II. — CHARLES X
Charles X. — Le comte d'Artois, qui régna sous le nom de Charles X, était âgé de soixante-sept ans quand il succéda à son frère. C'est lui qui, en 1789, avait donné le signal de l'émigration, et, depuis son retour en France, il n'avait cessé d'être le chef des ultra-royalistes; il restait obstinément attaché aux idées de l'ancienne monarchie. Néanmoins ses premières paroles furent d'une parfaite correction constitutionnelle. Il avait dit aux Chambres : « J'ai promis, comme sujet, de maintenir la Charte. Aujourd'hui que le pouvoir est entre mes mains, je l'emploierai à consolider, pour le bonheur de mon peuple, le grand acte que j'ai promis de soutenir. »
Charles X avait belle mine à cheval — on l'appela le « roi chevalier » — et la distinction de sa personne s'ajoutait chez lui à une nature généreuse. Quand il lit son entrée à Paris, il laissa son escorte à distance et il dit aux gardes qui empêchaient la foule de se presser autour de lui : « Plus de hallebardes! » Il supprima
même la censure. Mais ses premiers actes, en désaccord avec son langage, lui firent perdre rapidement sa popularité des premiers jours. Dépourvu de sens politique, admirateur enthousiaste des formes surannées, il releva pour son fils aîné, le duc d'Angoulème, le titre de dauphin, plaça six menins autour de la personne du prince et se fit sacrer à Reims au milieu d'une pompe extraordinaire. Victor Hugo, qui venait d'être fait chevalier de la Légion d'honneur en même temps que
Sceau de Charles X.
Histoire de Franc e .
Lamartine, assista à la cérémonie et composa, à cette occasion, son Ode du sacre de Charles X.
Politique intérieure. — Le milliard des émigrés. La loi du sacrilège. La loi des congrégations. — Villèle songea à se retirer dès l'avènement de Charles X, mais il crut servir les intérêts du trône en ne persistant pas dans ce dessein, que lui conseillait Berryer ; il s"obstina à rester au pouvoir pendant trois années, voulant soutenir la monarchie et l'entraînant, au contraire, dans sa propre ruine. Plus il fit de concessions à l'extrême droite, plus l'extrême droite lui devint hostile, et il fut victime de la tactique irréductible dont il n'avait jamais voulu se départir dans l'opposition. Les revendications des émigrés continuaient de revêtir une forme très véhémente; la première combinaison proposée par Villèle ayant été rejetée par les pairs, le ministre en élabora une nouvelle,qui fut agréée :laloidu25 avril 1825 accorda un milliard d'indemnité aux émigrés(l). Elle avait l'avantage de consolider définitivement dans leur possession les acquéreurs de biens nationaux; mais elle fut très impopulaire, et les libéraux la combattirent par l'organe du général Foy, parce qu'ils y voyaient une condamnation indirecte de la législation révolutionnaire sur la propriété.
La loi du sacrilège (qui ne fut d'ailleurs jamais appliquée) édicta la peine de mort contre les individus coupables de vol des objets sacrés commis avec effraction dans les églises (1825).
Enfin, la loi des congrégations (1826) donna au roi la faculté d'autoriser par simple ordonnance les associations religieuses, et l'obligea à ne les supprimer qu'après avis des évêques.
Le général Foy était mort le 27 novembre 1825 : une foule immense suivit son cercueil sous une pluie battante, et une souscription nationale, ouverte en faveur de sa femme et de ses enfants, produisit 1 million en quelques jours.
Projets de loi sur le rétablissement du droit d'ainesse et sur la presse. — Pour mettre obstacle au morcellement des propriétés, le ministre de la Justice, Peyronnet, proposa de créer un privilège successoral en faveur de la primogéniture, à défaut d'un vœu formellement exprimé par le testateur; dans les familles payant 300 francs d'impôt foncier, la quotité disponible serait réunie à la part du fils aîné. C'était le rétablissement indirect du droit d'aînesse et la suppression du principe de l'égalité des partages, introduit par la Révolution dans le droit civil. Le projet fut rejeté par la Chambre des pairs.
