LA GUERRE DE RUSSIE
L'alliance franco-russe. — En se rapprochant d'Alexandre, Napoléon avait eu pour but de s'assurer une alliance contre l'Angleterre. De son côté, le tsar, dégoûté de la coalition et considérant l'épuisement de ses armées, espérait, grâce à l'alliance française, pouvoir se tailler un empire d'Orient, tandis que Napoléon régnerait sur l'Occident.
(1) En 1810, les Anglais occupèrent Ceuta, ruinant les projets de Napoléon sur le Maroc.
Cependant, dès l'origine, l'alliance franco-russe contenait des germes de fragilité. Malgré tout, le tsar envisageait comme périlleuse pour lui l'extension sans limites de la puissance française. Napoléon faisait tout espérer au tsar en Orient, mais il avait des arrièrepensées qui l'empêchaient de prendre des engagements positifs (1). Contre la Russie il avait ressuscité la Pologne et réveillé la Turquie : il ne pouvait sacrifier ni l'une ni l'autre.
Un grand mouvement national avait entraîné les Polonais contre
leurs aigles à Poniatowski en demandant à se battre encore : les sacrifices étaient sans limites, les espérances sans bornes. Un État polonais fut donc rétabli sous le nom de grand-duché de Varsovie, et il constitua un frein pour la Prusse. Quanta la Turquie, on risquait, en l'abandonnant, de la jeter dans les bras de l'Angleterre. Or Alexandre n'entendait pas plus favoriser les Polonais que renoncer à s'agrandir aux dépens de la Porte. Il voulait Constantinople, Varsovie, la rive droite de la Vistule, la Prusse indemnisée
°Briansk ^VARSOVH
oZnerz °Lodz
CAMPAGNE de RUSSIE
Echelle 1: 6500000
Carte pour suivre la campagne de Russie.
les Russes sous les drapeaux de Napoléon. On avait vu les femmes de l'aristocratie envoyer leur argenterie et leurs bijoux à la Monnaie, les jeunes gens qui ne portaient pas d'uniforme éviter de se montrer dans les rues de Varsovie pour ne pas être insultés par les gamins, des soldats de vingt ans, se soutenant à peine, rapporter
(1) De 1804 à 1807, la pensée de provoquer avec la Prusse, avec l'Autriche surtout, une entente sur l'Orient, inspire périodiquement l'action diplomatique de Napoléon ; elle en l'orme un des traits essentiels. Talleyrand, qui tient le portefeuille des relations extérieures, s'en fait l'interprète. De Strasbourg il envoie à Napoléon au cours de la campagne de 1805, après Ulm et avant Austerlilz, un mémoire célèbre où il propose un nouveau système politique unissant l'Autriche à la France et la mettant en opposition avec l'Angleterre et la Russie. Ce système consistait à enlever à l'Autriche le Tyrol, la Vénétie, la Souabe, de manière à supprimer tout contact et tout conflit avec la France et à lui donner des compensations sur le Danube (Moldo-Valachie, Bessarabie), de manière à la mettre en opposition avec la Russie. Celle-ci, se voyant la route barrée en Orient, se retournerait vers l'extrême Orient, où elle se heurterait à l'Angleterre, maîtresse des Indes. Ce double déplacement organiserait le conflit entre nos adversaires et résoudrait « le problème de la paix le plus durable que la raison puisse permettre d'espérer ». La politique que Talleyrand préconisait en 1805 pour l'Autriche est précisément celle que Bismarck lui fit adopter après le congrès de Berlin, et le changement de front de la Russie du sud vers l'est devait aboutir au début du xxe siècle à la guerre russo-japonaise. Après Austerlitz, Talleyrand supplie Napoléon de relire son projet, mais celui-ci n'en tient pas compte, hanté par l'idée de l'Orient qu'il veut garder pour lui seul. C'est ce qu'un historien, Emile Bourgeois, a appelé le « secret de l'empereur ». Après Tilsitt, la politique orientale de Napoléon se manifesta par la mission du général Gardane en Perse (1807), et surtout par l'ambassade du général Sebastiani à Conslantinople. Napoléon, désireux d'écarter la Russie de la Méditerranée et de Constantirople, voulut que l'alliance russe elle-même servît ce dessein hostile aux Russes. Il prétendit établir sa propre suprématie sur l'Orient comme sur l'Occident pour être vraiment « l'empereur ». Il échoua et devait échouer: mais il est remarquable que, depuis, la Russie n'a fait aucun progrès dans les Ralkans, qu'elle n'a pas franchi la barrière qui, alors, se dressa devant elle, et que Napoléon ruina, peut-être à jamais, le grand « projet grec » de Catherine II. (Voir E. Driault, La Politique orientale de Napoléon. Sebastiani et Gardane [1904]).
