colbert dans l'esprit du roi, la Compagnie, qui était devenue la plus envahissante des sociétés secrètes, fut supprimée, officiellement du moins, par ordre de Louis XIV, en 1065.

Les Jésuites. — Pendant que saint Vincent de Paul faisait une guerre sans merci à. la misère, les jésuites, proscrits puis rappelés par Henri IV, combattaient le « libertinage > dans son propre milieu, c'est-à-dire dans le monde, auquel ils se mêlèrent, conciliant avec la religion les tendances intellectuelles nées de l'humanisme, créant la casuistique et le molinisme, prenant comme confesseurs et comme professeurs une influence considérable. Tout dévoués aux tendances ultramontaines, donnant à la foi « des coussin^ de velours sous les coudes ». conciliant la grâce avec le libre arbitre, ils se trouvèrent en conllit avec les jansénistes attachés au gallicanisme, pratiquants austères, convaincus de la toute-puissance de la grâce.

Molinisme et jansénisme. — La conciliation de la liberté humaine avec la prescience de Dieu et la nécessité de la grâce, c'est-à-dire le secours surnaturel accordé aux hommes pour faire leur salut, avait été tentée par le jésuite espagnol Louis Molina (1535-1601). D'après Molina, la grâce en soi et par sa nature est destinée à être efficace; si elle ne l'est pas toujours, c'est que l'homme tantôt la seconde, tantôt lui résiste. Dieu, qui voit de toute éternité l'usage que chacun bia de ses grâces, veut sauver tous les hommes, mais une condition est nécessaire à la réalisation de cette volonté : c'est que les hommes voudront eux-mêmes se sauver, c'est-à-dire correspondront aux grâces que Dieu pourra leur donner. Si cette condition n'est pas remplie, la sagesse et la bonté de Dieu sont sauves: le mal estvraimentl'œuvre de la créature. Ce système, publié' en 1588, lut adopté par la plupart des théologiens de la Compagnie de Jésus, qui reçurent le surnom de molinistes. Au contraire, un gi • n • L nombre de dominicains lui opposèrent une doctrine qui accordait moins à la liberté de

Jansénius, gravure de II au dut

l'homme; comme ils estimaient le molinisme en contradiction avec la Somme de sainl Thomas d'Aquin, ils furent appelés thomistes. Le pape Clément VII institua, pour examiner le différend, la congrégation Dr auxiliis et, en ll>07, Paul V rendit un décret permettanl aux deux partis de continuer à soutenir librement leurs opinions

respectives.

La question de la grâce se posa de nouveau en 1640, lorsque Cornélius Jansen 1585-1638), connu sous ie nom de Jansénius, publia son Augustinus. Il avait eu pour condisciple, à l'université de Louvain, Duvergier de Hauranne (1581-1643), qui l'amena à Paris d'abord, puis à Rayonne, où il reçut de l'évêque la direction d'un collège. Les deux amis, persuadés que la doctrine des plus célèbres théologiens scolasliques s'écartait beaucoup de celle de saint, Augustin sur la question des rapports de la grâce avec la liberté, firent de cette doctrine une étude approfondie. Jansénius consigna le résultat de ses recherches dans VAugusiinus, après avoir protesté, par écrit, de sa soumission aux décisions du Saint-Siège (1).

La doctrine de Jansénius peut se résumer ainsi : depuis la chute d'Adam, la liberté de l'homme consiste simplement dans l'absence de toute contrainte extérieure; intérieurement, sa volonté n'est jamais vraiment libre, car elle esl soumise tantôt à la concupiscence, tantôt à la grâce. Si Dieu nous donnait toujours la grâce, nous ne pécherions jamais; mais, parfois, il nous la refuse et laisse agir la concupiscence, qui nous entraine au mal. La grâce du salut est accordée aux seuls élus, aux seuls prédestinés, puisque Jésus-Christ n'est mort que pour eux.

V Augustinus, paru en 1650, après la mort de son auteur, heurtait de front les principes professés par les molinistes, qui accusèrent Jansénius d'avoir renouvelé les doctrines de Calvin sur la prédestination. Ils dénoncèrent Y Augustinus au pape, qui le condamna, mais la querelle s'assoupit cependant jusqu'au jour où Nicolas Cornet, syndic de la Faculté de théologie, s'avisa d'extraire de V Augustinus sept propositions fondamentales (1649). On nomma des commissaires pour examiner le livre de Jansénius; ils en tirèrent cinq propositions qui ne se trouvent pas toutes explicitement formulées dans VAuguslinus, mais en résument la substance et sont l'âme du livre, suivant l'expression de Bossuet.

La Sorbonne ayant censuré cinq des propositions extraites, soixante docteurs opposèrent à sa décision un appel comme d'abus, qui fut reçu par le Parlement. Sur la demande de quatre-vingt-huit évoques français, le pape Innocent X, dans la bulle Cum occasiunr, condamna à son tour les cinq propositions (1653).

Dès lors, l'Église de France est nettement partagée entre les jansénistes et leurs adversaires. Les premiers ont contre eux la Cour, qui ne perd pas de vue leur dévouement au cardinal de Retz pendant la Fronde, mais ils ont l'appui de quelques évoques (en parliticulier l'évêque d'Aleth, Nicolas Pavillon), de la majorité du Parlement, de membres de la haute société et surtout des solitaires de Port-Royal, dont les » petites écoles » faisaient une concurrence croissante à l'enseignement des jésuites. Ceux-ci étaient soutenus par l'autorité ecclésiastique et par le pouvoir civil.

Port-Royal. — L'abbaye de Port-Royal,

abbaye de femmes, avait été fondée en P2U4 par Mahaut de Garlande, près de Chei i euse, sur le fief de Porrois(2). Au début du xvii siècle, la discipline de la communauté s'était

Angélique par Phili] ;

Arnauld, Cha m i'aignb

Histoire de France. — II.

(I i De retour à Lou\ tin en 1617, Jansénius avait

été nommé recteur de l'université de celte ville

en 163 i, pui : i près 1637 : c'est là qu'il

i ni de li pes te, H l'âge de quarante-sept ans.

1 i bulle du pape I lonoi ius III ayanl ti nduit

lenl ce nom. en appelant l'abbaye Sancta

v Porlu Regio, le nom de Porl-lioyal

devint offlcii I.

extrêmement relâchée, lorsque la mère Angélique Arnauld, fille de l'avocal Antoine Arnauld, entreprit de la réformer: le 25 septembre 1609, elle refusa à son frère l'entrée de l'abbaye (journée du guichet). La destinée glorieuse de Porl Royal commençait.

La communauté, s'étanl beaucoup accrue, se transporta plus tard à Paris, et il y eut désormais Port-Royal de Paris et Port-Royal des Champs.

Après la morl de sainl François de Sales, qui s'entretenait volontiers avec la mère Angélique, celle-ci accueillit comme directeur

mença par y faire instruire ave ses neveux quelques enfants, sous la direction d'Antoine Lemaistre. Port-Royal devint le foyer du jansénisme. Richelieu, inquiet de cette nouvelle puissant e el mécontent d'ailleurs de n'avoir pas trouvé dans Saint-Cyran un caractère assez souple, le lit incarcérer au château de Vincennes, où il resta < :inq ans (1639).

Loin de s'élever contre la bulle Cum occasione, les jansénistes reconnurent fausses les propositions censurées, mais Antoine Arnauld contesta qu'elles lussent l'expression de la vraie doctrine de Jan-

Anloine de Singlin, d'après PU. de Champaignk

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