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IV. — LA PREMIÈRE RESTAURATION (G AVRIL 1814-20 MARS

Le gouvernement provisoire. Avènement de Louis XVIII.

— Le Sénat nomma le leravril un gouvernement provisoire composé, sous la présidence deTalleyrand, qui avait rédigé l'acte de déchéance, du général Beurnonville, du comte de Jaucourt, du duc de Dalberg et de l'abbé de Montesquiou, ancien membre de l'Assemblée constituante. Le 3, il déclara Napoléon et sa famille déchus du trône et délia le peuple et l'armée du serment de fidélité envers l'empereur. A qui serait donné le pouvoir? A Bernadolte, venu à Paris dans l'espoir de remplacer son ancien chef? Au roi de Rome, sous la régence de sa mère? A la branche cadette? Les alliés examinèrent les diverses solutions qui se présentaient, et le rétablissement de la République fut même envisagé.

Chateaubriand (qui publia à cette occasion sa brochure: De Bonaparte et des Bourbons) demandait le rétablissement de la monarchie légitime, et c'était aussi le vœu de Talleyrand. « La France, au milieu des horreurs de l'invasion, voulait, a écrit ce dernier, être libre et respectée; c'était vouloir la maison de Bourbon dans l'ordre prescrit par la légitimité. L'Europe, inquiète encore au milieu de la France, voulait qu'elle désarmât, qu'elle rentrât dans ses anciennes limites, que la paix n'eût plus besoin d'être constamment surveillée; elle demandait des garanties: c'était aussi vouloir la maison de Bourbon. » Talleyrand devenait le défenseur du principe de la légitimité, après avoir servi les régimes qui lui avaient porté les plus rudes assauts.

Le tsar n'aimait pas les Bourbons. Il doutait de la solidité de leur trône; il ne croyait pas qu'ils eussent laissé de racines dans le pays. Ce n'est pas sans hésitation, pour ne pas dire sans répugnance, qu'il favorisa leur rétablissement, sur les instances de Talleyrand et du baron de Vitrolles; il avait entendu crier: Vivent les Bourbons! lors de l'entrée des alliés à Paris, et il crut peut-être, en favorisant la restauration de l'ancienne dynastie, répondre au désir du pays, surtoul lorsque, le 6 avril 1814, le Sénat eut voté une Constitution el rétabli la monarchie héréditaire en laveur dufrère puîné de LouisX VI, Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence. Talleyrand avait trahi Napoléon au profit de la Russie et de l'Autriche : c'est chez lui que descendit le tsar lors de l'entrée des alliés à Paris.

Le Sénat partait de ce principe que les Bourbons et la nation devaient s'unir par un nouveau pacte; niais le roi considérait que les droits de sa famille avaient élé suspendus, non anéantis. Aussi la Constitution sénatoriale du 6 avril ne fut-elle acceptée ni par le comte d'Artois, qui précéda son frère à Paris, ni par le roi.

Après la mort du jeune prince, détenu au Temple, le comte de Provence avait pris le nom de Louis XVIII. Eloigné de Vérone lors de la campagne de Bonaparte en Italie, il avait successivement vécu à Blankenbourg, dans le duché de Brunswick; à Mittau, en Courlande; enfin à Varsovie. 11 avait cherché à s'entendre avec le Premier Consul, mais il n'avait pas tardé à constater tout ce que ce projet avait de chimérique. Quand la paix de Tilsitt lui parut avoir asservi à Napoléon I'r l'Europe continentale, il transporta en Angleterre sa royauté nomade, attendant que les fautes de l'empereur lui ouvrissent les portes de la France et continuant de protester contre l'usurpation de ses droits historiques.

Entrée du comte d'Artois à Paris. — Précédant Louis XVIII d'une quinzaine de jours, le comte d'Artois, lieutenant général du royaume, lit, le 12 avril, une entrée solennelle dans Paris, au milieu de l'inquiétude des divers partis. Dans ces circonstances délicates, on attendait de Monsieur un avertissement quelconque. Le mot d'ordre donné par le chef du gouvernement provisoire, Talleyrand, était de contenter tout le monde. Chargé d'envoyer au Moniteur, organe officiel, le discours prononcé par le prince, le comte Beugnot, ministre de l'Intérieur, y introduisit la phrase suivante : « Bien n'est changé en France, si ce n'est qu'il s'y trouve un Fiançais de plus. » Cette version habile eut un immense succès; chaque parti put se flatter que rien ne serait changé, soit dans la France de l'ancien régime, soit dans la France républicaine.

