‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 140 sur 196 · V. — LES CENT-JOURS (20 MARS-28 JUIN · texte numérisé non relu

V. — LES CENT-JOURS (20 MARS-28 JUIN

On donne le nom de Cent-Jours à la dernière partie du règne de Napoléon Ier, qui s'étend du 2J mars 1815, date de son arrivée à Paris après le retour de l'île d'Elbe, au 28 juin 1815, date de la seconde Restauration de Louis XVIII. C'est le préfet Chabrol qui, en recevant Louis XVIII, le 8 juillet, à la barrière Saint-Denis, commença sa harangue par les mots : « Sire, cent jours se sont écoulés... », d'où le nom de Cent-Jours donné à la période pendant laquelle les Bourbons durent se retirer à Gand.

Le congrès de Vienne. — Les plénipotentiaires des puissances s'étaient réunis à Vienne, le 1er novembre 1814, en conformité du traité de Paris (30 mai 1814) ; ils siégèrent jusqu'au 9 juin 1815. L'Autriche, la Fiance, la Russie, l'Angleterre, la Prusse y avaienl envoyé Metternich, Talleyrand,Nesselrode, Casllereagli el Wellington, le prince de Hardenberg et Guillaume de Uumboldt. Le Saint-Siège et les Etats secondaires y étaient représentés. Il s'agissait de régler la situation territoriale de l'Europe et de réprimer, dans l'intérêt de toutes les monarchies, les tentatives révolutionnaires de la France, en d'autres termes de fixer les frontières de cet Etat, de répartir les territoires qui lui avaient été enlevés, d'organiser ces territoires de manière à former contre lui une barrière. En fait, les représentants de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie et de l'Angleterre (Metternich, Hardenberg, Nesselrode et Castlereagh) entendaient y jouer un rôle prépondérant et régler tous les litiges pendants sur les bases qu'ils avaient arrêtées dans le traité de Paris : refouler la Fiance dans ses limites de 1789, légèrement étendues, et la circonscrire, au nord, par la Hollande et par la Belgique réunies en un seul État; à l'est, par les provinces rhénanes, solidement réorganisées, et par la Suisse agrandie; au sud, par l'Italie, rendue à ses anciens souverains. Ils comptaient garder la direction des débats en se mettant préalablement d'accord entre eux et en imposant ensuite leurs vues collectives à la France et aux petits États. Talleyrand, qui représentait Lou's XVIII, arriva à Vienne le 23 septembre 1815, et il sut profiter des divergences de vues qui se produisirent sur les questions de Pologne et de Saxe : l'empereur Alexandre voulait toute la Pologne, pour en constituer un royaume vassal et étendre son influence en Occident. La Prusse consentait à cette cession, mais demandait en échange toute la Saxe, qui était très riche et dont le roi était resté fidèle à Napoléon. Les deux États étaient d'accord sur ces deux points; mais l'Autriche ne voulait, dans l'intérêt de sa sécurité, ni des Busses à Varsovie, ni des Prussiens à Dresde. L'Angleterre consentait à l'annexion de la Saxe, mais n'admettait à aucun prix la russification de la Pologne.

L'ambassadeur de France commença (leiv8 octobre) par s'introduire de force dans les délibérations des alliés de Chaumont et par le.ur faire déclarer, malgré la Prusse, que les arrangements à intervenir seraient conformes au droit pjiblic européen. Puis il affirma hautement que la France n'avait aucune ambition personnelle et n'aspirait qu'à faire triompher le principe de la légitimité. 11 laissa ensuite Castlereagh et Metternich échouer dans leur projet de séparer la Prusse de la Russie et de triompher de ces puissances sans que la France intervint. En novembre, d'imprudentes proclamations des commandants des troupes russes et prussiennes en Po-

Talleyrand, par M"e Gode f roy

Metternich.

(Estampe de la Bibliothèque nationale.)

logne et en Saxe annoncèrent comme un fait accompli les annexions en discussion, d'où colère de l'Angleterre et des petits Etats allemands de l'Autriche,

En décembre, le débat s'envenime; le parti militaire prussien maintient ses prétentions sur la Saxe et n'offre au souverain de ce pays, comme compensation, qu'une principauté de 70000 finies sur la rive gauche du Rhin. Talleyrand persuade à Castlereagh qu'un traité entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, est le seul moyen de rabattre les prétentions prussiennes, et ce traité est signé le 3 janvier 1815 : les puissances contractantes s'engagent à mettre sur pied 150000 hommes chacune, pour résister, même par les armes, aux prétentions prusso-russes. L'effel fut immédiat : tes questions de Saxe el de Pologne reçurenl une solution, et le roi de Saxe conserva un fiers de ses Etals. Talleyrand avait su profiler de la défiance qu'inspiraient le tsar et le roi de Prusse pour sauvegarder les intérêts liançais et l'équilibre européen en divisant la coalition.

La question du royaume de Naples n'était pas moins délicate. Louis XVIII attachait un prix tout particulier à l'expulsion de Murât et à son remplacement par le roi de Sicile, Ferdinand IV, son beaupère. Murât avait signé un traité d'alliance avec l'Autriche, mais Louis XVIII avait négocié contre lui avec celte puissance et avec l'Angleterre, et, dès le début de l'année 1815, Murât était sacrifié dans l'esprit de Metternich. Lorsque le roi de Naples, perdant la tête, s'avança vers le nord en appelant l'Italie aux armes, Metternich considéra l'Autriche comme dégagée de ses obligations et envoya une armée contre lui [février 1815] (1).

