I.'l niversité reçut sa constitution définitive du
et du 17 mars 1808.
Tous les membres de l'Université étaient nommés par le gouvernement. L'enseignement était divisé en trois branches : enseignement supérieur, donné par les facultés; enseignement secondaire, donné parles lycées et les collèges; enseignement primaire, donné par les écoles primaires. Ln dehors de l'Université, aucune école ne pouvait être établie librement. De plus, pour ouvrir un établissement d'enseignement, comme pour faire partie du corps enseignant, il fallait, en principe, être membre de l'Université et gradué par elle.
L'Université fut placée sous l'autorité d'un
grand maître, assisté dans ses travaux par un conseil de VUnioersité, composé de dix membres à vie et de vingt membres renouvelés chaque année et [iris parmi les membres de l'Université. Des inspecteurs généraux étaient chargés de visiter les académies « pour reconnaître, dit le décret du 17 mais 1808, l'état des études et de la discipline dans les facultés, les lycées et les collèges; pour s'assurer de l'exactitude et des talents des professeurs, des régents et des maîtres d'étude; pour examiner les élèves; enfin pour surveiller l'administration et la comptabilité ». Le territoire était divisé en autant de circonscriptions, appelées académies, qu'il y avait de cours d'appel; chacune d'elles comprenait un certain nombre de facultés et était dirigée par un recteur, assisté d'inspecteurs d'académie; un conseil de dix membres, nommé conseil académique, instruisait les affaires disciplinaires et en déférait le jugement au conseil de l'Université.
La nouvelle organisation faisant de l'enseignement public un monopole d'Etat, tous les enfants devaient recevoir une formation commune, conforme aux vues de l'empereur.
Les fonctions de grand maître de l'Université furent conférées au littérateur Louis de Fontanes (1757-1821).
L'armée. — La loi du 10 fructidor an VI, qui avait institué la conscription, demeura en vigueur sous l'Empire. Tout Français devait le service militaire de vingt à vingt-cinq ans, et les hommes étaient divisés en classes correspondantes. Chaque année, le pouvoir législatif devait fixer le contingent, prélevé d'abord sur la classe la plus jeune, puis en cas d'insuffisance sur les classes antérieures. En temps de guerre, la durée du service était illimitée.
De 1800 à 1804, le système impopulaire de la conscription fut atténué, d'abord par la faculté du remplacement, puis par le tirage au sort : les conscrits qui amenaient un « bon numéro » devaient être exemptés. Mais, en fait, ce fut Napoléon qui, par sa seule volonté, présida au recrutement de l'armée et, pour les besoins de la guerre, abusa de la conscription jusqu'à rappeler des classes libérées, jusqu'à incorporer des adolescents. En 1808, la police établit une liste de familles, « anciennes et riches » (dix par département, cinquante pour Paris), dont les enfants furent envoyés de force à l'École de Saint-Cyr, fondée par Napoléon pour former déjeunes officiers.
De 1800 à 1815, la conscription absorba 2674 000 Français, dont 300 000 sous le Consulat. Cette gigantesque consommation d'hommes contribua plus que le despotisme administratif à l'impopularité de l'empereur, de l'ogre, comme on l'appelait dans les masses, et le premier soin de la Restauration fut de supprimer la conscription pour revenir aux enrôlements volontaires. Et encore à l'effectif national faut-il ajouter les étrangers, dont on a évalué le nombre à un million ; car, à mesure que se constitue le « Grand Empire », l'armée prend un caractère cosmopolite avec ses régiments étrangers et les contingents des États vassaux.
Quand on lit les mémoires militaires et qu'on se rend compte des obstacles de toute sorte qu'eurent à surmonter les soldats de l'empereur, on est émerveillé de leur héroïsme et de leur endurance dans ces marches rapides où ils avaient à triompher des hommes et de la nature. Accoutumés à la victoire, ils n'imaginaient pas qu'elle pût jamais les trahir, et la confiance leur dissimula longtemps les écueils. Celles l'excès des souffrances et de la misère con-
Ils grognaient et le suivaient toujours », par K
Un jour de revue sous l'Empire (1810), par Bkllangé (Musée de Versailles).
seilla parfois des actes d'égoïsme, mais il provoqua le plus souvent des actes d'exaltation sublime. A côté des soldats qui dépouillent avant leur dernier soupir ceux qui tombent sur la terre rougie de leur sang, d'autres portent sur leurs épaules pendant des lieues leurs oflieiers blessés ou leur font un rempart de leur corps contre les balles ou contre les intempéries.