Non moins impopulaire fut le projet présenté, le 29 décembre 1826, par le même ministre contre la liberté de la presse. Les brochures de vingt pages et au-dessous — par conséquent les journaux — ne pourraient paraître que neuf jours après leur examen par la censure. Le Moniteur, favorable à Peyronnet, qualifiait la loi projetée de « loi de justice et d'amour », mais Chateaubriand la traitait de « loi vandale », et Casimir Périer en résumait ainsi la portée : « L'imprimerie est supprimée en France au profit de la Belgique. » L'Académie française se fit l'écho de l'opposition (25 janvier 1827): Charles X refusa d'admettre sa protesta-
Charles X, par Gérard
(1) La loi du milliard ne donna lieu qu'à une émission de 26 millions de rentes, le crédit n'ayant été épuisé que jusqu'à concurrence de 866 millions de francs. La loi du 1er mai 1825 porta conversion facultative des renies 5 pour 100, et, en cas d'acceptation, offrit au choix des rentiers des renies 4 1/2 pour 100 au pair ou des renies 3 pour 100, calculées sur le cours de 75 francs.
lion et destitua de leurs emplois Villemain, Lacretelle et Michaud, l'auteur de l'Histoire des Croisades. La loi fut adoptée par la Chambre des députés; mais les pairs confièrent à une commission le soin d'ouvrir une enquête sur le régime de la presse. Pendant qu'elle y procédait eurent lieu les funérailles du duc de La Rochefoucauld- Liancourt : les élèves de l'Ecole d'arts et métiers ayant voulu porter sur leurs épaules les restes de leur bienfaiteur, la gendarmerie
chargea, rue Saint-llonoré ; le cercueil tomba dans le ruisseau et s'y brisa (17 avril 1827). Menacé d'une interpellalion, le cabinet Villèle retira la « loi d'amour » . On cria dans les rues de Paris : « A bas les jésuites! Vive Montlosier! (1) », mais aussi : « Vive le mi ! » Charles X, se méprenant sur le sens de ces manifestations, résolut de passer une revue générale de la garde nationale au Champ-de-Mars. Les vivats qui l'accueillirent furent accompagnés de cris hostiles à la duchesse d'Angoulème et à la duchesse de Berry. Aussitôt, sur les instances de Corbière et de Villèle, le roi signa le décret de licenciement de la garde nationale de Paris (30 avril 1827 , mesure qui acheva d'éloigner la bourgeoisie du ministère. La presse voulut protester : après la clôture de la session, la censure fut rétablie (24 juin).
Élections générales de 1827. Chute du ministère Villèle. — Villèle pensa que de nouvelles élections lui donneraient une majorité plus compacte : le 5 novembre 1827 parurent des ordonnances prononçant la dissolution de la Chambre et nommant soixante-seize pairs, choisis dans la majorité de l'ancienne Chambre et parmi les grands propriétaires. Mais toute la liste libérale passa à Paris et l'on apprit bientôt que les départements avaient voté dans le même sens. Ce résultat inattendu entraîna la chute du ministère.
Politique extérieure. Indépendance de la Grèce. — La
diplomatie de Villèle fut, pendant l'année 1827, plus heureuse que sa politique intérieure. Le ministre se préoccupa du développement du commerce extérieur, et la France prit une part honorable à la guerre de l'indépendance grecque.
La question d'Orient s'était compliquée des mouvements nationalistes qui agitaient la péninsule balkanique. Depuis la paix de Bucarest, que Mahmoud II avait dû signer en 1812 avec la Russie, l'empire turc était en pleine révolte, et Ali, pacha de Janina, avait pu se constituer en Epire une véritable principauté indépendante. A la faveur des troubles s'organisa l'insurrection grecque de 1821, que soutint l'opinion libérale de toute l'Europe et que les gouvernements eux-mêmes, notamment l'Angleterre, la France et la Russie, appuyèrent de leurs Hottes et de leurs armées, après s'être unis par le traité du 6 juillet 1827. Le sultan proclama la guerre nationale et religieuse dans toute l'étendue de son empire : Ibrahim, fils du sultan Méhémet-Ali, arriva en Morée avec une flotte chargée d'une partie des forces militaires de l'Egypte. Les Grecs, épuisés, allaient succomber, si les puissances n'avaient prescrit à Ibrahim un armistice dont le refus amena la-glorieuse journée où l'escadre française sous les ordres de l'amiral de Rigny, unie aux escadres anglaise et russe, anéantit dans le port de Navarin la flotte égyptienne (20 octobre 1827).
Le ministère Martignac décida l'envoi de 15000 hommes en Morée sous la conduite du général Maison (27 août 1828). Celui-ci obligea Ibrahim à évacuer la Grèce, dont le traité d'Andrinople (4 septembre 1829) consacra l'affranchissement sous la garantie de la Russie, de la France et de l'Angleterre.