On a aussi prêté à Napoléon le projet de s'ouvrir par la Russie la route des Indes, et les soldats de la grande armée parlaient de ce gigantesque dessein. Un sous-officier du nom de Jean-Denis Lebas écrivait de Dantzig en 1812 : « L'empereur des Français veut que la Russie lui donne un passage libre pour passer dans les Saingues (Indes), pour empêcher le commerce avec l'Angleterre. »
sous sa suzeraineté, la Ligue des Neutres remplaçant, au profit des Russes, le blocus continental. A Tilsitt et à Erfurt, sa grâce et ses effusions donnèrent le change à Napoléon qui s'écria : « C'est un héros de roman ! » En réalité le tsar, pendant cinq ans, trompera ses ministres et Napoléon lui-même.
Le choix de Savary comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg fut une première cause de froissements : la tsarine, qui était une princesse de Bade, ne parlait jamais sans indignation de l'affaire du duc d'Enghien, dans laquelle Savary avait été compromis. On dut remplacer le duc de Rovigo par le duc de Vicence, Caulaincourt.
Après avoir en 1808 annexé la Finlande qui couvrait sa capitale, Alexandre voulut s'emparer de la Moldo-Valachie. Napoléon lui demanda d'abord une compensation en Silésie, puis l'amusa avec un fallacieux projet d'expédition aux Indes et de partage de l'empire turc , mais sans admettre l'établissement des Russes à Constantinople. Dès ce moment l'alliance a perdu toute solidité. A Erfurt, Talleyrand a excité la méfiance du tsar en lui tenant, dans des conversations particulières, un langage différent de celui de l'empereur, le pressant de ménager l'Autriche et de ne pas enchaîner plus complètement sa liberté d'action.
L'attitude de la Russie pendant la campagne de 1809 exaspère Napoléon : les troupes du tsar ne lui ont donné qu'un concours dérisoire en Galicie et il se venge en agrandissant le duché de Varsovie.
Le peuple russe est, encore moins que son maître, favorable à l'alliance française : les salons de Saint-Pétersbourg se réjouissent à la nouvelle d Essling.
La brouille commence après le divorce. Napoléon a demandé la main de la grande-duchesse Anne. Alexandre et Roumiantsov profitent de l'occasion pour faire signer à Caulaincourt un traité dont une clause porte que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli (4 janvier 1810). Napoléon comprend qu'on veut l'amuser et même le jouer : il conclut en vingt-quatre heures le mariage autrichien.
A mesure que le conflit s'aggrave, chacun des deux empereurs a besoin de la Pologne et veut maintenant la reconstituer avec le concours de l'Autriche.
Dès ce moment, la guerre est inévitable. Alexandre la souhaite en haine de la politique napoléonienne et parce qu'il se pose en vengeur de l'Europe, en libérateur des peuples; Napoléon, parce qu'il croit que l'Angleterre, acculée à la ruine par le blocus continental, succombera le jour où elle sera privée des débouchés russes.
A la fin de l'année 1810, Alexandre prohibe un grand nombre
LE CONSULAT ET L'EMPIRE
de marchandises françaises; il veut prendre l'offensive et projette de surprendre Napoléon avec l'aide de la Pologne reconstituée. Il fait un premier essai de mobilisation et, en février 1811, il a 240000 hommes sur la frontière. Cette combinaison (offensive, et non défensive comme l'ont cru Thiers et Lanfrey), échoue par la résis'ance des Polonais, qui avertissent Napoléon. Celui-ci, presque en même temps, le 10 janvier 1811, décrète la mobilisation de la grande armée.