Au sens matériel du mot, la discipline ne régnait pas toujours dans l'armée impériale; mais, les jours de bataille, l'entrain et la fougue des soldats, mis en mouvement par la volonté de vaincre, réunissaient tous les efforts dans un même élan. D'ailleurs, Napoléon ne voulait pas d'une obéissance automatique, excluant toute initiative. Persuadé que les circonstances peuvent inopinément modifier 1rs plans les mieux combinés, il reconnaissait aux commandants en cbef le droit et même le devoir de ne pas se conformer aux ordres généraux s'ils en jugeaient l'exécution inopportune. Au surplus, il exerçait sur ses soldats une véritable fascination, résultant de la cordialité familière que le « petit caporal » avait soin d'apporter dans ses rapports avec les plus humbles troupiers, les décorant de sa main, les visitant au bivouac, leur exposant ses plans pour leur donner le sentiment qu'il les associait moralement à son œuvre. Au début du Consulat, l'armée comptait encore des éléments d'opposition républicaine : il la conquit en jouant visà-vis d'elle << un rôle d'excitateur et de stimulateur ». Il » rencontre chez ses soldats toutes les qualités françaises et certains aussi de nos défauts, qualités et défauts déjà exaltés par dix années de luîtes et d'épreuves. Alors, avec ses dons incomparables de manieur d'hommes, il pousse ces qualités et ces défauts à leur dernière puissance, à leur paroxysme, à un degré inouï et presque surhumain; c'est ainsi que nous retrouvons dans son armée toutes les notes de la gamme française, transposées en quelque sorte sur le mode épique »(!,. Il sait que le sentiment de l'honneur s'est aiguisé dans les camps, et il l'entretient, il le développe, il en fait un culte dont les fidèles porteront sur la poitrine le signe visible, la croix des braves.
Tout d'abord, les armées impériales furent très solides, parce que
(1) Albert Vandal, L'Armée du premier Empire da?is ses rapports avec la société civile (Conférences de Saint-Cyr, 1898). Voir aussi, du même, les Mémoires militaires de l'Empire (id., 1902 .
les nouvelles recrues venaient se fondre avec les vétérans, avec les vieux « grognards », d'humeur intraitable hors du champ de bataille, mais irrésistibles quand ils chargeaient l'ennemi. L'introduction des troupes étrangères, qui augmenta leur force numérique, compromit leur unité, alors que la soumission passive remplaçait, chez plus d'un officier, l'ardeur des premiers temps de l'épopée, que se multipliait le nombre des conscrits réfractaires et des déserteurs, malgré les garnisaires et les gendarmes. En Russie, les soldats étrangers se sauvaient en masse, donnant le mauvais exemple, et, le 3 septembre 1812, Napoléon dut mander au major général Berthier que des mesures s'imposaient d'urgence « pour mettre un terme à un état de choses qui menaçait l'armée de sa destruction ».
Les finances. — Napoléon eut dans le ministre des Finances Gaudin, qu'il fit duc de Gaète, et dans le comte Mollien, ministre du Trésor, deux collaborateurs remarquables. C'est le ministre des Finances qui préparait les lois et les décrets sur l'assiette, la répartition et le recouvrement des impôts. La tâche du ministre du Trésor n'était pas moins lourde, puisqu'elle consistait à assurer la rentrée des recettes et l'acquittement des dépenses.
Napoléon, malgré ses prodigieuses facultés d'assimilation, ne se rendit jamais bien compte de la répercussion générale des phénomènes économiques, et, comme les connaissances techniques lui faisaient défaut, il n'était pas toujours d'accord avec les deux ministres. Il ne comprit jamais bien le rôle essentiellement commercial de la Banque de France : il ne voyait guère dans cet établissement autonome, mais dont il nommait les gouverneurs, que l'auxiliaire du Trésor, sans se préoccuper de l'intérêt des actionnaires.
Il traitait militairement, à l'orientale, les finances et les financiers, et surtout les munilionnaires, tels qu'Ouvrard, avec lesquels il eut souvent maille à partir; car, après avoir accepté leurs conditions léonines sous l'empire de la nécessité, il prétendait ensuite, quand venait l'heure des règlements, n'exécuter les engagements pris que selon ses convenances personnelles.
Mollien créa une caisse de service où les receveurs généraux, moyennant un intérêt de 5 pour 100, étaient obligés de déposer, sans retard et sans intermédiaire, tous les fonds qu'ils recevaient des contribuables. Chacun d'eux fut obligé de tenir un journal quotidien de toutes ses opérations et de l'envoyer tous les six
LE CONSULAT ET L'EMPIRE
jours au Trésor. On ne vit plus de receveurs généraux constitués envers l'État débiteurs de sommes considérables, comme celui de la Meurthe, dont l'arriéré était de 1 700000 francs.