Le ministère Martignac (4 janvier 1828-8 août 1829). -
Le 4 janvier 1828 fut formé le nouveau ministère, composé de Martignac (Intérieur), Portalis (Justice), La Ferronnays (Affaires
Le général Foy, par Gkegorius.
(1) Montlosier, ancien député à l'Assemblée constituante, catholique, mais adversaire déclaré de la Congrégation et de l'intervention du clergé dans les affaires politiques, était l'auteur d'un Mémoire à consulter sur un système politique et religieux tendant à renverser la religion, la société et le trône (1826) et d'un ouvrage sur Les Jésuites, les congrégations et le parti prêtre (1827).
Martignac.
(D'après une lithographie.)
étrangères), Caux (Guerre), Chabrol (Marine et Colonies), Antoine Roy (Finances), Frayssinous, évèque d'Hermopolis (Affaires ecclésiastiques), Saint-Cricq (ministre secrétaire d'Etat, président du Conseil supérieur du commerce et des colonies). L'Instruction publique fut distraite du ministère des Affaires ecclésiastiques.
Martignac et ses collaborateurs firent une tentative sincère pour réconcilier la droite et les libéraux dynastiques, niais ils ne devaient donner satisfaction ni aux ultras ni à la gauche, et le roi, conseillé par Villèle, ne put jamais se décider à accepter de bonne foi les conséquences de la Charte.
A l'ouverture de la session, Boyer-Collard fut présenté au roi pour la présidence de la Chambre, et le cabinet déposa un projet de loi "supprimant la censure et l'autorisation préalable. Ce projet parut insuffisant à la gauche, qui voulait la liberté absolue de la presse, et il irrita la droite, dont l'hostilité devint irréductible le jour où les ministres eurent obtenu du roi les deux ordonnances du lfijuin surles petits séminaires, rédigées par Portalis et Msr Feutrier, évèque de Beauvais. La première soumettait au régime de l'Université huit petits séminaires dirigés parles jésuites et
excluait des fonctions enseignantes les membres des congrégations non autorisées; la seconde limitait le nombre et fixait l'âge d'admission des élèves ecclésiastiques, qui seraient tenus désormais de revêtir l'habit au bout de deux ans d'internat dans les petits séminaires, dont le roi agréerait les directeurs. Les ultras et la très grande majorité de l'épiscopat, poussés par Lamennais, protestèrent avec une telle passion contre ces ordonnances, que le roi, considérant qu'on bravait son autorité, exigea la soumission des évoques, d'accord avec le Saint-Siège.
Guizot, Victor Cousin, Villemain purent recommencer à la Sorbonne leurs cours publics, suspendus sous le précédent ministère
Sur ces entrefaites, Charles X fit un voyage dans l'Est. Il crut que les ovations qui accueillirent son passage s'adressaient à sa personne, non au cabinet, et, dès ce moment, il projeta de remplacer le ministère par des hommes acquis à ses idées.
Martignac était donc secrètement sacrifié lorsque s'ouvrit la session de 1829. Il avait obtenu du roi la présentation de deux projets tendant à élargir par l'élection la base de recrutement des assemblées départementales et municipales : l'adoption d'un amendement par une coalition des gauches et de la droite servit de prétexte à Charles X pour retirer les deux projets et juger sévèrement le régime parlementaire. Le 8 août, après la clôture de la session, le Moniteur publia la composition du nouveau ministère : Martignac n'avait appris qu'indirectement les desseins de la Cour.
Le ministère Polignac (8 août 1829-23 juillet 1830). - Le prince de Polignac fut nommé aux Affaires étrangères; La Bourdonnaye, l'un des membres les plus fougueux de la Chambre introuvable, à l'Intérieur; Bourmont, le transfuge de Waterloo, à la Guerre; Courvoisier à la Justice, le vice-amiral de Rigny à la Marine, Montbel aux Affaires ecclésiastiques et à l'Instruction publique, Chabrol aux Finances. La Bourdonnaye espérait être appelé à la présidence du Conseil, mais le roi lui préféra Polignac, qui se plaignait du caractère difticile de son collaborateur, et La Bourdonnaye démissionna après avoir obtenu la pairie et 121)00 francs de pension. Il fut remplacé' à l'Intérieur par Montbel, qui eut pour successeur à l'Instruction publique Guernon-Ranville , procureur général à Lyon; le préfet de la Gironde, le baron d'Haussez, prit la Marine à la place de Rigny (23 août).
