L EXPANSION COLONIALE
La monarchie de Juillet substitua la domination française à la domination turque en Algérie, fonda quelques établissements sur la côte occidentale d'Afrique, intervint à Madagascar et établit le protectorat français sur plusieurs archipels de la Polynésie.
La conquête de l'Algérie. — Alger restant en notre possession, notre domination devait insensiblement s'étendre et remplacer celle des Turcs, renversée dans son centre. Bourmont venait d'occuper Oran et Bône lorsqu'il apprit la chute des Bourbons. Son successeur, Clauzel, organisa la cavalerie indigène des spahis et créa le corps des zouaves, enleva Blida et Médéa au bey de Titery, reprit Oran et conclut un traité avec le bey de Tunis. Il fut remplacé par un général trop prudent, Berthezène (1831). Plus résolu, le général Savary, duc de Rovigo, institua les chasseurs d'Afrique et la légion étrangère, réoccupa Bône, avec le concours de Yousouf (1), et noua des relations avec les tribus des environs d'Alger. De son côté, le maréchal de camp Trézel, chef d'état-major, organisa les bureaux arabes. Le général Voirol, successeur de Savary, fit occuper
Mostaganem et Bougie (1833- 1834). Nous tenions presque tout le littoral, mais par des points isolés.
Abd-el-Kader. La guerre sainte. Désastre de la Macta. — Le gouvernement songeait à la colonisation de l'Algérie, lorsque surgit le plus redoutable adversaire de l'occupation française, Abd-el-Kader, né près de Mascara en 1807 et fils du
Abd-el-Kader.
(D'après une lithographie.)
(1) Né à l'île d'Elbe en 1808, Giuseppe Venturi fut pris en 1815 sur les quais de Livourne par des marins tunisiens qui le vendirent au bey. Une intrigue avec une des filles du souverain obligea Venturi, devenu Yousouf, à prendre la tuile, et, recueilli par le brick français l'Adonis, il s'engagea dans nos troupes d'Afrique.
marabout Malii-Eddine, de la tribu des Hachem. Acclamé sultan par quelques tribus, il ne prit que le titre d'émir, par égard pour le souverain du Maroc, et il prêcha la guerre sainte. D'autres ciels, ses compétiteurs, le battirent; les troupes françaises lui infligèrent aussi des échecs devant Oran, Tlemcen et Mostaganem. Mais un traité de paix irréfléchi, conclu par le général Desmichels à Oran
Clauzel, par C H A M P M A R TI N .
Bugeaud, par La ri vi ère (Versailles).
(26 février 1834), vint affermir la puissance précaire de l'émir en lui attribuant la souveraineté de l'Ouest algérien, sauf Oran, Mostaganem et Arzew.
Desmichels, désavoué, céda la place à Trézel. L'émir ayant occupé Miliana et Mêdéa, Trézel marcha contre lui et lui livra un sanglant et malheureux combat sur un terrain défavorable, prés du Sig (26 juin 1835). Cette défaite de nos armes valut à Abd-el-Kader une prestigieuse renommée. Trézel fut rappelé et Drouet d'Erlon — qui
Prise de Constantine, par Horace Vernbt (Musc"e de Versailles).
avait le premier porté le titre de gouverneur général — fut remplacé par le maréchal Clauzel à la tète de la colonie.
Clauzel, accompagné du duc d'Orléans, battit Abd-el-Kader au bord de lTlébra (3 décembre), enleva Mascara et débloqua Tlemcen. Une défaite du général d'Arlange, près de Sidi-Yakoub, fut réparée par l'offensive heureuse de Bugeaud, qui tailla en pièces l'armée arabe sur les bords de la Sikkah, affluent de la Tafna (o juillet 1836).
Premier siège de Constantine (novembre 1836). — Après la prise d'Alger, le bey de Constantine, Hadj-Amed, autrefois vassal du dey, s'était' rendu indépendant. Clauzel résolut d'en finir avec cet ennemi non moins dangereux pour l'Algérie orientale qu'Abd-el- Kader pour la province d'Oran. Malheureusement, il n'emmena avec lui que 7000 hommes, divisés en 2 brigades, sous les ordres des généraux Trézel et Rigny. Partie de Bône le 10 novembre 1836, la colonne n'arriva devant la place qu'après onze jours de marche sous une pluie torrentielle et glaciale. Le ravin profond du Rummel enserre sur trois côtés le rocher incliné au-dessus duquel se dresse Constantine, et un haut escarpement rend inabordable le front ouest. Toutes les attaques furent repoussées : le commandant Richepanse fut tué, Trézel blessé. A court de vivres et de munitions, la colonne opéra une retraite désastreuse sur Bône (23 novembre). Le chef de bataillon Changarnier, commandant l'arrière-garde, se voyant pressé par une nuée d'Arabes, forma ses hommes en carré et leur dit : « Voyons ces gens-là en face; ils sont six mille, vous êtes trois cents : la partie est égale. » Les soldats firent volte-face et dirigèrent sur l'ennemi un feu meurtrier qui le mit en déroute.