LE CONSULAT ET L'EMPIRE

Arrivée de Louis XVIII à Calais, par J. Goubaud (Versailles).

Convention de Paris (23 avril 1814). — Le 23 avril, le comte d'Artois signa avec les puissances alliées une convention aux termes de laquelle il devait être fait remise « des places situées sur le Rhin, non comprises dans les limites de la France du lor janvier 1792, et celles entre le Rhin et ces mêmes limites, dans l'espace de dix jours; des places du Piémont et dans les autres parties de l'Italie qui appartenaient à la France, dans celui de quinze jours; de celles de l'Espagne, dans celui de vingt jours; et de toutes les autres places, sans exception, qui se trouvent occupées par les troupes françaises, de manière que la remise totale puisse être effectuée jusqu'au 1er juin prochain ».

La « dotation des forteresses et tout ce qui ne constituait pas une propriété particulière » devaient être remis aux alliés, et dans la dotation étaient compris, non seulement les dépôts d'artillerie et de munitions, mais encore les autres provisions de tout genre, ainsi que les archives, inventaires, cartes et plans.

D'un seul trait de plume, le comte d'Artois, à l'instigation de Talleyrand, livrait aux alliés toutes les conquêtes de la République et de l'Empire, 53 places fortes ou ports de.mer, 42 000 bouches à feu, des magasins immenses, 31 vaisseaux de ligne et 12 frégates, et cela au prix d'une simple suspension d'hostilités, qui ne préjugeait en rien les dispositions de la paix future. Un des négociateurs de la convention a évalué à 1 milliard et demi l'importance du matériel et des valeurs mobilières qu'elle coûta à la France.

Le comte de Xesselrode rapporte que le tsar fut surpris de la facilité avec laquelle le comte d'Artois abandonnait tant de villes fortes. Pozzo di Borgo s'écria : « Si on marche dans cette voie, nous aurons fait à grand'peine de la « besogne qui ne durera guère. »

Entrée de Louis XVIII à Paris. La déclaration de Saint- Ouen (2 mai 1814). - Louis XVIII suivit de près son frère. Alexandre Ier ayant et.' à sa rencontre à Compiègne, le roi l'accueillit avec les airs «l'uni' majesté si hautaine que le tsar lui trouva « l'attitude de Louis XIV recevant à Versailles Philippe V, s'il avait été expulsé d'Espagne ».

A peine débarqué à Calais 24 avril , Louis XVIII refusa de souscrire à la Constitution que venait d'élaborer le Sénat, cet acte lui paraissant une atteinte à la prérogative royale. Cependant, devant, les représentati'Uis du tsar, il se lit précéder dans la capitale par la célèbre déclaration de S'iinl-Oui-n, qui promettait le maintien du gouvernement représentatif et le droit [tour la nation de consentir l'impôt, le respect des libertés publiques, l'ïrrévocabilité de la vente des biens nationaux, la responsabilité des ministres, l'inamovibilité

de la magistrature, l'admissibilité de tous les Français aux emplois civils et militaires.

Le 3 mai, Louis XVIII, dans un calèche découverte traînée par huit chevaux blancs, entra dans la capitale, ayant à ses côtés Madame Royale, duchesse d'Angoulême, li lie de Louis XVI, qu'il montrait au peuple avec une certaine affectation, et, en face, le prince de Condé et son fils, le duc de Bourbon. La vieille garde impériale escortait le cortège. « Son aspect était imposant, mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne, pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des cœurs envers ceux qui arrivaient. Les cris de : « Vive le roi 1 » se taisaient à son passage; on poussait de loin en loin ceux de : « Vive la garde, la vieille garde! », mais elle ne les accueillait pas mieux et semblait les prendre en dérision. A mesure qu'elle défilait, le silence s'accroissait. Bientôt on n'entendit plus que le bruit monotone de son pas accéléré, frappant sur le cœur. La consternation gagnait et la tristesse contagieuse de ces vieux grenadiers donnait à cette cérémonie l'apparence de funérailles de l'empereur bien plus que de l'avènement du roi. » (Comtesse de BoiGNt:.) Cette impression fut en partie dissipée par la brillante escorte de Monsieur, qui suivait, entouré de maréchaux, de généraux, d'officiers de la maison du roi et de la ligne.