L'année 1811 se passe en récriminations réciproques et en préparatifs. Enfin, le8 avril 1812, le tsar formule une demande d'évacuation, par les Français, de la Poméranie et de la Prusse, et Napoléon déciile l'ouverture de la campagne pour le printemps suivant.
En résumé, l'alliance franco-russe n'était pas viable : Alexandre y voyait le moyen de contenir Napoléon en l'arrêtant, et Napoléon le moyen de dominer le continent pour anéantir l'Angleterre. L'alliance reposait sur cette double proposition que la France et la Russie avaient des intérêts communs et pas de frontières communes. L'effet même de l'alliance devait être, après le blocus continental, de mettre ces intérêts en antagonisme, et, par l'extension de l'empire français, de rapprocher les frontières.
Les causes occasionnelles de la rupture avaient été le refus parle tsar delà main de sa sœur, l'annexion du grand-duché d'Oldenbourg, que gouvernait le mari de la grande-duchesse refusée à Napoléon, l'importance donnée au grand-duché de Varsovie, enlin la volonté de Napoléon de ne permettre aucune extension de la Russie vers Gonstantinople.
Bertmer,
Passage du Niémen. - En par Pajou fils (MusLÎe de ailles). partant pour la Russie, Napoléon s'arrêta à Dresde pour y recevoir les hommages des souverains allemands, impressionner par ce spectacle l'âme d'Alexandre et éblouir l'Europe par le déploiement de sa puissance politique. On a donné le nom de Congrès de Dresde à la réunion de souverains qui se tint dans cette ville du 16 au 28 mai 1812.
La grande armée destinée à agir contre le tsar, et répartie entre la Galicie et la Baltique, a été appelée par les Russes « l'armée des vingt nations ». Dans les onze corps qui la composaient, on trouvait en effet dispersés des Polonais (70000), des Allemands, des Prussiens, des Italiens du nord et du sud, des Croates, des Suisses, même des Espagnols (régiment Joseph-Napoléon) et des Portugais, sans compter le corps auxiliaire autrichien de Schwarzenberg. Au 1er juin 1812 l'effectif de cette immense armée était de 678000 hommes, dont 355000 Français; 533 000 passèrent le fleuve : 462000 avec Napoléon, le reste comme réserve. Murât, cédant aux instances de Caroline, avait consenti à rejoindre la grande armée.
L'armée russe était rassemblée en trois groupes principaux : au centre, le général Barclay deTolly, qu'accompagnait le tsar, couvrait Vilna en occupant la rive droite du Niémen. A droite commandait Wittgenstein, à gauche Bagration, dans la direction de Pinsk.
Napoléon quitta Dresde le 29 mai, arriva à Thorn le 2 juin, à Dantzig le 7, à Kœnigsberg le 12, poussant toute son armée sur le Niémen, que le centre traversa en amont de Kovno, dans la nuit du 23 au 24 juin. Le jour même, Bostopchine écrivait au tsar : « Votre empire a deux défenseurs puissants : son étendue et son climat. L'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan, invincible à Tobolsk. »
Macdonald esta l'extrême gauche, vers Tilsitt, avec 30000 hommes; Napoléon au centre, avec 2000U0 hommes; le prince Eugène à droite, avec 80000 hommes. Le roi Jérôme se tient en face de Grodno, avec 70 000 hommes. Berthier est major général de la grande armée.
Combats de Mohilev (23 juillet) et d'Ostrovno (25-26 juillet). — C'est sur le centre russe que Napoléon décide de porter son premier effort en mai chant sur Mina, tandis qu'à sa gauche Macdonald contiendra Wittgenstein, et que Davout barrera, au sud-est, la route à Bagration. Il entre en effet le 28 juin à Vilna, que l'empereur Alexandre el Barclay de Tolly viennent de quitter, et en sort le 16 juillet 1812 pour devancer Barclay à Vitepsk. Davout marche
Ney (Musée de Versailles)
dans la direction de Mohilev et livre, en avant de cette ville (23 juillet), un combat sanglant à Bagration. Ney et Murât battent le général russe Ostermann à Oslrovno (25-26 juillet).