Traité de la Tafna (10T juin 1837). — Dans le même temps, à l'autre bout de l'Algérie, Abd-el-Kader tenait étroitement bloquées nos garnisons de la province d'Oran et amenait le général Bugeaud à signer le traité de la Tafna (30 mai 1837), qui, tout en consacrant la souveraineté de la France, reconnaissait l'autorité de l'émir sur la provinces d'Oran, celle de Titery et une partie de celle d'Alger. La France se réservait Oran, Mers-el-Kébir, Arzew, Mazagran, Mostaganem, Alger, Blida, la Métidja. Ce traité aggravait la convention Desmichels et laissait à l'émir le temps de reconstituer ses forces.
Second siège et jome de Constantine (6-13 octobre 1837). — Le général Damrémont, qui remplaça Clauzel (février 1837), prépara
alors contre Constantine une expédition en vue d'un siège en règle. Dix mille hommes furent répartis en quatre brigades, sous les ordres des généraux Trézel et Rulhières, du duc de Nemours et du colonel Combes. Valée était à la tète de l'artillerie; Damrémont commandait en chef.
Le 6 octobre 1837, les troupes étaient en vue de la place, et, malgré un feu intense, elles s'emparèrent des hauteurs de Coudiat-Aly et de la Mansourah. Le bombardement, commencé le 9 octobre, dura quatre jours. Tué en examinant la brèche, Damrémontfut remplacé par Valée. L'assaut fut donné, le vendredi 13, par trois colonnes d'attaque sous les ordres du lieutenant-colonel Lamoricière, des colonels Combes et Corbin. A sept heures du matin, Lamoricière s'élance le premier sur la brèche, à la tète de ses zouaves; à peine a-t-il pénétré dans la ville qu'une explosion formidable retentit :
c'est la poudrière des assiégés qui saute, ensevelissant des centaines de soldats sous les décombres. L'ardeur des colonnes suivantes n'en est que plus excitée; mais les assiégés se défendent avec
Prise de la smala d'Abd-el-Kader (fragment), par Horace Vernet (Musée de Versailles).
furie; le colonel Combes est blessé à mort. Les soldats ne peuvent avancer que maison par maison dans les rues tortueuses et barricadées. Enfin, après une lutte de plusieurs heures, Constantine capitule.
A la suite de ce siège célèbre, où se signalèrent plusieurs officiers dont le nom acquit dans la suite un retentissement (Bedeau, Lamoricière, Le Flô, Mac-Mahon, Ganrobert), Valée reçut le bâton de maréchal et le gouvernement de l'Algérie.
Reprise des hostilités avec Abd-el-Kader. — La capitulation de Constantine amena une prompte soumission des grands chefs du
Sud et établit la domination française dans l'Est algérien, mais Valée eut bientôt à recommencer la lutte contre Abd-el- Kader. Il fit occuper, en 1838, Blida et Coléa, dans la Métidja, ainsi que Djidjelli et Sétif, dans la province de Constantine. L'expédition des Bibans ou Portes de Fer (octobre 1839), conduite par le duc d'Orléans, fournit à Abd-el-Kader le prétexte de rompre le traité de la Tafna et de venir saccager notre territoire jusque sous les murs d'Alger. Malgré des succès qui mirent en lumière les talents et la bravoure des généraux Duvivier, Changarnier, Lamoricière, Bedeau, Cavaignac, malgré l'occupation deMédéa et de Miliana, après la brillante affaire du col de Téniah, en 1840 Abd-el- Kader était encore puissant : il reparaissait le lendemain de chaque défaite aussi redoutable que la veille.