En apprenant le débarquement de l'empereur (7 mars), le congrès publia, le 13, une proclamation d'une violence inouïe : il déclarait Napoléon Duonnparte hors des relations civiles et sociales, ennemi et perturbateur du repos du monde, et le livrait à la vindicte publique. 11 se sépara, le 9juin, après avoir consigné' le résultat de ses

(1) Murât se relira à Toulon. Après Waterloo, il se cacha dans les montagnes de la Provence, puis il gagna la Corse. Les alliés lui firent signifier leurs décisions : il devait renoncer au titre royal et se retirer en Bohème ou en Moravie. Plutôt que de consentir à celte déchéance, il se laissa tromper parles émissaires de Ferdinand IV et attirer dans un guet-apens. Il réunit une fiollille et s'embarqua le 28 septembre pour Salerne, où il se croyait attendu par ses partisans ; la tempèle dispersa ses navires; il s'obstina cependant à débarquer à Pîzzo, dans le golfe de Sainle-Euphémie, le 8 octobre 1815. Son vaisseau reprit le large et personne ne répondit à sa voix; il fui arrêté el traduit devanl une commission militaire qui avait ordre de le juger el de le faire fusiller sans délai. Il fut exécuté, le 13, par un peloton de ses anciens soldais; il reçut la mort en brave. Ferdinand IV s'était délivré d'un rival par un assassinat.

LE CONSULAT ET L'EMPIRE

délibérations dans un » acte linal », recueil général des traités particuliers. La Russie garda ses conquêtes orientales et recul une partie de la Pologne. L'Allemagne devint, une « Confédération de trente-neuf États ». La Prusse reprit une partie de la Pologne, la Poméranie suédoise, une partie de la Saxe, quelques Etats allemands de l'ouest, qui formèrenl la Prusse rhénane. La Bavière, le Wurtemberg, la Saxe furent conservés, mais diminués. La Suisse resta neutre. L'Autriche recouvra les territoires perdus par elle depuis

1796 et annexa les provinces vénitiennes qu'elle avait possédées de

1797 à 18,i5. A l'Italie napoléonienne, formée de trois parties distinctes départements annexés, royaumes d'Italie et de Naples), le congrès substitua une Italie plus morcelée, divisée en petits États indépendants et sur l'ensemble de laquelle plana l'influence autrichienne, substituée à l'influence française. Le pape reprit les domaines de l'Église et toute son indépendance. L'Espagne fut rendue aux Rourbons. Après le congrès, l'Angleterre ajouta à son empire colonial la Guyane, le Cap. Geylan, les comptoirs des Indes, l'île de France, les Seychelles, Sainte-Lucie, l'abagô et la Trinité (aux Espagnols .

L'œuvre du congrès de Vienne a été passionnément attaquée, soit par l'école libérale, soit au nom du patriotisme français. Il est certain qu'elle a été accomplie au mépris des droits des peuples et dirigée contre la France. On doit pourtant considérer qu'au nord le royaume des Pays-Bas devait s'absorber dans des querelles intestines et se disloquer en 1830; qu'à l'est, la Confédération germanique était un grand corps lent à se mouvoir, organisé pour la défensive; qu'au sud-est, enfin, nous avions à nos portes un petit État et une péninsule divisée : c'était là un état de choses plus favorable pour nous que le voisinage des grandes puissances uni liées.

L'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire (22 avril 1815). — Napoléon se rendait compte que la crainte d'un retour offensif de l'ancien régime avait fait l'impopularité des Bourbons, et il comprit qu'il lui importait d'élargir les bases de son autorité, de prendre un point d'appui en dehors de lui-même. « Je prévois, disait-il, une lutte difficile, une guerre longue. Pour la soutenir, il faut que la nation m'appuie; mais en récompense elle exigera, je crois, la liberté... Les idées libérales ont repris le terrain que j'avais fait gagner au pouvoir; il ne faut pas lutter contre une nation : c'est le pot de terre contre le pot de fer. »

Pour gagner le parti républicain, il appela Carnot au ministère de l'Intérieur; pour se concilier les doctrinaires et les royalistes modérés, il chargea Renjamin Constant de rédiger, sous le titre d'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire (22 avril), une constitution plus libérale encore que la charte.

L'Acte additionnel déclarait les Bourbons à jamais exclus du trône, proclamait la liberté de la presse et partageait le pouvoir législatif entre l'empereur et un Parlement composé de deux Chambres : la Chambre des pairs héréditaire, nommée par l'empereur, et une Chambre des députés, élue au second degré. L'empereur avait seul l'initiative et la sanction des lois.

Le 1er mai 1815, Napoléon tint un Champ de mai pour proclamer les résultats du plébiscite ratifiant l'Acte additionnel. Les députés des collèges électoraux se réunirent au Champ-de-Mars. Napoléon présida à la cérémonie en grand costume de cour. Après la messe, dite par l'archevêque de Tours, l'archichancelier d'empire lut le recensement des votes : 1300000 oui, 4206 non, ce qui impliquait une immense majorité d'abstentionnistes. Napoléon jura sur l'Évangile fidélité aux constitutions de l'Empire.

Il supprima la cocarde blancbe, annula les promotions faites par Louis XVIII dans la Légion d'bonneur, remit en vigueur les lois révolutionnaires contre la noblesse et les titres féodaux, mit sous séquestre les domaines des Rourbons, rapporta les lois restituant aux émigrés leurs biens non aliénés, abolit la traite des noirs.

Il ne liai vint cependant à convaincre les populations, ni de la sincérité de ses intentions, ni de la solidité de son pouvoir, et les Chambres, à peine assemblées (7 juin , lui manifestèrent leur défiance. Il pensa qu'il avait besoin d'une victoire pour asseoir son autorité sur l'opinion aussi bien que pour détendre son troue contre les puissances, qui avaient répondu par une mise hors la loi à ses déclarations pacifiques. Il ne se faisait pas d'illusions; il savait qu'entre l'Europe et lui c'était un duel à mort, et il résolut de prendre l'offensive. Cette précipitation était peut-être une faute; mais il répondit à Carnot, qui lui en faisait l'observation : « Ma politique veut un coup d'éclat. •

La campagne de 1815. — La courte et mémorable campagne de 1815 va briser sans retour la fortune de Napoléon.

Le feld-maréchal Wellington, duc de Vittoria, commandant en chef de l'armée anglaise, dispose de 93 000 hommes (Anglais, Hollandais et Relges, Hanovriens, Rrunswickois). Le feld-maréchal Rlûcher, prince de Wahlstadt, commandant en chef de l'armée prussienne, avec le lieutenant général von Gneizenau comme chef d'état-major général, dispose de 117 000 hommes.