Premier traité de Paris (30 mai 1814). — La convention du 23 avril servit de base au traité de paix signé à Paris, le 30 mai suivant, par la Fiance, l'Autriche, l'Angleterre, la Prusse et la Hussie. Il consommait la perte' des conquêtes de la République et de l'Empire et ramenait la France à ses limites du 1er janvier 17U2 (I). Des

(1) Il y aura paix cl amitié perpétuelles entre le roi de France, l'empereur d'Autriche et ses alliés. La France rentre dans ses limites du Ie1' jan\ ter 1792, sauf la conservation «le Miilhon<«\ d'Avignon, <!«■ Monlbéliiird cl de la plus grande partie de la Savoie. La liberté de navigation sur le llliin, garantie à tous les Etats riverains, sera réglée par le futur congrès ; la Hollande, placée

sous la souveraineté de la maison d'Orange, recevra un accroisse ni de

territoire; tous les Étals d'Allemagne seront indépendants et nids par un lien fédéralif; la Suisse restera indépendante; l'Italie, hors les pays qui reviendront à l'Autriche, sera composée d'États souverains; l'île de Malle el ses dépendances deviennent po e ions britanniques. La Fiance recouvre ses anciennes colonies, moins les îles de Tabago, de Sainte Lucie, l'île de France, Rodrigue, les Seychelles, qu'elle abandonne à 1* Angleterre, ainsi «pie tous les forts el établissements en dépendant; la France s'interdit toute espèce de fortification sur les territoires qu'elle recouvre dans l'Inde el ne pourra y entretenir que le nombre de soldais nécessaire pour le maintien de la p i

articles secrets prévoyaient la réunion d'un congrès à Vienne pour régler le sort des territoires cédés par la France « sur les bases arrêtées par les puissances alliées entre elles ».

Les alliés et surtout Alexandre Ier estimaient que la monarchie restaurée devait pour se maintenir dans un pays avide de paix, mais jaloux de liberté, abjurer l'absolutisme, et si Louis XVIII se décida à octroyer une charte constitutionnelle, au grand scandale de Metternich, sa détermination fut influencée dans une large mesure par les pressants conseils du tsar. Une commission de trois commissaires royaux, de neuf sénateurs et de neuf députés fut donc chargée de préparer l'acte constitutionnel et commença ses travaux le 22 mai.

Le tsar, fidèle aux engagements qu'il avait pris envers le Sénat, avait, le 30 avril 1814, à Gompiègne, pressé Louis XVIII de dégager sa parole, et c'est à son insistance qu'avait été due la déclaration de Saint-Ouen, fixant les bases de la charte. Le 24 mai, Alexandre Ier faisait connaître à Talleyrand que son départ était irrévocablement fixé pour la fin du mois. « Il faut, ajoutait-il, que la Constitution soit définitivement arrêtée et acceptée par le roi auparavant. » Les alliés ne voulaient pas en effet quitter Paris sans être certains que la France ne serait pas troublée par une révolution intérieure, et, le 2 juin, par l'organe de Bùlow, ils annoncèrent que les travaux de la commission devraient être achevés le 4 juin.

Le mot constitution, qui impliquait le consentement du peuple, fut écarté comme contraire au principe de la légitimité et de l'hérédité monarchiques. Sur la proposition de Beugnot, la commission adopta le mot charte, et l'acte constitutionnel du 4 juin fut en effet une charte octroyée par le roi à ses sujets. Louis XVIII la data de la dix-neuvième année de son règne, pour bien marquer qu'il tenait pour nul et non avenu le règne de « Buonaparte ».

La charte. — Sous le nom de « droit public des Français », la charte reconnaissait l'égalité de tous les Français devant la loi, leur admissibilité aux emplois civils et militaires, l'obligation pour chacun d'eux indistinctement de contribuer aux charges publiques proportionnellement à leurs facultés. Elle garantissait la liberté individuelle, la liberté des cultes, tout en proclamant religion d'État la religion catholique romaine ; la liberté de la presse, l'inviolabilité des propriétés, l'irrévocabilité de la vente des biens nationaux, la dette publique, l'indépendance des tribunaux; elle rétablissait l'ancienne noblesse, maintenait la nouvelle et conservait l'ordre de la Légion d'honneur. Elle n'indiquait aucune procédure pour la revision de la Constitution.