La défense de Mazagran fut l'un des plus glorieux épisodes de Le prince de joinviiie, la campagne. Cent vingt-
par Wisterhalter (Versailles;. trois hommes d'infan-
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terie, commandés par le capitaine Lelièvre et retranchés dans le petit fortin de Mazagran, tinrent tète, du 2 au 5 février, à plus de 12 000 Arabes, marchant sur Mostaganem sous les ordres de l'émir. Un de ces braves écrivait : « On s'est battu quatre jours et quatre nuits, au son du tambour; c'étaient quatre grands jours, car ils ne commençaient pas et ne finissaient pas; c'étaient dis jours noirs, car la fumée de la poudre obscurcissait les rayons du soleil, et les nuits étaient des nuits de feu, éclairées par les flammes des bivouacs et par celle des amorces. » Les Arabes, décimés, se retirèrent : la garnison n'avait perdu que trois hommes.
Bugeaud et Abd-el- Kader. Prise de la Smala.
— Il était réservé au général Bugeaud, nommé gouverneur général en février 1841, de pacifier à peu près définitivement la colonie, après plusieurs années de nouveaux efforts. Bugeaud inaugura une nouvelle tactique : l'offensive à outrance au moyen de colonnes mobiles, poursuivant et chassant l'émir de position en position. Lamoricière, Changarnier, le duc d'Aumale, Duvivier, Bedeau, Cavaignac, Bandon, Pélissier, Daumas, Baraguey-d'Hilliers, Marguerilte fui en I ses principaux lieutenants. La prise de Tagdempt, Mascara, Boghar, Saida, Tlemcen (mai 1841-février 18V2) [avec le brillant intermède du combat de Beni-Méred, où le sergent Blandan et ses 20 soldats tinrent tète à 300 cavaliers arabes], eut pour résultat la soumission de plusieurs tribus. l.<' 16 niai 1843, le duc d'Aumale, en reconnaissance, découvrit fortuiteinen I , Le duc d Aumale, près de Taguin, du haut par Win i erhalter (Versailles).
HISTOIRE DE FRANGE
Plan de la bataille de l'Isly (1843).
Après la prise de la smala (16 mai 1843), Abd-el-Kader se réfugie au Maroc, dont il excite le sultan contre la France. Bugeaud tente vainement de négocier avec Abder-Rahman : un parlementaire français, le général Bedeau, est reçu à coups de fusil, et la guerre est déclarée. Tandis que le prince de Joinville bombarde Tanuer (5 août), Bugeaud franchit la frontière marocaine. L'armée française, forte d'environ il 500 hommes avec 16 canons, lève ses tentes le 13 août 1844, à trois heures du soir. Bugeaud l'a disposée en un immense losange, dont les côtés sont formés par des bataillons carrés, avec les canons dans les intervalles, et enfermant les bagages, l'ambulance, les troupeaux et la cavalerie. Le 14 août, à huit heures du matin, les troupes traversent la petite rivière de l'Isly; elles aperçoivent sur une haute collin« le camp marocain, renfermant 30 000 hommes, commandés par Mouley-Mohammed, fils d'Ahder-Rahman. Bugeaud l'ayant fait canonner, des nuées de cavaliers se ruent avec de grands cris sur les carrés français ; mais, foudroyés par l'artillerie, ils tournent bride : les colonels Yousouf et Tartas, à la tête des spahis et des chasseurs, les poursuivent jusqu'au camp, dont ils s'emparent. La bataille n'est pas terminée : 10 000 cavaliers, en réserve derrière le camp, s'élancent à leur tour sur le 2« chasseurs, commandé par le colonel Morris. Cette lutte de dix contre un dure depuis plus d'une demi-heure, lorsque, sur l'ordre de Bedeau, accourent les zouaves, les chasseurs à pied et un bataillon du 15" léger. A midi, l'armée d'Abd-er-Rahman fuit en cohue sur la route de Fez, laissant 800 morts et 2 ooo blesses sur le terrain. Les pertes de l'armée française ne sont que de 27 officiers et soldats tués, 99 hommes blessés.
d'une colline, la smala de l'émir. Bien qu'il n'eût sous la main que 500 cavaliers, le jeune général fit irruption dans le campement d' Abd-el-Kader et sabra les Arabes affolés. « Personne de ma race n'a jamais reculé », avait dit le duc d'Aumale. L'émir put s'esquiver, mais ses munitions, ses tentes, ses trésors, sa correspondance, ainsi que 3000 prisonniers, restèrent au pouvoir du vainqueur.