L'armée prussienne comprend les corps de Ziethen, Pirch, Tbielmann, Bùlow; l'armée de Wellington, les corps du prince d'Orange et de Hill, un corps de réserve (Picton) et sept brigades de cavalerie anglo-allemandes (lord Uxbridge).

Wellington et Blùcber sont en observation, le premier au sud de Bruxelles, le second à l'ouest de Namur; ils sont en contact parles Quatre-Bras.

Le but de Napoléon est de prendre l'offensive pour empêcher la jonction des armées allemandes avant l'arrivée des Autrichiens et des Russes sur notre frontière de l'Est. Il cherchera à se glisser entre Blucher et Wellington et à battre les deux armées l'une après l'autre II part le 14 juin, jour anniversaire de Marengo et de Friedland.

L'armée française (124000 hommes) est disposée en arrière de la frontière, de Thionville à Valenciennes. Elle comprend six corps d'armée : 1er corps, Drouet d'Erlon ; 2e corps, Reille ; 3e corps, Vandamme ; 4e corps, Gérard; 6e corps, Lobau (1), plus la garde impériale (Mortier). La réserve de cavalerie, qui est aux ordres du maréchal Grouchy, se compose des corps de Pajol (hussards et dragons), Exelmans (dragons), Kellermann fils (cuirassiers) et Milhaud (cuirassiers). Napoléon, qui commande en chef, a pour major général le maréchal Soult.

Le 15 juin, l'armée française passe la Sambre en trois colonnes : la droite (4e corps, Gérard) au Châtelet (2) ; le centre (3e corps, Vandamme ; 6e corps, Lobau) et la garde (Mortier), à Charlerôi; la gauche (1er corps, Drouet d'Erlon; 2e corps, Reille), à Marchiennes.

Le maréchal Ney, qui arrive après le début des opérations, reçoit l'ordre de s'établir avec la gauche, en position défensive, aux Qualre- Rras, sur la route de Rruxelles, face aux Anglais.

De son côté, la droite (Gérard) et un corps de la colonne du centre (Vandamme) doivent, sous les ordres de Grouchy, s'établir à Sombreffe.

Ney enlève aux Prussiens la position de Gilly, mais ne peut aller que jusqu'à Gosselies, Grouchy que devant Fleurus.

Bataille des Quatre-Bras. — Le 16, Ney n'attaque les Quatre- Rras que dans l'après-midi, avec Reille et les cuirassiers de Kellermann ; mais les Anglais ont eu toute la matinée pour se préparer à la résistance.

Les soldais de Ney font rage: le prince d'Orange s'enfuit, Wellington est entraîné clans la déroute, le duc de Brunswick est mortellement frappé ; Kellermann, avec ses cuirassiers, enfonce et culbute les carrés anglais; mais, non soutenus et ayant chargé trop tôt, ces braves retraversent les lignes ennemies en rapportant le drapeau du 69e anglais.

Malgré des prodiges de valeur, Ney doit se replier sur Frasnes.

Bataille de Ligny. — Le même jour, Napoléon lance Grouchy sur Fleurus et Gembloux : la réserve appuiera Grouchy s'il ne peut, avec ses seules forces, déloger les Prussiens de Gembloux; dans le cas contraire, elle ira renforcer Ney auxQualre-Rras, pour marcher vers Rruxelles.

Blùcber, qui a réuni près de Ligny trois corps d'armée, décide de' résister et se masse sur le plateau de Rry, protégé sur son front par un ruisseau dont les villages de Ligny et de Saint-Amand défendenl les abords. C'est là que Napoléon rencontre les Prussiens, alors qu'il espérait les trouver seulement au delà de Sombreffe. Il a avec lui les 3e, 4e et 6e corps (Vandamme, Gérard, Lobau), la cavalerie de Pajol et la garde impériale.

Le signal de l'attaque est donné seulement à deux heures du soir. Gérard se porte sur Ligny, Vandamme sur Saint-Amand. Ce dernier village, pris puis perdu par la division Lefol, est repris par la division Rerthezène. De son côté, Gérard ne réussil à emporter que la moitié de Ligny. Pour briser la résistance des Prussiens, l'empereur doit engager ses réserves. A sept heures du soir, il lance sur le pla teau de Rry les cuirassiers de Milhaud et la garde. Le centre ennemi

esl enfoncé. Blucher, désarç lé el foulé aux pieds par un cavalier,

est sur le point d'être pris; il réussil cependant à s'échapper, et, à la faveur de la nuit tombante, se replie sur la route de Wavre.

I Le 5° corps (Rapp) resta eu Alsace.

i Le général de Bourmont, commandant la division d'avant-garde du 4e corps, passa à l'ennemi avec son élut-major.

A onze heures et demie seulement, le corps de Reille, à gauche, attaque le château de Hougoumont, près de la route de Nivelles, tandis qu'au centre le corps de Drouet d'Erlon, divisé en quatre phalanges , descend des hauteurs dans la vallée pour enlever la ferme de la Haie- Sainte, sur la route de Genappes, poste avancé de la ligne anglaise. Les gardes anglaises résistent victorieusement dans Hougoumont aux assauts réitérés de Reille, de Koy et du mi Jérôme Bonaparte, dont les troupes sont décimées.

L'attaque contre la Haie Sainte, maladroitement conduite, échoue. La droite du corps Lobau, qui attend la prise de la ferme pour aborder à son tour le plateau et tomber dans le flanc gauche des Anglais, voit, à ce mémo moment, surgir en avant d'elle une masse humaine dont on ne pouvait distinguer l'uniforme. Etaitce Bliicher? Était-ce Grouchy, détaché la veille par Napoléon à la poursuite des Prussiens vaincus ?