Le Directoire avait fait voter plusieurs lois importantes en matière de contributions directes : celles du 4 frimaire au VU, qui créa l'impôt des portes et fenêtres, du 1er brumaire au VII sur les patentes, du 3 frimaire an VII sur la contribution foncière, du 3 nivôse an VII sur la contribution personnelle-mobilière. Gaudin, sous le Consulat, dérida l'établissement du cadastre parcellaire, base de l'impôt foncier, et la loi du 15 septembre 1807 prescrivit les opérations d'arpentage.
Le Directoire avait créé le monopole des poudres et salpêtres, imposé les cartes à jouer, les voitures publiques, les tabacs. La loi du o ventôse an XII (25 février 1804) taxa les boissons, réglementa à nouveau les droits sur les tabacs et les voitures, et créa, sous le nom de régie des droits réunis, une administration chargée de la perception des taxes indirectes sur la consommation, si impopulaires sous l'ancien régime. Les sels furent imposés par les décrets des 16 et 27 mars 1806, et la loi du 24 avril suivant est encore la base de notre législation tiscale sur les boissons. Le monopole du tabac fut institué par lesdécrets des 20 décembre 1810 et 12 janvier 1811.
Les chambres des comptes avaient été supprimées par l'Assemblée constituante et leurs fonctions dévolues à un bureau de comptabilité pris dans le sein même de la représentation nationale. La loi du 16 septembre 1807 créa, pour le contrôle des deniers publics, un corps de magistrats, la Cour des comptes, prenant rang immédiatement aiuès la Cour de cassation et jouissant des mêmes prérogatives. La Cour exerça son contrôle sous la forme judiciaire, c'est-à-dire que le résultat de ses investigations fut consigné dans des arrêts ayant force exécutoire. De plus, elle adressa chaque année à l'empereur un rapport pour lui signaler les infractions relatives à la légalité des recettes et à l'emploi des crédits.
Malgré les efforts de Gaudin et de Mollien, la situation du Trésor ne fut jamais prospère qu'en apparence. Le déficit était masqué par des opérations de trésorerie, et, dès 1813, on eut recours à des expédients, tels que la confiscation au profit de l'État des biens des communes, ou, pendant les Cent-Jours, à l'aliénation de 3600000 francs de rente appartenant à la Caisse d'amortissement. A l'avènement de Louis XVIII, la dette perpétuelle était de 63 millions de rente et l'arriéré de 800 millions, sans compter les contributions de guerre que les alliés imposèrent à la France.
La politique religieuse. — Napoléon et le clergé. — Napoléon considérait la religion comme un organe essentiel du gouvernement, mais il n'admettait pas que le clergé lui résistât. Les catéchismes enseignaient les « devoirs des chrétiens envers l'empereur » et menaçaient des châtiments divins ceux qui ne les observeraient pas fidèlement I .
Le jour du mariage de .Marie-Louise, trente-quatre sièges avaient été préparés pour les cardinaux. « Il n'en vint que vingt-neuf, dit Bambuteau; je lis ôter les sièges vides, mais le premier soin de l'empereur fut de les compter. Il me demanda s'il ne manquait personne; je dus lui dire le chiffre. Le soir même, les cinq opposants reçurent défense de se présenter devant lui et de porter leurs insignes. On les appela les cardinaux noirs. »
Eu 1811 on trouva dans les papiers du grand vicaire Dastros un bref .lu pape Pie VII, daté de Savone cl décembre 1810 . Portalis, qui en avait eu connaissance sans en informer l'empereur, fut qualilié (b- traître, chassé du conseil et expulsé de Paris. « Il n'est pas
1 'in bi dans le Catéchisme à l'usage de toutes les églises de l'empire français, publié en 1806 :
Demande. — Quels sont les devoirs de~ chrétiens à l'égard des princes qui gouvernent, et quels sont en particulier nos devoirs envers Napoléon I '. notre empereur?
Réponse. — Les chrétiens doivent aux princes qui 1rs gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l'amour, le respect, l'obéis sance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservai ion et la défense de l'empire et de son trône; nous lui devons encore des prières ferventes pour son salul et la prospérité spirituelle et temporelle de l'Etat.
possible, dit Napoléon, que M. Portalis entende assez peu la religion pour ne pas savoir qu'elle n'autorise pas les entreprises des papes, qu'au contraire leurs excès la blessent et la déshonorent; qu'elle ordonne aux peuples d'être fidèles à leur prince et d'obéir aux lois de l'État. »
Le pape et l'empereur. — Ainsi l'empereur n'admet, en face de la sienne, aucune puissance rivale, aucune résistance, même sur le terrain spirituel. Le pape lui résiste : il lui fera violence, et cela ne s'était pas vu depuis Philippe le Bel.