La guerre au Maroc. — Tandis que le duc d'Aumale entrait à Biskra et que Marey s'avançait jusqu'à Laghouat, l'émir, battu en plusieurs rencontres (22 juin-îl novembre 1843), se réfugia au Maroc et força le sultan Mouley-Abd-er-Rahman à lui prêter l'appui de ses armes. Lamoricière repoussa l'ennemi sur la rive de la Mouila (30 mai 1844), Bugeaud occupa Oudjda, le prince de Joinville bombarda Tanger (6 août), puis Mogador (15 août), et l'armée marocaine, massée sur la rive droite de l'Isly, fut détruite par Bugeaud (13 août), qui fut fait duc d'Isly. Le Maroc signa (10 septembre 1844) le traité de Tanger, complété par la convention de délimitation de Lalla- Marnia (18 mars 1845), ratifiée à Larache (6 août).
Soumission d' Abd-el-Kader. — Abd-el-Kader rentra sur le territoire algérien et souleva par une active propagande les tribus berbères et arabes. Une répression énergique, parfois cruelle, redoubla la fureur des indigènes. Ils firent une résistance désespérée sous la direction de l'émir ou sous la conduite de Bou-Maza, dont les prédications soulevèrent le Dahra, et ils obtinrent quelques succès dans cette guerre sans merci (surprise du colonel de Montagnac à Sidi- Brahim, reddition de la garnison française d'Aïn-Temouchenten septembre 1845). Cependant le général Bedeau acheva la soumission de l'Aurès, et Bou-Maza se rendit au colonel de Saint-Arnaud (avril 1845). Abd-el-Kader, repoussé de la Mitidja, rentra au Maroc par Figuig (juillet 1847 .
Bugeaud avait entrepris dès 1844 la conquête de la Grande Kabylie : il dirigea contre elle, de 1844 à 1847, trois campagnes successives au cours desquelles Dellys (1844) et Sétif (1847) furent occupés.
Les Marocains, las des intrigues d'Abd-el-Kader, l'acculèrent au
L'amiral Dupetit-Thouars.
(D'après un dessin du temps.
col de Moulouïa, dont les passages furent tous gardés par ordre du duc d'Aumale, qui avait remplacé Bugeaud comme gouverneur général (septembre 1847). Surpris par les spahis (23 décembre), l'émir se rendit à Lamoricière. Il demanda à se retirer à Alexandrie ou à Saint-Jean-d'Acre, mais le gouvernement le fit interner au fort Lamalgue, près de Toulon, puis à Pau et ensuite à Amboise.
La France à Madagascar. — En 1845, la reine des Hovas, Banavalo, invita tous les étrangers, sans distinction, à quitter Madagascar. La France avait acquis, par des traités signés en 1840 avec les chefs sakalaves, différentes îles, avec le territoire compris entre la baie de Pasandava et le cap Saint-Vincent. Elle envoya deux navires dans l'océan Indien, et Tamatave fut bombardée (15 juin 1845), mais les troupes de débarquement essuyèrent un échec et laissèrent leurs morts sur le terrain. — Nossi-Bé fut annexée en 1841, Mayotte en 1843.
La France en Océanie. —
De 1842 à 1846, le protectorat français fut établi sur Tahiti et les Marquises, les Wallis, les Gambier, et notre sphère d'influence s'étendit aux Touamotou et aux îles Horn. Les missionnaires anglais qui, depuis 1798, évangélisaient Tahiti et les îles voisines, en écartaient les étrangers et, en 1836, ils s'efforcèrent d'éloigner les deux missionnaires français Carey et Laval, qui firent appel à l'intervention de l'amiral Dupetit- Thouars; la reine Pomaré IV dut reconnaître le droit, pour nos nationaux, de séjourner
dans l'archipel, et l'amiral la détermina même à demander le protectorat français. Le 9 septembre 1842, Tahiti et toutes les îles de l'archipel vinrent arrondir notre sphère d'influence.
Les missionnaires anglais continuant à fomenter des troubles, un corps de débarquement français s'empara de Futuna sur les indigènes hostiles, et Pomaré signa, le 17 septembre 1846, un traité plaçant définitivement sous notre protectorat Tahiti et les îles du Vent.
Le principal instigateur des troubles avait été l'Anglais Pritchard, à la fois missionnaire, consul et pharmacien, adversaire implacable des commerçants étrangers à sa nationalité. Pritchard, expulsé de Tahiti, obtint de sir Robert Peel qu'une demande d'indemnité fût adressée en sa faveur au gouvernement français, et Guizot fit approuver par la majorité de la Chambre le principe de cette réparation, ce qui valut au cabinet d'être appelé le ministère « de la paix à tout prix » (1845).
Les îles Sous-le-Vent furent déclarées indépendantes par la convention franco-anglaise du 19 juin 1847, au détriment de nos progrès dans cette partie de la Polynésie.
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