Napoléon a, depuis un instant, aperçu avec sa lunette un corps de troupes débouchant à l'horizon vers les hauteurs de la Chapelle-Saint-I.ambert : ce sont les 30 ooo soldats de Biilow, avant-garde de Bliicher, qui, courant sur le flanc des colonnes fatiguées pour activer leur marche dans un terrain difficile, leur dit : «Voyons, mes enfants, vous ne voulez pourtant pas que je manque à ma parole 1 »

Sous les ordres de Ney, conduites par le maréchal en personne, les divisions d'Erlon recommencent l'attaque de la Haie-Sainte et, après des pertes sanglantes, finissent par s'emparer d'une partie des bâtiments de la ferme. Le carnage est terrible des deux côtés ; les Anglais y perdent le général Picton, principal lieutenant de Wellington. Les dragons de Ponsonby chargent alors l'infanterie

française victorieuse et y sèment le désordre. Ramenés par les cuirassiers et les lanciers français, les dragons anglais regagnent avec peine leurs lignes, mais l'attaque française a subi un temps d'arrêt et les Prussiens avancent. La lutte est restée stationnaire devant Hougoumont, où, allumé par les obus, le château flambe, mais où le parc et le verger, intrépidement occupés, tiennent toujours.

11 est trois heures ; le corps de Lobau s'est porté à la rencontre des troupes prussiennes. Pour le seconder, autant que pour profiter d'un léger mouvement de recul qu'il a remarqué dans la ligne anglaise, Ney lance contre le centre de Wellington les cuirassiers du général Milhaud, qui chargent avec un entrain héroïque, mais sans succès. Ney, furieux, renouvelle la charge avec les lanciers et les chasseurs de la garde, qui s'arrêtent devant la résistance indomptable des carrés anglais. Enflammé par l'échec, grisé par la lutte, Ney, dont l'héroïsme, en cette journée, atteint des pro-

Plan de la bataille de Waterloo (1815).

portions épiques, recommence sans trêve la charge, suivi par ses cavaliers dont l'héroïsme vaut le sien, mais toujours les carrés rangés résistent, et le sabre des 'cuirassiers ne parvient pas à les enfoncer. Ils faiblissent pourtant, mais Ney a eu le tort d'envoyer la cavalerie par échelons au lieu de la masser en une irrésistible colonne.

En dépit des fuyards qui jalonnent déjà la route de Bruxelles en arrière, Wellington, admirable de calme et de sangfroid, s'obstine à tenir ferme contre la furie des assauts. Il répond à lord Hill.lui demandant quelles sont ses instructions pour le cas où il serait frappé à mort : «Tenir ici jusqu'au dernier homme ! »

Biilow fait alors irruption sur Planchenois, occupé par les troupes de Lobau, et Lobau, débordé, cède. Napoléon envoie à la rescousse la division Duhesme, de la jeune garde, puis la division Morand, de la vieille garde. Grenadiers et chasseurs combattent avec leur vigueur accoutumée et repoussent les Prussiens. Napoléon fait alors avancer le reste de la garde, qui descend les pentes de la Belle-Alliance, sur la grand'route, flanquée de son artillerie. Wellington masse dans un dernier effort les débris de ses divisions, y joint la division hollandaise du général Chassé, les débris de Brunswick et de Nassau et les jette contre la colonne de glorieux vétérans qui, avec leurs hauts bonnets à poil, l'arme au bras, s avancent dans un ordre imposant contre ses bataillons ébranlés. D'un élan, les grenadiers enlèvent les batteries, bousculent les fantassins, blessent le prince d'Orange, refoulent la ligne de Wellington. Surgissent alors la cavalerie de Ziethen, l'infanterie de l'irch suivant celle de Biilow et conduites avec une frénésie guerrière inouïe par le vieux Bliicher; au total, 36 000 hommes environ. Lobau est chassé de Planchenois ; la garde elle-même plie sous le choc. Bientôt elle reste seule, les autres troupes ayant fui au cri de : « Sauve qui peut ! » Napoléon, Ney, Michel, Cambronne s'enferment dans les carrés de grenadiers qui, farouches, exaspérés, repoussent aux cris de : « Vive l'empereur 1 » les assauts enragés des cavaliers de Bliicher se ruant sur eux et les sabrant. Bientôt ils sont cernés parles masses anglaises accourues de toutes parts et succombent l'un après l'autre, terminant par un grandiose sacrifice et des mots légendaires (l) une histoire unique en victoires comme en désastres. 72 ooo Français avaient combattu contre 156 ooo ennemis.

Napoléon, qui n'a pu mourir, est entraîné, à la nuit, sur Genappes, au milieu de son armée en déroute, tandis que les deux vainqueurs, Wellington et Bliicher, se rencontrant devant l'auberge de la Belle-Alliance, s'embrassent au milieu des acclamations de leurs troupes et datent de là l'annonce de leur triomphe.

Le corps d'Erlon, appelé par l'empereur de Gosselies sur Saint- Amand, pour enfoncer la droite ennemie, n'arrive que vers cinq heures et demie sur les derrières de l'armée française, vers Fleurus. A peine arrivé, il est impérativement mandé par Ney aux Quatre- Bras. Cette fausse manœuvre, cette abstention des 20 000 hommes de Drouet d'Erlon, tant à Ligny qu'aux Quatre-Bras, empêche la journée du 16 d'être décisive.

La journée du 17 juin. — Dans la nuit du 17 juin, Bliicher, pour se rapprocher de l'armée anglaise, donne l'ordre à ses troupes de marcher sur Wavre : Pajol et Exelmans se mettent à sa poursuite au petit jour, mais dans de fausses directions, et ne le rattrapent pas. De son côté, Grouchy, venu à l'aube, le 17 juin, conférer avec l'empereur à Fleurus, reçoit à onze heures seulement l'ordre de se mettre à la poursuite des Prussiens. Napoléon, qui s'imagine avoir mis Bliicher hors d'état de nuire et compte sur l'efficacité de la poursuite de Grouchy, n'essaye donc pas d'achever immédiatement la défaite du général prussien. C'est une faute dont Grouchy aggrave encore les conséquences. Celui-ci s'aperçoit seulement, le soir, à dix heures, que les Prussiens ont passé la Dyle à Wavre, pour se rabattre ensuite par le nord dans la direction de Soignes : en raison de l'heure, Gérard et Vandamme ne peuvent dépasser Gembloux. Bliicher se concentre entre Wavre et la Chapelle-Saint-Lambert, prêt à enfoncer la droite de l'armée française ; Grouchy, le supposant en marche sur Bruxelles, le cherche, le 18 au matin, dans cette fausse direction, et, malgré les supplications de Gérard, il se refuse à rallier vers l'ouest le gros de l'armée de Napoléon, dont il entend le canon; ainsi il ne s'interpose pas à temps entre l'armée anglaise et l'armée prussienne. Par son manque de résolution et de coup d'œil militaire, par ses fautes stratégiques, il contribue incontestablement au désastre final.