Batailles de Smolensk (17-18 août) et de Valoutina (19 août). — Le 17 juillet, à Vitepsk, Murât et Eugène refoulent la cavalerie de Pahlen. L'empereur compte pour le lendemain sur une grande bataille, mais Barclay décampe dans la nuit du 27 au 28 juillet et dérobe ses mouvements à l'armée française. Napoléon rentre à Vitepsk pour faire reposer ses troupes, et Barclay fait sa jonction avec Bagration. L'armée russe, forte de 130000 hommes, barre l'espace compris entre le Dnieper et la Dvina. Napoléon décide de passer le Dnieper à Orcha avec 185000 hommes, de le remonter sur la rive gauche et de le repasser à Smolensk, ayant ainsi tourné l'armée ennemie et séparé les Busses du midi et du centre de l'empire,
ainsi que de Moscou; c'est sa manœuvre favorite : celle d'Ulm pour couper les Autrichiens de Vienne, celle d'Iéna pour couper les Prussiens de Berlin. L'armée française se met en marche vers Smolensk (11-12 août), traverse le Dnieper (14 août) et remonte la rive gauche du fleuve jusqu'à Smolensk. Ney entre dans Krasnoié et en chasse les Russes (14 août). Ceux-ci couvrent les hauteurs de Smolensk : les Français attaquent les faubourgs situés sur la rive gauche du Dnieper, et la nuit seule sépare les combattants. La lutte recommence le lendemain. Les arrière-gardes de Barclay et de Bagration évacuent la ville après l'avoir incendiée et se retirent sur la routedeMoscou(18août).
Murât, Ney, Junotse mettent à leur poursuite : ils se trouvent aux prises, à Valoutina, avec 40 000 Russes, protégés par une artillerie formidable. La nuit encore met fin à la lutte, et le combat coûte aux Fiançais et aux Russes 7 000 ou 8 000 hommes (19 août). Le même jour Wittgenstein a été battu près de Polotsk par Oudinot et Gouvion-Saint-Cyr.
Lntre le Niémen el le Dnieper, la grande armée a déjà perdu 123000 hommes, pour la plupart étrangers. Les survivants ne s'avancent qu'avec inquiétude dans ces plaines immenses qui devaient être le tombeau de la plupart d'entre eux.
Bataille de la Moskova (7 septembre). — Napoléon se dirige vers Moscou, où il compte livrer une bataille décisive. Il part de Smolensk dans la nuit du 24 au 25 août et marche sur Dorogoboudj, qu'il trouve dévastée et en cendres ; le 28 août il esta Viasma, le 1er septembre à Ghjatz. Jusque-là les Busses ont systématiquement reculé pas à pas devant la grande armée et opposé un désert aux Français en brûlant les villes et les villages. Koutousov, qui a reçu le commandement en chef des armées réunies de Barclay et de Bagra tion, décide délivrer bataille en avant de Moscou (7 septembre 1812), au village de Borodino, dans les environs de Mojaisk, près de la .Moskova, affluent de l'Oka : il oblige les Busses à reculer.
Les Français à Moscou (14 septembre-19 octobre). L'incendie. — Après la bataille de la Moskova, la grande armée, réduite à 100000 hommes, poursuivit sa marche sur Moscou. Elle y entra sans coup férir le 14 septembre, trouva la ville abandonnée par ses habitants et s'y cantonna. Napoléon s'installa avec sa garde au Kremlin, le palais-forteresse des tsars, d'où il envoya à l'empereur Alexandre des proposilions de paix. La nuit suivante, quelques incendies éclatèrent. Aussitôt éteints, ils reprirent et se multiplièrent dans la journée du 15, puis se développèrent dans la nuit du 15 au 16; le lendemain, activés par un vent violent, ils ravagèrent les quartiers de l'ouest, les plus riches : Moscou, ville de bois, aux immenses entrepôts bondés de fourrages et d'alcools, ne fut bientôl plus qu'un brasier. Dans la nuit du 16au 17, la grande armée alla camper dans la banlieue. Napoléon s'enfuit précipitamment du Kremlin et se réfugia au château de Petrovskoï, aune lieue de là. L'incendie continua toute la journée du 17. Il s'arrêta enfin, après avoir détruit les quatre cinquièmes de la ville, et une pluie ahon-
Plan de la bataille de la Moskova (1812).