Le prince de Polignac disait un jour que « rien n'était plus facile que de gouverner la France » et qu'il << répondrait de tout sans se donner la moindre peine » si le roi « voulait pendant dix ans réunir entre ses mains les portefeuilles des Affaires étrangères, de la Guerre, de l'Intérieur, des Finances et surtout de la Police ». Il était d'avis de donner lecture à la Chambre d'une Constitution satisfaisante pour les opinions les plus libérales, puis de dire aux députés :
Polignac, lithographie de Mauein.
« Vous avez entendu. Si vous êtes sages pendant, dix ans, la Constitution entrera en pratique. » Lorsqu'il fut nommé pair de France, il refusa de siéger, ne pouvant, disait-il, lui catholique, prêter serment à une Charte qui reconnaissait la liberté des cultes.
La constitution du nouveau cabinet apparut comme un défi à l'opinion; elle sema l'agitation dans tout le pays, et beaucoup de membres du parti royaliste déplorèrent une aventure qu'ils jugeaient
devoir être fatale à la dynastie.
Politique extérieure. Le « grand dessein » de M. de Polignac. — Le dogme traditionnel des limites naturelles n'avait pas été abandonné sous la Bestauration ; mais sur qui s'appuierait la France pour obtenir la modification de ses frontières? Les uns pensaient — c'était l'avis de Talleyrand — que la politique moscovite avait pour objectif principal l'extension de sa domination en Orient, qu'elle ne pouvait réaliser cet objectif sans le concours de la Prusse, que ce concours serait payé par des agrandissements, et que la France ne devait en aucun cas favoriser les Hohenzollern. Les autres — et parmi eux Chateaubriand — estimaient que la Bestauration conserverait un caractère précaire aussi longtemps qu'elle n'aurait pas donné à la Fiance ses frontières naturelles, que l'Autriche et l'Angleterre avaient un intérêt évident au maintien rigoureux de l'ordre de choses établi en 1815 et qu'il fallait nettement accepter l'alliance russe, dût-on pour cela subir l'alliance prussienne. En 1828, pendant son ambassade à Borne, Chateaubriand adressa au comte de La Ferronnays, ministre des Affaires étrangères, un mémoire où il faisait de l'alliance russe la condition du succès, et le cabinet de Paris pensa que la guerre turco-russe aurait pour conséquence un déplacement de territoires qui lui fournirait l'occasion de faire triompher ses vues.
Lorsque les succès foudroyants du général Diébitch, pendant l'été de 1829, eurent ouvert au tsar la roule de Constantinople, Polignac donna connaissance au Conseil d'un mémoire rédigé par Bois-le- Comte, directeur des affaires politiques, proposant une entente avec Nicolas Ior pour réorganiser l'Europe sur les bases suivantes : les provinces rhénanes seraient attribuées au roi de Saxe, mais la France aurait la Belgique catholique, le Brabant hollandais, le Luxembourg; la Prusse annexerait, la Saxe et aussi la Hollande, dont le roi remplacerait le sultan à Constantinople; l'Autriche prendrait la Bosnie, l'Herzégovine, la Serbie, la Croatie; la Bussie s'agrandirait de la Moldavie, de la Valachie et de l'Arménie, et l'on préviendrait les objections de l'Angleterre en lui donnant les colonies hollandaises. Ce plan gigantesque, qui substituait à l'état de possession établi par les traités de 1815 un nouveau partage de l'Europe, ne faisait que déplacer le voisinage de la Prusse, fortifiée, transformée en État maritime et alliée de plus en plus intime de la Bussie. Il fut envoyé' au duc de Mortemart, ambassadeur en Bussie, pour être communiqué au tsar, mais il n'y parvint qu'au moment où ce dernier venait de signer le traité d'Andrinople (4 septembre 1829) et de terminer la guerre qui pouvait fournir l'occasion d'un remaniement de la carte de l'Europe. Le grand « dessein » de M. de Polignac, perdit donc sa raison d'être avant même que Nicolas eût été pressenti. C'est le traité d'Andrinople, non la Bévolulion de 1830, qui empêcha la France d'obtenir un accroissement de territoires, et c'est en Belgique, non sur le Rhin, qu'elle devait, le trouver. D'ailleurs la Prusse était le « nœud de ce plan », et Frédéric-Guillaume l'écarta dans les termes les plus nets, ne voulant ni déposséder le roi de Hollande, son beau-frère, ni céder à la Saxe les provinces rhénanes.