Le 17 juin, à midi, avec Lobau et la garde, Napoléon décide

d'aller renforcer Ney aux Quatre-Bras, mais Wellington va prendre position sur le Mont-Saint-Jean, adossé à la forêt de Soignes et couvrant ainsi la route de Bruxelles. Son arrière-garde est poursuivie sous l'orage par la cavalerie française jusqu'à la Belle- Alliance : Napoléon passe la nuit à la ferme du « Caillou ».

La bataille de Waterloo (18 juin 1815). — La dernière lutte de l'épopée napoléonienne se livra dans le vallon qui sépare le plateau de Mont-Saint-Jean- Waterloo, occupé par les Anglais, de la butte de Rossomme ou de la Belle-Alliance, où campa l'armée française le 17 juin au soir.

Il aurait fallu attaquer Wellington, le 18 juin 1815 au matin, alors que l'armée anglaise était encore isolée. Mais des pluies diluviennes, tombées la veille et dans la nuit, avaient détrempé le terrain, et Napoléon, ne présumant pas que l'armée prussienne pût accourir au secours des Anglais, relarda l'attaque des solides positions où

(1) Le mot dit de Cambronne. — Quelle réponse exacte a été faite, à Waterloo, au général anglais qui venait sommer la garde de se rendre ? On connaît la version popularisée par Victor Hugo. D'après celle qui est le plus communément admi:-e, le général Cambronne aurait prononcé celte phrase mémorable : « La garde meurt et ne se rend pas, » ou même un seul mot très réaliste. Or Cambronne s'est toujours défendu de s'être servi de semblables expressions et, d'après Alfred Marquiset (La Plirase et le mot de Waterloo, 1906), il est peu probable qu'il s'en soit servi. Henry Houssayr (La Garde meurt et ne se rend pas, Histoire d'un mot historique, 1907) croit au contraire que le général a prononcé les cinq lettres. D'après de nouveaux ténu lignages et une habile comparaison de textes, l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux (30 septembre 1904) croit pouvoir attribuer le mot au général Michel. L'empereur lui-même, d'après Monlholon, avait entendu dire, parle général Bertrand, que Michel avait répondu aux Anglais dans les ternies que l'on sait. On peut invoquer à l'appui de la même thèse la tradition de la famille du général Michel.

LE CONSULAT ET L'EMPIRE

l'attendait Wellington, impassible et confiant dans l'appui de Rlùcher. L'armée française était arrivée sous un déluge d'eau, à la chute du jour, au pied du Mont-Saint-Jean. Partis plus tôt, les Anglais avaient eu Le temps de s'établir dans des positions où l'élévation du sol les préservait des souffrances endurées par nus soldats. Depuis (ajournée de Ligny et des Quatre-Bras, l'empereur était vaincu : sa perle n'était qu'une question d'heures, du moment où les deux armées alliées pouvaient combiner leurs efforts, où Wellington, dont l'admirable ténacité lui mérita le surnom de duc de fer iron duke), pouvait, en opposant 70000 hommes aux 45000 hommes de Napoléon du côté du Mont- Saint-Jean , tenir jusqu'à l'intervention de l'armée prussienne.

Seconde abdication de Napoléon (22 juin 1815). — Au

lieu de rassembler les débris de son armée, Napoléon était revenu précipitamment à Paris pour demander de nouveaux soldats et la dictature. La proposition, agitée en conseil des ministres, y rencontra de vives oppositions. Seul, Lucien conseilla à son frère de prendre d'autorité le pouvoir absolu; mais Napoléon sentait le terrain fuir sous ses pieds, la France mécontente; il se borna à demander la nomination de commissions législatives chargées de s'entendre avec les ministres. La Chambre des représentants, nerveuse et défiante, après deux jours de débats orageux, au cours desquels elle déclara traître qui la dissoudrait, plaça l'empereur entre l'abdication et la déchéance. Napoléon, voyant qu'il avait contre lui les libéraux, les royalistes et les alliés, n'osa pas, s'il y songea, << fructidoriser » les

députés. Il consentit à signer, en faveur de son fils, une abdication qu'on lui représentait comme un sacrifice nécessaire au salut de la patrie (20 juin).

Seconde capitulation de Paris (3 juillet 1815). —Une commission executive fut aussitôt nommée par la Chambre, qui avait proclamé Napoléon II; elle se composait de Fouché, de Carnot, du général Grenier, de Caulaincourt et de Quinette. Le premier soin de ce gouvernement provisoire fut d'envoyer aux alliés des plénipotentiaires chargés de négocier la paix ou une suspension d'armes aux conditions suivantes : intégrité du territoire, indépendance de la nation dans le choix de son gouvernement, reconnaissance de Napoléon IL Les négociations échouèrent complètement. Le président de la commission, Fouché, à l'exemple de ïalleyrand en 1814, menait les événements, imposait sa personne et ses conditions à Louis XVIII, négociait secrètement avec les alliés et multipliait de tous côtés ses intrigues. Pendant ce temps, les ennemis continuaient de marcher sur Paris, détendu par Davout.

Le 2 juillet, le général Lxelmans anéantit presque complètement les hussards prussiens de Sohr, au cours d'un combat qui, commencé à Vélizy et Villacoublay et continué dans les rues de Versailles, se termina à Roequencourt et auChesnay. Daumesnil, gouverneur de Vincennes, refusa un million que lui offrait par lettre Blûcher s'il voulait remire la place. « Je garde Vincennes à mon pays, dit-il, et cette lettre à mes enfants. Elle leur servira de dot. Ils en ont besoin. »

Pendant ce temps, le gouvernement provisoire désignait trois plénipotentiaires pour arrêter, avec Blûcher et Wellington, à Saint- Cloud, une convention militaire : c'étaient Bignon, remplissant b's fonctions de ministre des Affaires étrangères; Bondy, préfet de la Seine, et le comte Guilleminot, chef de l'état-major général de l'armée, qui apposèrent leur signature au bas de la convention du 3 juillet, ainsi conçue :

Art. l'r. — Il y aura suspension d'armes entre les armées alliées, commandées par S. A. le prince de Blûcher et S. E. le duc de Wellington, et l'armée française sous les murs de Paris.