Koutousov s'établit sur le plateau de Gorki, son centre à Borodino et Semenovskoïé, sa droite sous Barclay, appuyée à la Kolocza, sa gauche sous Bagration, se repliant vers le bois d Outitsa. Ce front immense est protégé, en avant, par une série d'ouvrages, dont la « grande redoute », au sud de Borodino, et trois « flèches » couvrant l'armée de Bagration. Les deux armées ont à peu près le même effectif : 120 000 ou 125 000 hommes. Le 7 septembre, au point du jour, Napoléon ouvre un violent feu d'artillerie contre les ouvrages russes. A sept heures, le prince Eugène de Beauharnais, qui commande la gauche, prend Borodino, et tente, mais vainement, d'aborder la grande redoute. Pendant ce temps, Ney et Murât se ruent sur les trois flèches de Bagration. Ils les prennent, les perdent et les reprennent enfin vers onze heures, au prix de pertes, énormes. Puis c'est le tour du village de Semenovskoïé, ou Ney pénètre à midi. Les Russes se reforment alors et tentent un retour offensif contre nos troupes épuisées. Une seconde bataille commence : Ney s'y jette avec sa fougue ordinaire et, à deux heures, force l'ennemi à reculersur toute la ligne. Puis Murât se tourne contre la grande redoute : la cavalerie deMontbrun s'élance, suivie des cuirassiers de Caulaincourt qui réussissent à pénétrer dans l'ouvrage par la gorge, tandis que les divisions Morand et Gérard l'attaquent de front; à trois heures, nous en sommes maîtres. Cependant les Russes, bien qu'écrasés par toute l'artillerie de réserve, nous tiennent en échec pendant deux heures encore. Enfin, vers six heures, Koutousov se retire sur Moscou. Il a perdu 60000 hommes. Nous avions de notre côté 30 000 hommes tuésou blessés, dont 43 généraux, parmi lesquels Montbrun et Cauaincourt, mortellement frappés à l'assaut de la grande redoute.
dante vint noyer les ruines fumantes : Napoléon put alors rentrer à Moscou (1).
Dans cet incendie de cinq jours, 15 000 blessés russes avaient péri. On a accusé le gouverneur Rostopchine de l'avoir fait allumer par des forçats, relâcliés tout exprès, et l'enlè-
Le maréchal Ney à la retraite de Russie, par Yvon
(1) C'est du quartier général de Moscou que Napoléon dala le célèbre décret du 15 octobre 1812, dit décret de Moscou, sur l'organisation du Théâtre-Français, placé désormais sous la surveillance et la direction du surintendant des spectacles et d'un commissaire impérial.
vement préalable de loutes les pompes, le départ forcé des habitants constituent à cet égard de graves présomptions. Mais Rostopchine s'est toujours énergiquement défendu de cet acte de barbarie patriotique.
En réoccupant Moscou, les Français trouvèrent dans les cuves des quantités prodigieuses de vivres, de quoi nourrir l'armée pendant six mois, au dire de Larrey. Mais l'hiver approchait, le tsar ne répondait pas aux avances de Napoléon. Koutousov s'apprêtait à reparaître devant Moscou avec 170 000 hommes, tandis que ses lieutenants se réuniraient à Smolensk pour nous couper la retraite. Il n'y avait pas un instant à perdre, et les Français se décidèrent à quitter Moscou (19 octobre), prenant la route du sud pour traverser l'Ukraine, qui leur offrait un pays moins ravagé et un climat plus doux. Mortier, resté en arrière avec 10000 hommes, fit sauter le Kremlin.
La retraite. Combats de Malo-Jaroslavetz (24 octobre), de Viasma (3 novembre), de Krasnoié (16, 17, 18 novembre).
— La retraite de Russie est à jamais célèbre par les malheurs et l'héroïsme qui la signalèrent. La grande armée était harcelée par les Russes et les Cosaques; le froid et la neige achevaient d'anéantir nos soldats épuisés de misère, de faim, de fatigue, et démoralisés. L'ennemi n'attaquait pas les Français en face, mais se portait constamment sur les flancs et sur les derrières de l'armée, s'emparait des traînards sur les routes, attendant nos soldats au passage des rivières.