La France en Algérie. Prise d'Alger. — Le traité de Paris avait en 1814 consacré la ruine de nos colonies. La constitution d'un nouvel empire d'outre-mer fut inaugurée par la Bestauration, qui maintint nos droits historiques sur Madagascar contre les Hovas, soutenus par les Anglais (bomba ni ouïe ni do Ta ma lave, octobre 1829), et préluda, à la veille de sa chute, le 5 juillet 1830, à la conquête de l'Algérie.
Les relations d'Alger avec la France s'étaient tendues à l'occasion d'une dette contractée, de 1793 à 1798, pour le compte du gouvernement fiançais, envers la maison de commerce algérienne Busnach etBacri. Le payement de cette créance, arrêtée en 1801 au chiffre de 7 millions, avait toujours été différé, et ces retards irritaient fort le dey Hussein, lequel avait fourni, par l'intermédiaire de Busnach et Bacri, une partie des approvisionnements qui avaient été l'ori-
Vue de la ville d'Alger en 1830. (D'après un dessin du temps.)
gine de la créance des deux juifs algériens sur le gouvernement français. En 1826, il adressa une réclamation au cabinet de Paris. Au printemps de l'année suivante, Deval, notre consul général, se présenta à la Kasbah pour saluer le dey, comme c'était l'usage la veille des fêtes musulmanes. Il profita de cette visite pour élever quelques réclamations au sujet d'un navire des États du Saint-Siège qui avait été capturé; mais le dey s'emporta, demanda le payement de la créance litigieuse et menaça notre agent de l'envoyer en prison. Deval ayant à son tour menacé le dey de l'intervention de son gouvernement, Hussein le frappa au visage avec son chassemouches. Le consul s'écria aussitôt : « Ce n'est pas à moi, c'est, au roi de France que l'insulte a été; faite. » D'après les relations officielles, le dey répondit « qu'il ne craignait pas plus le roi de France que son représentant», et il ordonna à Deval de sortir.
Les satisfactions demandées à Hussein ayant été refusées, le gouvernement français mit Alger en état de blocus (juillet 1829), puis formula de nouvelles propositions, qui furent tout aussi mal accueillies. La Provence, portant le pavillon parlementaire, reçut en quittant Alger une volée de coups de canon tirés du haut des batteries garnissant la rade.
Celte fois, une expédition fut résolue. Le ministre de la Marine, baron d'Haussez, fit à l'ambassadeur d'Angleterre, qui cherchait à nous intimider, une réponse énergique, et présida aux préparatifs avec un remarquable esprit de décision. On avait songé au contre-amiral Roussin : sur le refus de cet officier, d'Haussez déchira devant lui les deux ordonnances lui conférant, avec le commandement, le grade de vice-amiral, et, comme Roussin exprimait le doute qu'on trouvât quelqu'un pour le remplacer : « S'il ne s'en présente pas parmi les amiraux, répliqua d'Haussez, j'en trouverai parmi les officiers d'un grade inférieur. L'expédition ne manquera pas, faute d'un officier qui veuille la commander. »
Dès le 9 février 1830, des ordres avaient été expédiés dans les poits pour l'armement immédiat de 104 bâtiments qui, sous le commandement de l'amiral Duperie, devaient jeter sur le sol algérien un armée de 36 000 hommes, aux ordres du comte de Bourmont.
La flotte appareilla le 25 mai 1830. Arrêtée par un coup de vent à deux reprises successives, elle se trouva le 12 juin sur la côte d'Afrique et, le 13 au soir, elle jeta l'ancre sur la plage de Sidi- Ferruch. La première division de l'armée débarqua le lendemain, dispersa sept ou huit mille Arabes et s'empara des batteries qui défendaient les dunes. Le 19, l'armée entière s'établit sur le plateau de Slahouëli, où l'agha Ibrahim avait concentré les forces turques. L'occupation des hauteurs de la Bouzaréa (24 juin), suivie du bombardement et de l'explosion du fort de l'Empereur, amena la capitulation du dey, qui s'embarqua pour Naples (4 juillet). Le lendemain le drapeau lia içais flottait sur la Kasbah, ou l'on trouva, en monnaies et lingots, 7 312 kilogrammes d'or, valant 25 millions, et 108704 kilogrammes d'argent, valant environ 24 millions.