Pie VII avait mécontenté Napoléon en ne prononçant pas la nullité du mariage régulièrement contracté à Baltimore par Jérôme Bonaparte avec miss Julia Patterson. Après la paix de Presbourg, il refusa d'entrer dans une ligue défensive de ITlalie et de renvoyer les ambassadeurs des puissances en guerre avec la France. Il ne voulut pas faire observer les prescriptions des décrets sur le blocus continental. Il déclara, reprenant les antiques prétentions du Saint-Siège sur les Deux-Siciles, qu'il ne reconnaîtrait Joseph comme roi de Naples qu'à la condition de lui donner l'investiture.
Napoléon, violant la neutralité des États de l'Église, fit occuper Ancône (1807), puis Rome (2 février 1808), et, par un décret daté de Schœnbrunn (17 mai 1809), annexa le territoire pontifical au royaume d'Italie.
Considérant, disait le décret, que lorsque Cliarlemagne, empereur des Français et notre auguste prédécesseur, fit donation de plusieurs comtés aux évoques de Rome, il ne les leur donna qu'à titre de liefs et pour le bien de ses États, et que, par cette donation, Rome ne cessa point de faire partie de son empire; que, depuis, le mélange d'une autorité spirituelle avec une autorité temporelle a été, comme il l'est encore, une source de discussions :
Les États du pape sont réunis à l'empire français. La ville de Rome, si célèbre par les souvenirs dont elle est remplie, et premier siège de la chrétienté, est déclarée ville impériale et libre (1).
Le pape Pie VII, par David
Pie VII lança une bulle d'excommunication contre Napoléon et tous ceux qui avaient participé à la spoliation du Saint-Siège. Le 6 juillet 1809, il fut arrêté de nuit et conduit à Gênes sous l'escorte du colonel de gendarmerie Radet. Le préfet de Montenotte, Chabrol, reçut l'ordre de l'épier et de « surveiller sa correspondance », comme le fera bientôt à Fontainebleau le commandant Lagorse.
Le concile de 1811 et le concordat de Fontainebleau. — Cependant l'empereur cherchait un moyen de faire conférer aux évêques nommés par lui l'institution canonique en dehors du pape. Il crut pouvoir sortir de difficulté en réunissant un concile national, dont il fit coïncider la convocation avec le baptême de son fils, et qui s'ouvrit à Notre-Dame le 16 juin 1811. Présidé par le cardinal Fesch, oncle de l'empereur, archevêque de Lyon et primat des Gaules, il se composait de plus de cent cardinaux, archevêques ou évêques (dont trente environ pour l'Italie), qui commencèrent par jurer « une véritable obéissance au pontife romain, successeur de saint Pierre, premier des apôtres et vicaire de Jésus-Christ ».
Napoléon soutenait que le refus de l'institution canonique à des évêques nommés par lui était une violation du Concordat de 1801 et proposait qu'elle fût conférée par l'évèque métropolitain. Mais un certain nombre de prélats estimaient que le concile était incompétent pour statuer sans la présence ou l'assentiment du pape. Napoléon s'emporta contre les membres du concile, disant qu' « au lieu d'être b-s princes de l'Église, ils n'en étaient que les bedeaux »; il lit emprisonner à Vincennes les prélats qu'il rendait principalement responsables de la résistance qu'il rencontrait, et, pour en finir avec le concile, qu'il appelait une « convention de dévots », il prit un décret limitant à un an les vacances de sièges épiseopaux : six mois pour la nomination par le pouvoir temporel, six mois pour l'institution canonique ; ce délai ('coulé, le métropolitain de la province ecclésiastique instituerait les sujets nommés. Le décret fut adopté dans une séance supplémentaire du concile, le 5 août 181 1, et nue députation envoyée à Savone auprès de Pie VIL Le cardinal Maury, archevêque de Paris, l'évèque de Nantes (Du voisin , b-s archevêques de Tours (du Banal , de Mali nés de Pi adi , l'évèque de 'brèves i Mannaj . prélats non institués, déci dèrent le pape à donner sa sanction.
i Le sônatus-con suite du 17 l'ev rier 1810 en lit la seconde ville de l'empire.
Pie VII à Fontainebleau. — Ces concessions ne suffisaient pas à Napoléon qui, pour en obtenir directement de nouvelles, fit transférer le pape au château de Fontainebleau, dans l'été de 1812.