Koutousov vient à Malo-Jaroslavetz pour nous barrer la route de Kalouga. Le prince Eugène le fait reculer (24 octobre); mais, afin d'éviter des combats journaliers, l'armée reprend la route qu'elle avait suivie pour arriver à Moscou. Elle traverse le champ de bataille de la Moskova et arrive le 3 novembre à Viasma, où Ney doit de nouveau se frayer un passage. Tout à coup le ciel se couvre, la neige tombe à gros flocons, les chemins, les ravins et les fossés disparaissent, le froid fait descendre le thermomètre à 18 degrés et bientôt à 28. L'armée marche en désordre, se désorganise; la retraite prend l'apparence d'une déroute; les soldats périssent par centaines; il faut abandonner des batteries complètes, des convois dételés. Transis de froid, les hommes disparaissent sous la neige. Cependant l'espérance d'atteindre Smolensk soulient le courage des soldats : Napoléon y entre avec sa garde le 9 novembre. Ayant appris que les deux armées russes de Wittgenstein et de Tchitchakov vont se réunir avec Koutousov pour défendre le passage de la Béré-
sina, il abandonne Smolensk (14 novembre) et arrive à Krasnoié deux jours après, entraînant avec lui les SU 000 hommes qui lui restent à peine. L'armée française, attaquée en liane par Miloradovitch et par Vinsusov, soutient encore trois journées de lutte : Ney la rallie à grand'peine; il perce trois fois l'armée ennemie et lui échappe miraculeusement. De Smolensk à Krasnoié nous avions laissé 26000 traînards.
Passage de la Bérésina (26-29 novembre). — Tous ces maux ne sont rien en comparaison de ceux qui attendent l'armée française sur les bords de la Bérésina. Poursuivi par Koutousov, Napoléon compte traverser la rivière à demi congelée. Il arrive, le 21 novembre, sur le pont de Borisov, le seul qui n'ait pas été détruit; mais, le 22, il apprend que l'amiral Tchitchakov, remontant la rive droite, s'est emparé du passage, tandis que l'armée de Wittgenstein, venue du nord et descendant la rive gauche, occupe la seule route encore ouverte aux troupes françaises, cernées entre un cours d'eau infranchissable et trois armées ennemies.
LE CONSULAT ET L'EMPIRE
Le général Corbineau découvre heureusement un gué à Studianka, à 3 lieues au nord de Borisov. Napoléon compte tromper l'ennemi par une démonstration sur Borisov et ordonne de jeter rapidement un pont à Studianka. Le 2o, les pontonniers du général Eblé travaillent au milieu des glaçons qui s'attachent à leurs corps : presque tous périssent de froid ou se noient en jetant dans le fleuve une double ligne de chevalets. Le 26, le corps d'Oudinot traverse la Bérésina pour s'établir sur la rive droite. Dans lajournéedu27, le passage continue sans que l'ennemi paraisse s'en apercevoir; mais le lendemain, les Russes combinent leurs efforts pour une attaque énergique et simultanée; lavant-garde de Koutousov enveloppe la division Partouneaux, laissée dans Borisov pour l'abuser sur les intentions de Napoléon, et la force à capituler le 28 au matin. Sur la rive droite, en face du pont de Studianka, Oudinot et Ney repoussent les assauts furieux de Tchitchakov, après lui avoir infligé une perte de 6000 hommes; sur la rive gauche, enfin, Victor, chargé de protéger la retraite, tient télé, avec 9000 soldats, aux 40000 hommes de Wittgenstein, mais ne peut empêcher l'artillerie russe de balayer de ses boulets les deux ponts, alors couverts d'épaisses colonnes d'hommes et de chevaux. Les ponts s'entlamment, s'écroulent, et charrettes, caissons, malades, fantassins, cavaliers, tout s'abîme dans la rivière. Le 29 au matin, Victor repasse le fleuve et fait sauter les ponts, trop tôt malheureusement pour que tous les traînards aient eu le temps de les traverser.
La grande armée, réduite de moitié, continue sa marche sur Vilna. Elle ne se compose plus à ce moment que d'une théorie de malheureux, couverts de haillons, aux pieds meurtris, au visage décharné et terreux. Beaucoup ont jeté leurs armes le long des routes déjà jonchées de morts ou de mourants. Chaque soir, à cinq heures, Ney soutient héroïquement la retraite et gagne son surnom de « brave des braves ».