Politique intérieure. Adresse des 221. Dissolution de la Chambre. Les ordonnances. — La session parlementaire fut ouverte le 2 mars 1830 par un discours de Charles X qui, malgré l'impopularité de son ministère, déclara qu'il saurait faire respecter la prérogative royale. La Chambre répondit paruneadresse fameuse qui signalait au roi lacomposilion de son cabinet comme menaçante pour la liberté et qui fut votée par 221 membres contre 181
(16 mars 1830). Charles X estima que l'Assemblée avait outrepassé ses pouvoirs en empiétant sur le droit du souverain de choisir ses ministres, et la Chambre fut prorogée au 1er septembre.
Un courant d'opinion se manifesta en faveur des 221 sous les formes les plus diverses :
ovations, banquets, articles de journaux. Polignac n'en prit aucune émotion et décida le roi à s'appuyer sur l'article 14 de la Charte, qui lui donnait le droit de faire « les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et à la sûreté de l'État». En réalité, cet article 14 déléguait au roi le pouvoir réglementaire, mais il ne lui conférait nullement le droit de se mettre au-dessus des lois. Deux ministres, Courvoisier et Chabrol, donnèrent leur démission. Le premier président de la cour de Grenoble, Chantelauze, fut appelé à la Justice et le baron Capelle aux Travaux publics; Peyronnet remplaça à l'Intérieur Montbel, qui passa aux Finances. Trois jours auparavant ( 16 mai), la Chambre avait été dissoute et les collèges électoraux convoqués pour les 23 juin (collèges d'arrondissement) et 3 juillet (collèges des départements).
Le gouvernement espérait que les élections lui seraient favorables, le succès de l'expédition d'Alger lui paraissant au surplus devoir influencer heureusement l'opinion. Mais, sur 428 députés élus, l'opposition compta 270 représentants, parmi lesquels presque tous les signataires de l'adresse. Le corps diplomatique essaya vainement de mettre le roi en garde contre les suites certaines de la procédure illégale où il s'était engagé'. Charles X répétait, en badinant, ces paroles de quelques charbonniers et forts de la halle, venus en procession à Sainl-Cloud : « Maître charbonnier est maître chez lui. » Il pensait que son frère Louis XVI était mort pour avoir été trop faible et il était résolu à ne faire aucune concession. Équivoquant sur le texte de l'article 14, il fit donc paraître le 26 juillet, au Moniteur, les fameuses ordonnances, signées de la veille et qui furent la cause immédiate de la Révolution de 1830. Elles édictaient : 1° la suspension de la liberté de la presse périodique et le rétablissement de l'autorisation pour les brochures; 2° la dissolution de la nouvelle Chambre; 3° un remaniement de la loi électorale, qui réduisait le nombre des députés à 258, rétablissait le renouvellement par cinquièmes et supprimait les patentes dans le calcul du cens électoral; 4° la convocation des collèges pour les 6 et 8 septembre. En même temps le gouvernement rappelait à l'activité de hauts fonctionnaires écartés par le cabinet Martignac.
Les journées des 27, 28 et 29 juillet 1830. — Le jour
même de la publication des ordonnances, 44 journalistes s'assemblèrent dans les bureaux du National, où Thiers rédigea une protestation célèbre, suivie de celle de 63 députés présents à Paris.
Le 27, le National, le Temps et le Globe parurent malgré les ordonnances. Casimir Périer, Sébastiani, Dupin, Thiers faisaient tous leurs efforts pour maintenir la résistance sur le terrain légal, et, malgré les agitations de la rue, Charles X pouvait peut-être sauver encore sa couronne en retirant les ordonnances et en constituant un ministère libéral; mais le président du Conseil persistait à croire que la répression des troubles serait facile et consoliderait même le cabinet.
Dans la nuit, les insurgés se procurèrent des armes, et, dès le matin du 28, la lutte s'engagea, définitive, entre la Révolution et les forces royales. Des élèves de l'École polytechnique dirigeaient la résistance. D'anciens soldats de l'Empire, d'anciens gardes nationaux, des bourgeois se joignaient aux combattants. La lutte fut particulièrement vive sur la place de Grève et sur le quai Napoléon;
Combat de la porte Saint-Denis, par Lecomib (Musée Carnavalet)
car l'artillerie de la garde, échelonnée sur la rive droite, enfilait les ponts. Mais, vers six heures, l'Hôtel de Ville était au pouvoir des révolutionnaires. Marmont, chargé du commandement militaire et disposant de 8000 hommes, avait établi son quartier général aux Tuileries; quelques députés, Arago, Laffitte, etc., vinrent le prier d'arrêter l'effusion du sang, et il écrivit vainement au roi, qui était à Saint-Cloud, pour obtenir le retrait des ordonnances.