Lorsque la conspiration du général Malet eut fait comprendre à l'empereur la fragilité de son œuvre, celui qui se croyait le maître du monde s'inquiéta pour son fds et vint trouver Pie VII (1). Après de nombreuses conférences, il arracha au vieillard prisonnier un nouveau Concordat (25 janvier 1813). Le pape renonçait à sa souveraineté temporelle moyennant une rente annuelle de 2 millions et se résignait à devenir le subordonné spirituel de l'empereur. Il fixerait son siège en France ou dans le royaume d'Italie et abandonnerait à l'empereur la nomination aux évêchés dans ces deux Etats. Mais les cardinaux romains lui firent remarquer la gravité des concessions faites et il révoqua publiquement sa signature (24 mars). Les événements de 1814 le sauvèrent de la colère de l'empereur et, le 24 mai, il rentra à Rome. Un instant chassé par l'invasion de Murât (1815), il fit une entrée triomphale dans sa capitale, après les Cent-Jours.
Dans cette âpre lutte de dix années, le pape avait défendu, en même temps que ses prérogatives de chef de l'Église, sa souveraineté territoriale, et il s'était servi, pour la défendre, de son autorité spirituelle, parce qu'il considérait son pouvoir temporel comme la garantie de son indépendance religieuse. Le congrès de Vienne lui reconnut la possession de ses États, sauf Avignon et quelques territoires cédés à l'Autriche. Il est remarquable que, sous la Restauration, Pie VII recueillit à Rome les Bonapartes expulsés du territoire français et que, lorsque Napoléon, relégué sur son rocher de Sainte-Hélène, vit sa captivité devenir plus étroite et plus pénible, seul de toute la chrétienté le pape eut pour son adversaire désarmé des paroles d'oubli et de pitié.
Le gouvernement de l'empereur. La faiblesse du régime.
— L'année 1810 marque l'apogée de la puissance impériale. Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie, est le maître de l'Europe ; ses États comptent cent trente départements (2), soixante
(1) EnlS14, un pamphlétaire royaliste fit imprimer chez Tiger, au « Pilier Littéraire », V Anti-Napoléon. C'est là que, pour la première fois, parut l'anecdole de l'empereur voulant contraindre Pie VII, en 1813, à signer le Concordât, usant tantôt de la prière, tantôt de la menace, et le pape ne répondant à chaque fois qu'un mol : « Commediante-Tragedianle. » L'anecdote fut reprise et aggravée. On parla de soufllels, de coups de poing; on raconta même que le pape, qui était chauve, avait été traîné par les cheveux, et, en 18H6, Alfred de Vigny transporta l'anecdote apocryphe dans Servitude et Grandeur militaires, suus ce titre : « Le Dialogue inconnu. »
(2) Voici l'énumération des départements « étrangers » sous le premier Empire :
Départements en deçà des Alpes : du Mont-Blanc, ch.-l. Chambéry; du Simplon, ch.-l. Sion; des Alpes-Maritimes, ch.-l. Nice; du Léman, ch.-l. Genève.
Départements en deçà du Rhin : de la Lys, ch.-l. Bruges; de V Escaut, ch.-l. Gand; de Jemappes, ch.-l. Mons ; de la Dijle, ch.-l. Bruxelles; des Beux-Nèthes, ch.-l. Anvers; de la Meuse-Inférieure, ch.-l. Maëstricht; de YOurthe, ch.-l. Liège; de Sambre-et-Meuse, ch.-l. Namur; des Forêts, ch.-l. Luxembourg; de la Sarre, ch.-l. Trêves; du Rhin-el-Moselle , ch.-l. Coblentz; du Roër, ch.-l. Aix-la-Chapelle; du Mont-Tonnerre, ch.-l. Mayence; des Bouches-de-l'Escaut, ch.-l. Middelliourg;des Bouches-du-Hhin, ch.-l. Bois-le-Duc.
Départements au delà du Rhin : des Bouches-de-la-Meuse, ch.-l. La Haye ; du Zugderzée, ch.-l. Amsterdam; àel'Yssel-Supérieur, ch.-l. Arnheim; delà Frise, ch-1. Leeuwarden ;de YEms-Occidenlal, ch.-l. Groniiigue ; des Bouchesde-l'Yssel, ch.-l. Zwolle; de YEms-Orienlal, ch.-l. Aurich; de YEms-Supérieur, ch.-l. Osnabruck ; des Bouches-du- Weser, ch.-l. Brème; des Bouchesde-l'Elbe, ch.-l. Hambourg.
Départements au delà des Alpes : de la Boire, ch.-l. Ivrce; de la Sesia, ch.-l. Verceil; de Marengo, ch.-l. Alexandrie; de la Slura, ch.-l. Coni; du l'ô, ch.-l. Turin; du Taro, ch.-l. Parme; de Monlenotte, ch.-l. Savone; de Gènes, ch.-l. Gênes; des Apennins, ch.-l. Chiavari; de YOmbrone, ch.-l. Sienne; de YArno, ch.-l. Florence; de la Méditerranée, ch.-l. Livourne ; de Trasimène, ch.-l. Spoleto; de Rome, ch.-l. Rome.