Art. 2. — L'armée française se mettra en marche demain pour prendre sa position derrière la Loire. Paris sera entièrement évacué en trois jours, et le mouvement derrière la Loire effectué sous huit jours.

Art. 8. — Demain 4 juillet, a midi, Saint-Denis, Saint-Ouen,Clichy et Neuilly seront rendus ; après-demain 5, à la môme heure, Montmartre sera rendu; le troisième jour 6, toutes les barrières seront rendues.

Ces conditions furent acceptées par Davout, et, le 8 juillet, les représentants, qui avaient voté le '6 une Constitution, trouvèrent

Waterloo, par J.-W. Pieneman (Musée d'Amsterdam)

le Palais-Bourbon occupé par trente gardes nationaux. Ils se retirèrent sans insister.

On s'est demandé si, vainqueur à Waterloo, Napoléon eût reconquis son trône ou simplement retardé la catastrophe finale. Cette seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable, parce que la bourgeoisie était devenue tout à fait hostile et que l'armée ne se croyait plus invincible. L'empereur n'aurait eu d'autre ressource que de gouverner avec l'émeute, et il comprit qu'il lui serait impossible de se maintenir dans un pays divisé sur son compte.

L'heure du dénouement avait sonné : l'Angleterre avait enfin terrassé son redoutable adversaire et, grâce à ses intrigues, à ses subsides, à son intervention sous toutes les formes, la France allait perdre ces « limites naturelles », dont la monarchie absolue et le Comité' de salut public avaient poursuivi la conquête.

Les Libéraux étaient dupes de Fouché et des alliés. Ils s'étaient imaginé que l'étranger en voulait, uniquement à l'empereur et que, l'empereur définitivement vaincu, l'invasion se retirerail d'elle-même

au delà des frontières naturelles cT lia un' indépendante ; or, dès

que Napoléon leur parut réduit à l'impuissance, c'est à la France qu'ils s'en prirent et dont ils brisèrent les prétentions traditionnelles.

Opérations secondaires. — L'importance capitale de la campagne de Belgique fait généralement perdre de vue les faits de guerre

Cambronne, gravure de Bossel m an.

qui, en 1815, se déroulèrent sur d'autres théâtres et qui cependant méritent d'être signalés.

En Alsace, les 20 000 hommes de Rapp, établis derrière la Lauter et attaqués par le prince Eugène de Wurtemberg, battirent en retraite le long du Rhin et remportèrent même un avantage sérieux sur la Souffel, en avant de Strasbourg, qui n'ouvrit ses portes que sur l'ordre de Louis XVIII. — Quoique harcelé par 23000 Autrichiens, Lecourbe, avec 13 000 hommes, dont 10000 gardes nationaux, put se replier en bon ordre sur Belfort (26 juin-4 juillet).

A Huningue, le vieux général Barbanègre, avec une garnison de 13o hommes, résista, pendant douze jours d'un siège régulier, à 20000 Autrichiens. La place n'était plus qu'un monceau de décombres quand Barbanègre consentit à la rendre. Le 27 août, ce qui restait de sa petite troupe sortit avec les honneurs de la guerre et défila devant l'armée autrichienne. En voyant cette poignée d'hommes, l'archiduc Jean embrassa Barbanègre et lui témoigna toute l'estime que lui inspirait la conduite de la garnison.

Suchet avait été chargé avec 17000 hommes, soldats et gardes nationaux, de couvrir la frontière du sud-est, menacée parles Austro-Piémontais,aux ordres de Bubna et de Frimont. Il refoula le corps d'occupation sarde en Savoie (14 juin), puis arrêta les tètes de colonne des deux généraux ennemis dans la Maurienne et sur le lac de Genève. Après Waterloo, les gardes mobilisés désertèrent en masse, et Suchet négocia un armistice. Pendant les négociations, le 28 juin, le colonel Bugeaud (le futur duc d'Isly)dit à ses soldats : « Si l'empereur n'est plus, la France reste! », et il chassa du pont de Conflans-l'Hôpital les troupes, supérieures en nombre , de Trenck et d'Andezeno.

Napoléon à Sainte- Hélène. — Le jour de sa seconde abdication, Napoléon

«xprima le désir de se réfugier aux États-Unis. En attendant les deux sauf-conduits qu'il avait fait demander au gouvernement anglais, il fut envoyé à La Malmaison sous la garde du général Becker. Le bruit ayant couru que Blùcher se dirigeait sur La Malmaison, Fouché lit dire à Napoléon qu'il était libre de partir immédiatement.

Pendant les préparatifs de départ, un régiment, passant sur la route, ayant crié : « Vive l'empereur ! », Napoléon fit appeler Becker et le pria d'aller demander au gouvernement « de lui donner un ■commandement, non comme empereur, mais comme général, promettant, foi de soldat, de citoyen et de Français, de partir pour l'Amérique dès qu'il aurait chassé l'ennemi ».