C'est l'épisode le plus triste de la campagne de Russie. « J'ai vu, dit Langeron, un homme mort ayant les dents enfoncées dans les cuisses d'un cheval qui palpitait encore. J'ai vu un homme mort dans un cheval qu'il avait éventré pour s'y fourrer et s'y réchauffer. J'en ai vu un arrachant avec ses dents les entrailles d'un cheval mort; j'ai vu des hommes morts à qui on avait coupé des lanières de chair aux cuisses pour s'en nourrir. »
Départ de l'Empereur. Passage du Niémen. — L'Empereur abandonna à Smorgoni (o décembre) les débris de ses légions et laissa le commandement a Murât. Il fut informé à Dorogobuge, près Smolensk, le 6 novembre, de la conspiration et de l'exécution du général Malel 1 1.
Pendant ce temps, les trois armées russes allaient nous enfermer dans Vilna, qu'il fallut évacuer en désordre. On aperçut enfin le Niémen, que l'on se préparait à passer à Kovno, lorsque des nuées de Cosaques firent irruption et produisirent un horrible désordre, malgré les efforts de Ney, de Gérard et de Marchand (14 décembre). .Ney saisit un fusil, se battit comme un soldat, et passa le fleuve h- dernier 30 décembre). On arriva enfin à Kœnit;sberg à la tin de
1 La conspiration du général Malet. — Parmi les « suspects » politiques internes en 181-2 dans la maison de saule du Dr Dubuisson, place du Trône, se trouvait l'abbé Lafon, un ancien royaliste, qui persuada à l'exil Malel. conspirateur impénitent, de tenter le renversement de Napoléon. Malet, accompagné du caporal Râteau, revêtu d'un uniforme d'aide de camp, et de l'étudiant en droit André Boutreux, transformé en commissaire de police, -e présenta dans la nuit du23oclobre, à3h. 1 -> du malin, à la caserne delà rue Popincourt el annonça au commandant Soulier la mort de l'empereur ei la constitution d'un gouvernement provisoire: Boutreux, ceint de l'écharpe tricolore, donna aux troupes assemblées el en armes lecture d'un prétendu sénalus-consulle el d'une prétendue proclamation. Le commandant reçut l'ordre d'occuper l'Hôtel de ville, pendant que Malet, suivi d'un millier d'hommes, se rendait à la Force, délivrait les généraux Guidai el Lahorie, qui allèrent prendre possession du ministère île la Police, nommait un nom eau préfet de la Seine i-l courait s'installer, place Vendôme, il l'hôtel du gouvernement militaire. Le ministre de la Police, Savary, et le préfet de police, Pasquier, -e laissèrent arrêter el conduire à la Force; le préfel de la Seine, Frochot, accepta de confiance les graves nouvelles que lui donna Soulier; le général Ilulin, gouverneur de Pari<. ayant demande à Malel de lui montrer ses
ordres », recul à bout portant un coup de pistolet la balle ne put rire extraite de la mâchoire, el Ilulin fut, de ce l'ail, surnommé le général Bouffe lu Balle Mais à l'hôtel de l'état-major, situé aussi place Vendôme, le colonel Doucet, qui avait flairé la conspiration, se jeta sur Malel et, du balcon, cria aux troupes et ii la foule que l'empereur était toujours vivant. Malel, envoyé à l'Abbaye, fui fusillé le 29 octobre, avec douze de ses coaccusés; deux autres, dont Râteau, bénéficièrent à un sursis. Il répondil au président, qui lui demandait - il avait des complices : « La France entière, el vous-même, si j'avais réussi. » — Voir E. Gi illon, Les Complots militaires sous le Consulat et l'Empire, et S. Gigon, La Conspiration du général Malel (1913).
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(Lithographie de Delpech.)
décembre : l'armée était réduite à 40000 hommes débandés, qui, sous le commandement d'Eugène, reculèrent lentement jusqu'à l'Elbe. Cédait un désastre irréparable, non seulement au point de vue militaire, mais encore au point de vue politique, car la moitié des morts étaient de nationalité étrangère, et les populations des pays alliés ou protégés, déjà mécontentes, allaient être exaspérées.