Au roi seul, dont la personne était « inviolable et sacrée », appartenait la puissance executive. « Le roi, portait l'article 14, est le chef suprême de l'État; il commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d'administration publique et fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'Etat. »

Le pouvoir législatif s'exerçait collectivement par le roi , la Chambre des pairs, dont les membres étaient désignés par le roi et la dignité héréditaire, et la Chambre des députés des départements, dont les membres étaient élus pour cinq ans.

Le « pays légal » avait seul une existence politique. Il se composait d'un nombre restreint d'électeurs, qualifiés de censitaires, le cens étant déterminé parle payement d'un chiffre minimum de contributions directes. Pour être électeur, il fallait avoir trente ans et payer une contribution directe de 300 francs; pour être éligible, il fallait avoir quarante ans et payer une contribution directe de 1000 francs. Sous la Restauration, le nombre des électeurs ne dépassa pas 90000. Le « pays légal » comprenait presque uniquement des propriétaires fonciers ; il eut en général des aspirations conservatrices et des intérêts surtout agricoles. Les membres des deux Chambres ne recevaient pas d'indemnité.

Le roi proposait seul la loi et la sanctionnait.'

La« loi de l'impôt » ou budget était d'abord votée parla Chambre des députés et n'autorisait que pour un an la perception des contributions et revenus publics. Tout amendement d'initiative parle-" mentaire devait être préalablement consenti par le roi, qui choisissait le président de l'Assemblée sur une liste de cinq membres présentée

lice; le droit de pêche sur le grand banc et sur les côtes de Terre-Neuve, ainsi que dans le golfe Saint-Laurent, est rendu à la France. La France partagera avec les puissances alliées tous les vaisseaux et bâtiments armés ou non armés qui se trouvent dans les places maritimes cédées par elle; ce partage aura lieu dans la proportion d'un tiers pour les puissances dont les places deviennent la propriété et des deux tiers pour la France, qui renonce, en outre, à tous ses droits sur la flotte du Texel.

par la Chambre. Le roi nommait les ministres (sans qu'aucune règle limitât son choix), convoquait la Chambre des députés et pouvait l'ajourner ou la dissoudre. Les ministres contresignaient les actes du roi et étaient responsables devant les Chambres.

La charte conservait l'organisation administrative du Consulat. Louis XVIII abolit seulement la conscription et les droits réunis, qui furent du reste remplacés bientôt par le recrutement et les contributions indirectes.

La politique intérieure. — Louis XVIII avait de la mémoire,. des lettres, de l'esprit. Tourmenté par ses attaques de goutte, ne marchant qu'avec peine, il amusait ses loisirs par la composition de petits vers et d'articles pour les journaux officieux, où il n'était pas toujours tendre pour ses partisans.

Il connaissait merveilleusement les affaires extérieures, mais il en était tout autrement de l'intérieur et, en l'absence de Talleyrand, qui siégeait au congrès de Vienne, personne n'était de force à dominer une situation qui exigeait les plus grands ménagements. Le conseil des ministres se noyait dans les détails, sans prendre aucune résolution d'importance, sans parvenir à une conception exacte de la gravité de son rôle. Le 24 septembre 1814, Jaucourt écrit à Talleyrand : « Le conseil d'hier n'a offert aucun intérêt; il n'y a eu que de la belle conversation. Point de rapports, point de finances, ni d'intérieur. Le roi a fait les frais et le charme de cette conversation. » On écoute le roi, mais on élude les difficultés.

Or, Louis XVIII s'était trouvé, au lendemain de son arrivée aux Tuileries, en présence de singulières difficultés : des faits accomplis qu'il fallait bien accepter, quoiqu'ils fussent en contradiction avec le principe traditionnel de la monarchie; des prétentions contradictoires à satisfaire; des embarras matériels de toute nature; une armée mécontente ou sourdement hostile ; l'occupation étrangère dévorant le pays ; deux Frances à rapprocher ; deux noblesses se mesurant des yeux et se disputant l'influence et les charges : l'une au nom de sa fidélité pendant les jours d'épreuve, l'autre au nom de son adhésion.