A Rochefort, il apprit, le 11 juillet, la capitulation de Paris. Il se fit ■conduire à l'île d'Aix, où il habita le petit hôtel du gouverneur, et, à onze heures, il annonça sa résolution définitive de demander à l'Angleterre une libre hospitalité. L'Angleterre, qui avait encouragé ses illusions, le reçutàbord du Belléroplion, mais en « fugitif de la captivité duquel paraissait dépendre le repos de l'Europe » (1). Il aurait

peut-être pu s'évader. Les officiers des frégates françaises la Méduse et la Saule lui proposèrent d'attaquer de nuit le Bellérophon. L'amiral Martin, préfet maritime, lui offrit de gagner Itoyan, où le capitaine Baudin le conduirait, sur la corvette Bayadère, aux États-Unis. Baudin avait écrit, le 5 juillet, à l'amiral une lettre inspirée de ce noble patriotisme qui, devant l'ennemi, ne voit plus que l'honneur national : L'empereur peut se fier à moi. J'ai été opposé de principes et d'action à sa tentative de remonter sur le trône, parce que je la considérais comme

La reddition d'Huningue, par Éd. Détaille (Musée du Luxembourg).

devant être funeste à la France... Aujourd'hui, il n'est rien que je ne sois disposé à entreprendre pour épargner à notre patrie l'humiliation de voir son souverain tomber entre les mains de notre plus implacable ennemi. Mon père est mort de joie en apprenant le retour d'Egypte du général Bonaparte. Je mourrais de douleur de voir l'empereur quitter la France, si je pensais qu'en y restant il pût encore quelque chose pour elle. Mais il faut qu'il ne la quitte que pour aller vivre honoré dans un pays libre, et non pas prisonnier de ses ennemis.

C'est le 15, au lever du soleil, que Napoléon monta sur YÉpervier pour se faire conduire à bord du Bellérophon : il portait l'épée, le petit chapeau et l'habit vert de colonel des chasseurs de sa garde. Il écrivit, du bord, au régent d'Angleterre :

Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

(1) Ordres datés du 7 juillet et reçus par Maitland, commandant le Bellérophon, le 10 juillet.

On allait le traiter en déporté dangereux et le soumettre à un régime de privations matérielles et de souffrances morales qui contribué-

LE CONSULAT ET L'EMPIRE

rent à abréger ses jours. Quelques rares personnes purent l'accompagner : le général et Mme Bertrand, le général Gourgaud, le comte et la comtesse de Montholon, Las Cases, qui fut le secrétaire de l'empereur et qui amena avec lui son fils, âgé de quinze ans, enfin le chirurgien du Bellérophon, O'Meara. Avec les domestiques, l'entourage de celui qui avait tenu l'Europe sous son sceptre se composait d'une vingtaine de personnes.

Le 10 décembre 1815, Napoléon, qui avait résidé jusque-là aux Bryars, sous la surveillance courtoise de l'amiral Cockburn, fut envoyé à Longwood, sur un plateau exposé aux vents du large, dans une habitation incommode, et, le 16 avril 1816, il fut confié à la garde de sir Hudson Lowe, officier esclave de la consigne étroite, homme aigri, soupçonneux et sans tact, dont Wellington disait qu'il ignorait tout du monde et dont lord Rosebery a écrit de nos jours qu'il regrettait que le gouvernement anglais eût confié la garde de Napoléon « à un être aussi ignoble. Si Sainte-Hélène, écrit le noble lord, rappelle de pénibles souvenirs aux Français, ceux qu'il réveille parmi nous sont bien plus poignants ». Hudson Lowe fut, en effet, un geôlier maladroit, écrasé par un sentiment exagéré de sa responsabilité, s'imaginant sans cesse qu'on le trompait et que tout le monde conspirait l'évasion de son prisonnier, se rendant la vie extrêmement dure par cette monomanie à laquelle il dut tant de jours sans repos et tant de nuits sans sommeil.

Les puissances, en confiant à l'Angleterre le soin de garder Napoléon, avaient spécifié qu'elles feraient, de leur côté, surveiller par des commissaires spéciaux la captivité de l'empereur. L'Autriche désigna le baron de Stùrmer, la France le général de Monchenu, et la Russie le comte de Balmain. Ces commissaires demeurèrent cinq ou six ans près de Napoléon sans jamais lui adresser la parole et ne purent que, de temps à autre, l'apercevoir de loin. Hudson Lowe leur avait défendu, dès leur arrivée, d'obtenir une audience de l'empereur sans être présentés par lui-même, et Napoléon se refusa énergiquement, toute sa vie, à recevoir quiconque lui serait présenté par Hudson Lowe, qui lui infligeait une vie de tracasseries, de souffrances, de surveillance mesquine.

Las Cases partit pour l'Europe en décembre 1816, Gourgaud en février 1818. L'année suivante, Mme de Montholon quitta Sainte- Hélène, et O'Meara, jugé complaisant, fut remplacé par le chirurgien corse Antommarchi. Gourgaud, envieux de la bienveillance que l'empereur témoignait au général et à Mme de Montholon, avait quitté Longwood le 13 février 1818 et s'était embarqué pour l'Angleterre le 14 mars : sans vouloir nuire à Napoléon, mais courroucé et plein de ressentiment, il tint à Hudson Lowe avant de partir, puis à quelques personnages politiques qu'il vit à Londres, des propos dont la conséquence fut de rendre plus dure la captivité de l'empereur, alors qu'il était précisément question d'adoucir son sort. Gourgaud ne tarda pas d'ailleurs à dire la vérité sur l'état du prisonnier de l'Europe et il fut déposé sur le continent.

L'empereur, toujours sous l'oeil des sentinelles, a des crises d'ennui, des accès de colère. Il en vient à ne plus sortir, à vivre enfermé dans une demeure malsaine. La maladie qui l'emportera — un cancer de l'estomac — et que ses médecins ne devinent pas, fait des progrès rapides avec un régime déprimant et sous un climat où se succèdent les pluies persistantes, les chaleurs toxrides, les vents violents. Napoléon prend sur lui, s'efforce, par de menus travaux de jardinage, de donner quelque agrément à sa prison, lit, dicte ses Mémoires. Il se montre digne et fier dans sa disgrâce. « Un prince, disait-il, ne doit pas descendre au-dessous du malheur », ou encore : « Après ma chute, la fortune m'ordonnait de mourir, mais l'honneur m'ordonnait de vivre. » Il n'admet pas que l'Europe, même victorieuse, ait le droit de le dépouiller de son titre d'empereur, qu'il considère comme indestructible, parce qu'il le tient d'un plébiscite national et que le pape l'a consacré.