Le 29 au matin, l'insurrection était maîtresse de l'Imprimerie nationale, de l'arsenal, de Notre-Dame. Marmont dut bientôt évacuer les Tuileries, puis faire retraite sur Saint-Cloud, pendant que la Révolution occupait les Invalides et la caserne de Babylone, où mourut le polytechnicien Vaneau. Les ministres, en permanence à l'hôtel des Affaires étrangères, avaient fait proclamer l'état de siège; ils continuaient de persuader au roi que la monarchie n'était pas en danger. Entre Marmont, qui voyait clair, et Polignac, qui s'obstinait dans son aveuglement, Charles X n'hésitait pas : il gardait une foi imperturbable dans les assurances du premier ministre (1).
Tandis que s'éteignait la fusillade, Tliiers, Mignet, Béranger, etc., réunis chez le banquier Laffitte, s'employaient à remplacer la branche aînée par la branche cadette et nommaient La Fayette commandant de la garde nationale rétablie. Une commission municipale, faisant fonctions de gouvernement provisoire et composée de Casimir Périer, Lobau, Schonen, Audry de Puyravault et Mauguin, s'installait, en même temps que La Fayette, dans le palais communal et choisissait pour secrétaire Odilon Barrot.
Charles X se résigna trop tard à révoquer les ordonnancés ; mais lorsque Sé-
(1) Pour perpétuerla mémoire des trois journées de juillet 1830, — les trois glorieuses, — on éleva à Paris, à l'endroit même où se trouvailla Bastille, un monument en bronze qui reçut le nom de Colonne de juillet. Commencé en 1833, il fut terminé en 1840.
monville, après mille efforts, vint annoncer la décision du roi : « Il est trop tard! lui cria Schonen; le trône de Charles X s'est écroulé dans le sang! » Abandonné de la plus grande partie de ses troupes, le roi prit avec sa famille le chemin de Rambouillet. Les instigateurs de ce changement de dynastie envoyèrent à Neuilly une dépulation pour ramener à Paris le duc d'Orléans (30 juillet).
Le 31 juillet, Louis-Philippe adressa aux Parisiens une proclamation où il acceptait le titre de lieutenant général du royaume et qui se terminait par ces mots : « Les Chambres vont se réunir; elles aviseront aux moyens d'assurer le règne des lois et le maintien des droits de la nation; la Charte sera désormais une vérité. » Il se rendit ensuite à l'Hôtel de Ville. La Fayette lui mit entre les mains un drapeau tricolore, le présenta au peuple qui emplissait la place et l'embrassa au milieu des acclamations.
Le 1er août, à Bambouillet, Charles X rendit une ordonnance par laquelle, « voulant mettre fin aux troubles » et « comptant d'ailleurs sur le sincère attachement de son cousin le duc d'Orléans », il le nommait lieutenant général du royaume, titre que Louis-Philippe avait déjà reçu de ses partisans. Le 2 août, il abdiqua en faveur de son petit-fils, le comte de Chambord, et, le 3, il quitta Rambouillet pour l'Angleterre.
Le 7, la Chambre, où siégeaient 252 députés seulement sur 406, pourvut à la vacance du trône par une Déclaration où, considérant « la violation de la Charte constitutionnelle », « la résistance héroïque des citoyens de Paris », et, par suite, l'obligation pour « tous les membres de la branche aînée » de « sortir du territoire français », elle déclarait que le trône était vacant en fait et en droit et qu'il était indispensable d'y pourvoir; — que le préambule de la Charte serait supprimé « comme blessant la dignité nationale, en paraissant octroyer aux Français des droits qui leur appartiennent essentiellement»; — que les articles subséquents seraient modifiés; — enfin que, moyennant l'acceptation de ces dispositions, « l'intérêt universel et pressant du peuple français » appelait au trône Louis-Philippe et ses descendants à perpétuité, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture et à l'exclusion perpétuelle des femmes. Ces dispositions furent adoptées par 219 voix. Le surlendemain (9 août), Louis-Philippe vint au Palais-Bourbon où, devant les pairs et les députés, il jura d'observer fidèlement la
Le duo d'Orléans partant pour l'Hôtel de Ville, par H. Vernet (Musée de Versailles)
Charte revisée et signa l'acte du serment : « Louis-Philippe Pr. » Il s'intitula « roi des Français » et non plus « roi de France et de Navarre ».
Jugement sur la Restauration. — Le gouvernement de la Restauration succombait pour être resté sourd à la voix de l'opinion publique et pour s'être mis au-dessus des engagements contractés envers le pays en 1814.