La plupart des émigrés étaient rentrés en France pleins de cette présomption qui leur avait été si funeste pendant que les armées de la Révolution et de l'Empire emplissaient l'Europe du bruit de leurs conquêtes. Ils poussèrent le roi à ressusciter l'étiquette et l'apparat de l'ancienne monarchie, dénigrèrent la Révolution, traitèrent avec un impertinent dédain les pairs du nouveau régime. « Chaque matin voyait éclore des plans nouveaux pour constituer une aristocratie territoriale, a écrit Carné, et avec une infatuation inexplicable pour qui ne connaît pas les illusions des partis, l'on demandait aux lois d'accomplir l'œuvre des siècles. M. Fiévée, tout homme d'esprit qu'il était, proposait de doter en immeubles les grandes charges de la monarchie, à commencer par les ministres, et de payer les préfets en coupes de bois. M. Bergasse demandait que la jouissance des droits politiques fût subordonnée à la possession d'un manoir, substitué de plein droit à l'aîné de la famille, et M. Cottu, s'emparant de la même pensée, voulait que des girouettes, placées au sommet de la manse électorale, la désignassent au respect de toute la contrée circonvoisine. C'était à qui proposerait sa recette pour faire pousser des aristocraties comme des champignons. »

Le comte de Blacas d'Aulps, favori du roi, le baron de Vitrolles et bien d'autres se montraient ennemis de toute concession au libéralisme, reprochaient au roi d'avoir octroyé la charte et formaient, autour du comte d'Artois, une camarilla qui prétendait imposer au gouvernement des mesures tracassières et le rétablissement des anciens privilèges.

Les biens nationaux non aliénés furent restitués aux émigrés (ordonnance du 13 septembre 1814), et les acquéreurs de ces biens, malgré les assurances contenues dans la charte, se crurent menacés dans leur possession.

La loi du 21 octobre 1814 rétablit la censure pour les écrits de moins de vingt feuilles et soumit à l'autorisation du roi la publication des journaux.

L'armée s'indignait du dédain qu'affectaient vis-à-vis d'elle les nouveaux venus et de la destitution de ses chefs les plus aimés. On mit en demi-solde 14 000 officiers et" on licencia 200 000 soldats, pendant qu'on donnait des grades aux anciens émigrés, dont les campagnes contre la République étaient comptées comme services de guerre. Du 11 avril 1814 au 19 mars 1815, Louis XVIII fit 209 lieutenants généraux et 364 maréchaux de camp, sans parler de nombreuses promotions dans la Légion d'honneur. Le drapeau blanc remplaça le drapeau tricolore.

La politique intérieure des Bourbons les rendit rapidement impopulaires. Des centres d'opposition se formèrent : les bonapar-

LE CONSULAT ET L'EMPIRE

Napoléon part de l'île d'Elbe pour revenir en France, par Beaume (Versailles).

tistes se groupaient autour de la reine Hortense; Grégoire et Carnot dirigeaient le parti des « patriotes » ou républicains. Benjamin Constant, La Fayette, Boissy d'Anglas, le duc de Broglie étaient à la tête du parti libéral.

Le retour de l'île d'Elbe. — Dès son établissement à l'île d'Elbe, Napoléon protesta de son désir de se détacher des choses de ce monde et de « vivre désormais comme un juge de paix ». Qu'il fût alors vraiment sincère, il serait difficile de le savoir; mais, dans cette hypothèse, on peut admettre que ses résolutions se modifièrent lorsqu'il vit la Cour de Vienne séquestrer son fils et favoriser l'intimité de Marie-Louise et de Neipperg, lord Castlereagh chercher à obtenir sa déportation, Talleyrand intriguer pour faire aggraver son sort, Louis XVIII ne pas lui payer la rente convenue, et des ennemis sans scrupules projeter de se défaire de sa personne par l'assassinat.

Le 13 février 181o, Fleury de Chaboulon, sous-préfet de Beims en 1814, débarqua, déguisé, à Porto-Ferrajo, apportant une lettre de Bassano, qui apprit à l'empereur l'impopularité du nouveau gouvernement, le mécontentement de l'armée, les complots formés pour établir une régence que présiderait Marie-Louise ou pour appeler au trône le duc d'Orléans.