Mais, à partir de la fin de 1820, le cancer fait des progrès inquiétants, que ne conjurent pas les soins d'Antomarchi, ni ceux du chirurgien Arnott. Napoléon sent que ses jours sont comptés, que son agonie commence. Il dicte son testament et le recopie de sa main; il dicte à Montholon des instructions pour le duc de Reicbstadt, à qui il recommande, étant prince français, de ne jamais conquérir la couronne avec le secours des armées étrangères; il dicte même lalettre qui avisera de sa mort Hudson Lowe. Et c'est à son fils que va sa dernière pensée.

Dans la nuit du 4 au 5 mai, il est en proie à un violent délire, pendant lequel il prononce les mots : France, armée, Joséphine. Il saute brusquement à terre et renverse Montholon, qui veut le maintenir. On L'étend sur son lit de camp, et le soir, vers six heures, il expire après un long spasme. Au dehors soufflait une tempête furieuse.

« Je désire, avait-il dit, que mes restes reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé. » Ce vœu ne fut réalisé qu'en 1840; en attendant, on ensevelit le corps de l'empereur dans l'île, près d'une fontaine au bord de laquelle il aimait à venir.

Quand Marie-Louise apprit, à Parme, la mort de son mari, elle dit : « Je lui souhaitais une vie plus longue et heureuse », mais elle ajouta: « pourvu que ce fût loin de moi! », et elle écrivit encore : « Je n'ai jamais eu pour lui de sentiment vif d'aucun genre. » Elle laissa cependant célébrer un service funèbre. Comme le clergé avait reçu de Vienne l'ordre de ne pas nommer Napoléon, on l'appela « le Sérénissime époux de la duchesse » : c'était une trouvaille de Neipperg, que Metternicli jugea géniale.

Le duc de Reicbstadt fut autorisé à prendre le deuil de son père, mais loin de la Cour, à Schœnbrunn.

BIBLIOGRAPHIE

Pour l'histoire de la première Restauration, voir les ouvrages généraux indiqués au début du « Livre XVI » :

Sur le congrès de Vienne et les Cent-Jours ; Angkberg, Le Congrès de Vienne et les traités de 1815 (1864, 4 vol.). — Beugnot, Mémoires (1866).

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— Rosebery (lord), Napoléon, la dernière phase, trad. de l'angl. par Filon (1901). — Riccati (Ch.), Histoire du retour et du règne de Napoléon en 1815 ou Tableau des événements qui ont eu lieu pendant les Cent-Jours (1829, 3 vol.). — Stenger (Gilbert), Le Retour de l'Empereur, 1815 (1910). — Talleyrand, Mémoires, publiés par le duc de Broglie (1890-1891, 5 vol.). — Villemain, Les Cent-Jours dans Souvenirs contemporains, t. II (1855).

Sur la campagne de 1815 : Bas (F. de), et comte J. de T'Serclaes de Woomersom, La Campagne de 4815 aux Pays-Bas, d'après les rapports officiels néerlandais (Bruxelles et Paris, 1908, 3 vol.). — Brunschvicg (L.), Cambronne, sa vie civile, politique et militaire (Nantes, 1894). — Charras (lieutenant-colonel), Histoire de la campagne de 4815, Waterloo (1869, 2 vol.). — Chesney (lieutenant-colonel), Étude de la campagne de 1815, Waterloo (1870). — Clausewitz, La Campagne de 1815 en France, trad. de l'ail, par le capitaine Niessel (1900). — Cotton (Ed.), Une voix de Waterloo. Histoire de la bataille, avec choix des dépêches de Wellington, etc., trad. de l'angl. par G. Sluse (Bruxelles, 1874). — Damitz (major), Histoire de la campagne de 1815, trad. de l'ail, par L. Grillon (1839-1842, 2 vol.). — Elchingen (duc d'), Documents inédits sur la campagne de 1815 (1840); — Correspondance entre le lieutenant général baron Jomini et M. le duc d'Elchingen (184b). — Gérard (général), Quelques documents sur la bataille de Waterloo (Bruxelles, 1829). — Grouard (A.), La Critique de la campagne de 1815 (1904-1907, 2 vol.). — Grouchy (général), Campagne de 1815 (1840).

— Hexnequin (capitaine), Le Corps d'occupation des Alpes en 1815. — Houssaye (Henry), 1815 (1893-1905, 3 vol.). — Jomini (général), Précis historique et militaire de la campagne de 1815 (1839). — La Tour d'Auvergne (prince de), Waterloo. Étude sur la campagne de 1815 (1870). — Navez (Louis), La Campagne de 1815 : les Qualre-Bras, Ligny, Waterloo et Wavre (Bruxelles, 1910, 2 vol.). — Pierart, Le Drame de Waterloo (186S). — Pollio (général Albert), Waterloo, 1815, trad. de l'ilal.parle général Goiran (1900). — Quinet (Edgar), La Campagne de 1815 (1862). — Remoori ai (G. van), Histoire de la campagne de 4815 dons les Pays-Bas (Bruxelles et Paris, 1879). — Wolseley (Garnet), Qualre-Bras, Ligny et Waterloo; — Le Déclin et la chute de Napoléon (1894).

Sur la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène : Outre les mémoires ou récits de : Antomarciii, Balmain, Behtrwh, Ei r.is, Forsyth, Gourgm h, Las Cases, Maitland, Monchenu, Montholon, O'Meara, Stuumer, Tyder, Warden, consulter :

ABELL(Lucia-Élisabeth) [Betzy Balcombe], Napoléon à Sainte-Hélène. Souvenirs delletzt/ Balcombe, Irad. parL. Grasilier(1898). — Barthe, Réfutation de la relation du capitaine Vailland, commandant le Bellérophon 1827).

— Fin mi m Paul . Napoléon prisonnier; t \gonie et la mort deNapoléon - Masson l'V , [utow de Sainte-Hélène III, 1909, i vol.); — Napoléon à Sainte-Hélène 1912). — Santine Edw. . Chagrins domestiques de Napoléon Bonaparte à l'isle de Sainte Hélène 1821 - Si iton R l Vapoléon et sir Hudson Lowe (1909). — Silvestre J. . De Waterloo i Sainte Hélène : 20 juin 16 o< tobre 1815.

BIVOUAC DE LA GARDE NATIONALE SOUS LOUIS-PHILIPPE, par G assies (Musée de Versailles).

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