Si l'on ne peut reprocher aux Bourbons d'avoir amené l'ennemi sur nos frontières, Napoléon étant responsable de l'invasion, il n'en est pas moins vrai qu'ils devaient le trône aux victoires des coalisés. Ceux qui, n'oubliant pas les maux de l'occupation étrangère, ne séparaient pas le rappel des princes du souvenir de nos immenses désastres, leur reprochèrent jusqu'au bout d'être rentrés en France « dans les fourgons de l'étranger »; ils virent dans la Restauration un gouvernement imposé deux fois par l'Europe victorieuse à la France humiliée.
En second lieu, les Bourbons ayant repris la couronne au nom du principe de la légitimité et refusé de la tenir de la souveraine lé nationale, l'ancien droit public et le droit nouveau furent en conflit pendant quinze ans. Ils ne pouvaient se maintenir qu'en acceptant une transaction entre les principes traditionnels et les institutions qui s'étaient créées pendant leur exil, en suivant la politique de conciliation et de bon sens qui permit à Henri IV de refaire la France ruinée par les guerres religieuses. Lorsque Louis XVIII monta sur le trône, les débris de l'ancien régime étaient si complètement dispersés qu'on ne pouvait sans aveuglement concevoir la pensée de les rassembler pour reconstruire sur son ancien plan l'édifice monarchique. Charles X et le vieux parti royaliste, « dont l'entendement, dit Chateaubriand, était comme un cachot voûté et muré, sans porte, sans fenêtre, sans soupirail, sans aucune issue à travers laquelle se pût glisser le moindre rayon de lumière », expièrent en 1830 la méconnaissance d'une situation de fait.
Cependant, cette période de quinze ans ne fut pas pour la France sans profit ni sans gloire. Notre pays reprit une place d'honneur parmi les Etats, et la belle tenue de nos troupes en Espagne, la contribution de la France à l'émancipation de la Grèce, la prise d'Alger mit en relief nos armes reconstituées. Pendant que le romantisme renouvelait les sources de la littérature et de l'art, les sciences rivalisaient d'activité féconde; l'éloquence parlementaire brillait d'un vif éclat. La vitalité du pays et la mise en œuvre de ses réserves d'énergie assurèrent rapidement le retour de la prospérité matérielle. Les ministres qui se succédèrent aux Finances; le comte Roy, le baron Louis, Villèle, gérèrent avec une grande habileté la fortune publique. Le commerce fut favorisé par la création de nouveaux modes de transport et par de nouvelles voies de communication. Les agriculteurs et les industriels, n'étant plus troublés dans leurs travaux par des guerres continuelles, reprirent courage et confiance (1).
BIBLIOGRAPHIE
Sources-: On consultera de préférence : les Mémoires ou Souvenirs de Barante, de Beugnot, de la comtesse de Boigne, du duc de Broglie, de Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe), de la duchesse de Gontaut-Biron, de Guizot (Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps), du baron d'Haussez, de Hyde de Neuville, de Mettehnich, du chancelier Pasquier, de Mme de Rémusat, de Villèle, de Vitroli.es; — la Correspondance du duc de Bichelieu pendant le Congrès d'Aix-la-Chapelle, publ. par R. de Cisternes dans « Cosmopolis » (1897) ; — Le Congrès de Vérone, par Chateaubriand; — les Souvenirs diplomatiques du comte de Marcellus; — la Correspondance de Jaucourt avec le prince de Talleyrand (1905); ■ — la Correspondance de M. de Serre (1876-1877, 6 vol.); — la Correspondance diplomatique du comte Pozzo di Borgo et du comte de Nesselrode; — les Papiers de Nesselrode; — les Œuvres de Paul-Louis Courier.
Ouvrages à consulter : L'histoire de la Restauration a été écrite par Ernest Daudet, Hamel, Alfred Nettement, Achille de Vaulabelle, Viel- Castel. — On consultera en oulre les ouvrages généraux ci-après : Les Cabinets et les peuples depuis 1815, par Bignon (3e éd., 1823); Y Histoire du gouvernement parlementaire en France, par Duvehgier de Hauranne; V Histoire du XIXe siècle, de Gervinus; l'Histoire diplomatique de l'Europe, de Debidour; le Manuel historique de politique étrangère, d'Emile Bourgeois t. Il ; l'Histoire des Assemblées politiques en France, par E. Pierre (1877, 2 vol.); Les Élections législatives depuis 1189, par G. Weill (1895).
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