Cinq mois avaient suffi pour anéantir la grande armée. Le nombre, la valeur, l'énergie, l'héroïsme de soldats qui s'étaient tant de fois couverts de gloire, n'avaient pu venir à bout de la famine et du froid. Napoléon espérait, en s'emparant de Moscou, agir moralement sur Saint-Pétersbourg, profiter de la faiblesse du gouvernement russe, entretenir les dissensions entre le gouvernement
et les grands de l'État. L'incendie et l'abandon de Moscou portèrent un coup fatal à ses conceptions. L'immensité du territoire, la coexistence de deux capitales très éloignées l'une de l'autre, la guerre devenue nationale, l'horreur des frimas, la destruction de toutes les ressources propres à alimenter l'armée vinrent à bout de son audace. Il avait battu l'armée russe et pris Moscou, mais il avait négligé d'y réunir des forces redoutables, de prévoir une meilleure organisation des services d'alimentation, de créer un meilleur dispositif de marche, de fortifier toutes les places de quelque importance, d'y laisser des garnisons suffisantes pour faciliter une retraite qu'il aurait fallu prévoir. On a dit que Napoléon aurait dû s'arrêter au Dnieper et à la Duna, terminer la campagne avec la prise de Smolensk, assurer ses ailes, appeler les Polonais aux armes, et ne marcher sur Moscou qu'après s'être assuré une formidable base d'opérations. Mais, comme le fait observer Clausewitz, Napoléon n'avait aucun goût pour un rôle qui ne l'eût conduit qu'à parer les coups des Busses sans espérer leur en portera son tour; il n'aurait jamais consenti à consacrer deux campagnes à la guerre contre la Bussie : la première, pour se borner aux sièges de Biga et de Bobruisk, en laissant l'armée russe presque intacte et en immobilisant ses forces pendant l'hiver; la seconde, pour attaquer enfin une armée qui se serait considérablement renforcée et aurait pu lui opposer une résistance opiniâtre. Il préférait tomber sur les Busses à demi préparés, leur arracher la victoire de force, atteindre Moscou d'une traite et faire la paix en trois mois.
La campagne de 1812, très travaillée, admirable comme plan d'invasion, puisque de Moltke l'étudia en vue des guerres de 1866 el de 1870, était d'une réalisation impossible sans les secours modernes du télégraphe et du chemin de fer.
BIBLIOGRAPHIE
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Évacuation de l'Espagne. — Valence succomba après la bataille de Sagonte, mais Wellington s'empara de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz et parut sur les bailleurs des Arapiles, près de Salamanque : Marmont accepta et perdit la bataille (22 juillet 1812). Le général anglais délivra Valladolid et entra à Madrid, que Joseph dut abandonner jusqu'au 2 novembre.
Wellington est nommé généralissime des armées alliées. Les guérillas, qui ont pour chefs Mina, Longa, etc., coupent les coramunicalions avec la France. Joseph sort de Madrid pour la dernière fois, le 18 mars 1813; il est également forcé de s'éloigner de Valladolid et de se diriger vers Miranda et Vittoria. Nos armées sont poursuivies par le général en chef des alliés. Une bataille devient inévitable : les Français vont soutenir avec 54000 hommes le choc de 90000 Anglais, Espagnols et Portugais. La bataille se livre dans la plaine de Vittoria (21 juin 1813), où la défaite des Français, qui perdent toute leur artillerie, se change en un véritable désastre. Notre armée, harcelée par l'ennemi, atteint Pampelune le 25 juin 1813 et rentre en France par la vallée de Roncevaux.
Joseph, général en chef des troupes françaises, quoique incapable de les diriger, avait méconnu les ordres de l'empereur et ses propres intérêts, s'était usé en querelles avec Soult, avait négligé d'assurer la possession du nord de la Péninsule. Il se confina à Mortefontaine, pendant que l'empereur livrait la sanglante bataille de Leipzig, après laquelle il fut obligé de repasser le Rhin.
Soult arriva à Bayonne le 12 juillet 1813 et réussit à se maintenir de longs mois encore. Mais l'Espagne était perdue, et c'est en France que le théâtre de la guerre allait se trouver transporté.