Royaume d'Italie, capitale Milan : d'Agogna, ch.-l. Novare ; de YAdda, ch.-l. Sondrio; de Lario. ch.-l. Côme; de YOlona, ch.-l. Milan; du Serio, ch.-I. Bergame; de la Melta, ch.-l. Brescia; du llaut-Pô, ch.-l. Crémone; du Vincio, ch.-l. Mantoue; du Haut-Adige, ch.-l. Trente; de la Piave, ch.-l. Bellune; de Passariano, ch.-l. Udine; du Tagliamento, ch.-l. Trévise; de Bacchiglione, ch.-l. Vicence; de la Bre.nta, ch.-l. Padoue ; deY Adriatique, ch.-l. Venise; de YAdige, ch.-l. Vérone; de Croslolo, ch.-l. Reggio; du Panaro, ch.-l. Modène; du Bas-Pô, ch.-l. Ferrare; du Reno, ch.-l. Bologne; du Rubicone, ch.-l. Forli; du Melauro, ch.-l. Ancône ; de Musone, ch.-l. Macerata; du Trenlo, ch.-l. Fermo.
Provinces illyriennes. Les provinces illyriennes étaient administrées par un gouverneur général et divisées en cinq provinces civiles (Carinthie, Carniole, Dalmatie, Raguse, Croatie civile), et une province militaire (Croatie militaire).
millions d'habitants, et s'étendent du Tibre à l'Elbe, englobant la France, les Pays-Bas, une partie de l'Allemagne et de l'Italie. Son autorité est obéie dans les royaumes de Naples, d'Espagne, de Wurtemberg, de Bavière, de Westphalie, ou régnent ses parents ou ses protégés. Un de ses compagnons d'armes, Beriiadolle, est adopté comme héritier présomptif par le roi de Suède : il n'a qu'une ennemie, l'Angleterre, et le pape est son prisonnier.
Cette fortune immense et gigantesque s'explique logiquement. Bonaparte s'était présenté à l'Europe et à la France comme l'instrument de la Révolution. « La France le crut : c'est ce qui explique l'enthousiasme dont elle se prit pour lui. L'Europe tenta de lui résister : il la dompta par la politique autant que par la force. Son génie le rendait maître de la guerre, l'avidité de ses adversaires lui livra la paix, qui devint, entre ses mains, plus redoutable que la guerre même. La France et l'Europe se donnèrent alors le même spectacle. Ceux qui avaient fait la Révolution et ceux qui l'avaient combattue se rencontrèrent dans la même servitude. Tandis que l'on voyait en France sortir des rangs des plus fougueux démocrates toute une noblesse régicide ; que l'on rencontrait aux Tuileries, à côté d'un comte qui avait fait la loi des suspects, un prince qui avait présidé le Comité de salut public, en Europe, des souverains, issus des plus anciennes maisons régnantes, acceptaient des couronnes royales de la même main qui donnait àParisces étranges investitures et proscrivait, d'un Irait de plume, des dynasties entières. En 1808, la Révolution ne comptait sur le continent que des vaincus et des associés. Elle s'était imposée aux États; il lui restait encore à forcer la dernière retraite où se retranchaient ces princes subjugués ou gagnés : leur famille. Elle n'avait plus à leur ravir que la seule supériorité dont ils pussent se targuer désormais: ce sang dont ils étaient si fiers, et qui faisait d'eux comme une race à part entre les races européennes. Cela se vit en 1810. L'homme que Metternich considérait « comme « la révolution incarnée » épousa l'arrière-petite-fille de l'impératrice Marie-Thérèse. Il y avait à peine dix-sept ans que Marie-Antoinette avait péri sur l'échafaud, lorsqu'une autre archiduchesse vint s'asseoir à sa place sur le trône de France, aux côtés de Napoléon. C'était, pour la vieille Europe, l'événement le plus extraordinaire dans toute l'histoire de la Révolution (1) ».
Napoléon organisa la France en homme épris d'unité et d'ordre, et il consolida les résultats sociaux les plus significatifs de la Révolution en maintenant l'égalité civile, l'admissibilité de tous aux emplois, l'irrévocabilité des acquisitions de biens nationaux; mais il rétablit l'absolutisme de l'ancien régime, voyant dans son autorité personnelle la seule garantie de l'ordre qu'il avait institué et dont il entendait l'ester le gardien.