Le 26 février, à huit heures du soir, Napoléon quitta l'île d'Elbe, en l'absence du commissaire anglais Campbell. La veille, il adressa une proclamation à l'année : « La victoire, disait-il, marchera au pas de charge. L'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de .Notre-Dame ». Le 1er mars, aune heure de l'après-midi, il débarqua au golfe Jouan. Il envoya Cambronne à Cannes avec l'ordre de ne pas tirer un seul coup de feu; puis la petite colonne, évitant la Vallée du Rhône, dont les populations ne semblaient pas sûres, prit par la route de Crasse et par les chemins de montagne, pour gagner Digne,

Le 6 mars, Napoléon était à Corps, à une étape de Grenoble : le général Marchand, commandant de place, mit la ville en état de défense et envoya à la rencontre de Napoléon le chef de bataillon Delessart avec un*' compagnie du génie et un bataillon du uc de ligne. Le 7 mars, les troupes du roi et Napoléon se trouvèrent face à face au

village de Laffrey. Delessart demeura inflexible ; mais au moment où une collision allait se produire, Napoléon, d'une voix forte : « Soldats, dit-il, je suis votre empereur. Reconnaissez-moi. » Faisant deux pas en avant et entr'ouvrant sa redingote, il ajouta : « S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son empereur, me voilà! » Les soldats rompent les rangs au cri de : « Vive l'empereur! », se précipitent vers lui, l'entourent, l'acclament, s'agenouillent devant lui. La Bédoyère, colonel du 7e de ligne, envoyé pour défendre la porte de Bonne, va à Vizille opérer sa jonction avec Napoléon. Celui-ci, maître de Grenoble, part le 9 pour Lyon, d'où le comte d'Artois doit déguerpir, ainsi que Macdonald, qui s'enfuit au galop de son cheval pendant que l'empereur acclamé fait son entrée parle faubourg de la Guillotière.

Ney est arrivé à Besancon le 10 mars, résolu à résister; niais ému par la proclamation à l'armée, par l'élan de la nation el des troupes, il se rallie le 14 àNapoléon, après une conférence avec Bourmont et Lecourbe, et, marchant à sa rencontre, il le rejoint à Auxerre, le 17. Le 2U, l'empereur est à Fontainebleau, et, à Paris,

Napoléon, de retour de l'île d'Elbe, est acclamé à Laffrey par les troupes du roi. (Lithographie de Bell ange.)

HISTOIRE DE t'UANCE

le drapeau tricolore est hissé sur les Tuileries, sur l'Hôtel de ville, au sommet de la colonne de la grande armée ; aux Tuileries, la Cour impériale se reforme spontanément, attendant le maître qui, vers neuf heures, arrive place du Carrousel, où la foule le porte comme en triomphe jusqu'au château.

A la nouvelle du retour de Napoléon, le roi avait convoqué les deux Chambres. Le comte d'Artois s'était chargé du soin de diriger à Lyon les foi-ces militaires, de concert avec le maréchal Macdonald. Ney avait accepté le commandement des troupes disséminées en Franche-Comté et prêté serment entre les mains du roi. Clarke, duc de Feltre, avait remplacé comme ministre de la Guerre le maréchal Soult, qui lui-même avait remplacé Dupont. Enfin une ordonnance royale avait déclaré Napoléon Bonaparte traître et rebelle et enjoint à tous les Français de le traiter en usurpateur.

Mais la France, qui paraissait avoir accepté la Restauration, était de nouveau mécontente. La population, oubliant les fautes et le despotisme de Napoléon, acclama en lui ci l'homme de la Révolulion », et Louis XVIII quitta Paris pour Gand, le 19 mars, sans qu'un coup de fusil partit pour le défendre.

Le duc d'Angoulème, qui s'était rendu dans le Midi pour arrêter la marche triomphale de l'empereur, fut pris et embarqué pour Barcelone. La duchesse, sa femme, sut conserver Bordeaux à la cause royale dix jours encore après la rentrée de Napoléon aux Tuileries, ce qui lui valut d'être appelée par l'empereur « le seul homme de sa famille ». A Marseille, la Restauration avait été accueillie avec enthousiasme : les francs-maçons inaugurèrent le buste de Louis XVIII dans leur loge après l'avoir porté triomphalement dans les rues; les juifs ne furent pas moins enthousiastes, et un industriel fit faire un buste du roi, en savon, avec l'inscription : // efface 1rs taches. Mais les doléances économiques de la ville n'ayant pas été accueillies, le zèle des Marseillais commença de fléchir, et il était tout à fait tombé quand Napoléon revint de l'île d'Elbe.

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