« C'est, disait-il, un grand moyen de gouvernement que les préjugés, et on en a beaucoup détruit; je voudrais bien pouvoir en créer quelques-uns. C'est la monnaie de plus d'une verlu. » Et il offre à ceux qui le servent bien des récompenses magnifiques : des places, des grades, des postes dans les pays protégés ou vassaux, un avancement rapide, la croix de la Légion d'honneur, des titres de noblesse, le bâton de maréchal, des dotations personnelles et jusqu'à des trônes (Murât, Bernadolte). Il introduit ainsi une force nouvelle extraordinaire née de l'émulation et de l'ambition, qui remplacent l'enthousiasme désintéressé des premiers temps de la République. « En ce temps-là, dit Stendhal, un garçon pharmacien, parmi ses drogues et ses bocaux, dans une arrière-boutique, se disait, en pilant et en filtrant, que, s'il faisait quelque grande découverte, il serait fait comte avec 50000 livres de rente. »
A partir de 1804, la politique de Napoléon, pondérée jusqu'alors, devient peu à peu violemment despotique. Il n'admet pas qu'on discute les solutions qu'il a arrêtées et qu'il croit seules justes. Il n'entend pas qu'on discute son autorité et il brise toutes les résistances. En 1811, il envoie à Caen, pour réprimer une émeute qui avait éclaté à propos des grains, un de ses aides de camp, le général Durosnel, premier inspecteur de la gendarmerie : « Faites bonne et prompte justice, lui dit-il; quelques exemples rapides préviendront les pires nécessités. Les femmes croient toujours à l'impunité de leur sexe, ce qui les place au premier rang dans les séditions; n'ayez pour elles aucun ménagement; qu'elles comparaissent devant la justice prévôtale : si elles sont condamnées, faites-les fusiller comme les autres! » Et trois le furent effectivement.
Les grands corps de l'État ont perdu toute indépendance et sont à la discrétion du souverain; les ministres ne sont que ses premiers commis ; les préfets exécutent ses ordres, tous ses ordres ; les maires sont à la nomination du pouvoir. Dans les dernières années du
(1) Albert Sorel, L'Europe et la Révolution française (Première partie, Introduction, p. 4 et 5).
LE CONSULAT ET LEMIMRE
Cambacérès, par Schopin.
règne, c'est Napoléon seul qui donne l'impulsion aux organes du
gouvernement, (tares sont les hommes qui osent dire ce qu'ils pensent et s'efforcent de mettre l'empereur en garde contre les fautes qu'il va commettre. II y en eut pourtant, et en premier lieu Cambacérès, qui avait été dès le premier jour le collaborateur du Premier Consul. Mais les conseils les plus sages furent vains, parce que l'empereur en était venu à ne considérer comme heureuses que ses seules conceptions. Il emprunta à l'ancien régime le principe de la raison d'État, alla jusqu'à décréter le budget de sa propre autorité et à ne pas réunir le Corps législatif, soumit l'exercice de la profession d'imprimeur à la délivrance d'un brevet et à la prestation d'un serment politique (décret du 5 février 1810), exerça sur les œuvres de l'esprit une censure impitoyablement ridicule (1), fit de la police un instrument essentiel de Bon gouvernement (2). L'article 291 du Code pénal soumit le droit d'association à l'autorisation du gouvernement et limita à vingt le nombre des sociétaires; la restriction fut, dans la pratique, étendue au droit de réunion. Le décret du 3 mars 1810, concernant les prisons d'Etat, autorisa les détentions arbitraires sur décision du minisire de la Justice ou du ministre de la Police, prise en conseil privé et renouvelable d'année en année; c'était la résurrection des lettres de cachet et du régime des suspects. Ainsi toutes les libertés publiques sont confisquées, tous les pouvoirs publics absorbés par l'empereur, et l'administration est comme un immense réseau dont les fils viennent aboutir aux Tuileries.
Il est de toute évidence qu'un pareil régime portait en soi les germes de sa propre ruine, et il arriva fatalement que la nation, qui avait salué avec joie l'avènement du Consulat et même la proclamation de l'Empire, se détacha peu à peu d'un gouvernement étroitement oppressif. L'opinion publique, endormie dans la splendeur de la gloire impériale, finit par secouer sa torpeur. La bourgeoisie éclairée en voulut à .Napoléon de persécuter les « avocats » et les « idéologues », d'étouffer toutes les libres manifestations de l'intelligence, d'exercer sur la parole, sur la presse, sur les œuvres de l'esprit une censure maladroite. Elle se refusa à voir dans l'omnipotence d'un seul la condition nécessaire de l'ordre et de l'évolution sociale.
D'abord reconnaissant et soumis au négociateur du Concordat, le clergé se lassa de son intervention dans les choses spirituelles et ne lui pardonna pas d'avoir outragé le chef de l'Eglise. 11 se ralliera immédiatement et en masse au gouvernement de Louis XVIII.
En maintenant le principe révolutionnaire de l'égalité civile, en consolidant les acquisitions de biens nationaux, en protégeant le travail, l'empereur s'était attaché les paysans et les ouvriers, qui avaient longtemps vu en lui le protecteur suprême et le grand justicier. Mais les uns et les autres se désaffectèrent peu à peu d'un régime qui, pour subvenir aux obligations de la guerre permanente, revenait aux impôts indirects, si impopulaires sous l'ancien régime, et dépeuplait les champs ou les ateliers en abusant de la conscription.
Le blocus continental, touten stimulanl l'industrie nationale, avait
(4) Un imprimeur veut-il faire une nouvelle édition d'une Histoire de Bonaparte? « On a pensé, décide la censure, que ce titre était inexact et inconvenant. On l'a remplacé par le suivant : Mémoires pour servir à l'histoire des ipagnes de Napoléon le Grand. » Un auteur soumet le manuscrit de Morceaux choisis de Sully, contenant ries entretiens avec Henri IV. « L'unique Lut de l'auteur, écrit la censure, parait avoir été de rappeler à la mémoire des Français un prince dont le souvenir leur a toujours été cher. L'intention peut n'être pas mauvaise, mais l'effet le serait indubitablement. »
L'empereur empêcha la représentation des Étals de Blois, de Raynouard, jugeant « inutile de remuer l'opinion par de semblables tableaux ». Il voulut que Chateaubriand retouchai -on discours de réception à l'Académie française, discours où le récipiendaire, succédant à Marie-Joseph Chénier, paraissait à l'empereur trop élogieux pour la liberté. Chateaubriand tint bon et ne prit séance à l'Académie qu'après le renversement de l'empereur.
(2) Le ministère de la police générale fut successivement confié à l'ancien terroriste Fouché, puis à Savary, duc de Rovigo.
été pour le commeri xtérieurune cause de gène insurmontable,
profitable seulement au gouvernement et aux spéculateurs.
En somme, l'orgueil de l'empereur, fait de la conscience de ses qualités, de l'exagération de ses défauts et de l'éclat de sa fortune, développa en lui une ambition aveugle qui fut en partie la cause de sa chute. Il se mit au-dessus de l'humanité et il en vint à croire que son activité et sa volonté pourraient à l'intérieur tenir lieu d'institutions régulières, que la seule force de son génie militaire
maîtriserait à jamais l'Europe.
Il disait un jour à ses familiers : « J'ai fait la plus grande fortune que puisse mentionner l'histoire. Eh bien! pour laisser le trône à mes enfants, il faut que j'aie été le maître de toutes les capitales de l'Europe. » Il s'obstine donc à vouloir conquérir Londres et Saint- Pétersbourg, mais il s'y ruine.
La vision de l'empire d'Occident le hante; il se considère comme l'héritier des Césars, comme le continuateur de Charlemagne, et du petit-fils de l'empereur d'Autriche il ia.it un roi de Rome. Il se souvient du conflit qui a mis aux prises le sacerdoce et l'Empire, et il Fouché, gravé par Velyn. ne veut pas que la puissance
impériale puisse être mise en échec parle successeur de Grégoire VII : il signe donc la paix avec l'Eglise, mais il entend mettre le clergé au service de sa politique, et, exaspéré par la résistance du pape, dont il prétend faire son lieutenant spirituel, il s'empare de la personne du chef de la chrétienté'.
Mais, au contact des conquérants révolutionnaires, les nations ont pris conscience de leur indépendance. Opprimées, elles se révoltent, et le principe des nationalités, propagé par la France, se retourne contre elle, parce que chaque peuple l'interprète selon ses traditions et ses instincts.
En 1814, quand les revers militaires ont détruit la confiance, malgré' les contre-vérités des bulletins officiels, quand on comprend que Napoléon lutte désespérément pour sauver sa dynastie encore plus que la patrie française, la désaffection gagne toutes les classes, el, en dehors de l'armée, l'empereur ne trouve presque personne pour se sacrifier à sa cause. Le système napoléonien a étouffé les énergies individuelles sous le poids d'une centralisation despotique : il s'écroule avec celui qui a voulu en assumer seul l'impulsion.
Si l'homme de guerre que fut Napoléon n'a pas encore trouvé son maître, si chez lui l'administrateur fut éminent par la variété des aptitudes, la puissance d'assimilation et le génie d'organisation, l'homme d'Etat sera au contraire discuté par tous ceux qui ne considèrent pas que la gloire doive être acquise au prix de la liberté. « Dans cette grande vie, disait Thiers, où il y a tant à apprendre pour les militaires, les administrateurs, les politiques, que les citoyens viennent à leur tour apprendre une chose, c'est qu'il ne faut jamais livrer la patrie à un homme, n'importe l'homme, n'importent les circonstances ! »