‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 148 sur 196 · LA PHI L'O SOPHIE · texte numérisé non relu

LA PHI L'O SOPHIE

Les idéologues. — Les idéologues continuent, pendant la Révolution et sous l'Empire, les méthodes encore plus que les doctrines du xvme siècle. Ils exercent une action considérable dans les assemblées politiques, sont les maîtres de l'Institut, les inspirateurs de l'enseignement public; ils fondent la D'cade philosophique, dans laquelle ils défendent Locke, Helvétius, Condillac, Condorcet.

Destutt de Tracy (1754-1836), l'inventeur du mot idéologique, entendait par là la connaissance de l'homme, fondée sur l'analyse exclusive de ses facultés, se séparant ainsi des anciens métaphysiciens, qui se proposaient de déterminer le principe et la fin des choses. Cabanis (1757-1808) fut un des fondateurs de la psychologie physiologique dans ses Rapports du physique et du moral (1812) et sa Lettre sur les causes premières, où l'on trouve des affirmations comme celle-ci : « Le cerveau digère la pensée comme l'estomac les aliments. » L'oratorien Daunou (1761-1839) fut un des premiers à déterminer les règles précises d'une critique historique rigoureuse; son Cours d'études historiques montre un effort intéressant pour transporter une sorte de rigueur mathématique dans les sciences morales. De Gérando (1772-1842) essaya de concilier les idées de Condillac et les dogmes catholiques, et Laromiguière (1756-1837) provoqua une réaction contre le sensualisme absolu; il prépara le spiritualisme philosophique, et l'éclectisme que l'on rencontre dans ses Leçons de philosophie (1815-1818) fait déjà penser à Victor Cousin.

L'école spiritualiste. — L'école spiritualiste occupa une place prépondérante dans la spéculation et l'enseignement au xixc siècle. Le premier de ses représentants, Maine de Biran (1766-1824), parti du sensualisme, s'éleva au stoïcisme et, du stoïcisme, passa au christianisme. Pour lui, la philosophie n'est pas seulement une science pure, elle est encore la principale affaire de la vie. Dans son effort pour constituer sa doctrine, il passa par trois périodes différentes. Il se rattacha d'abord à l'école idéologique, dont il se sépara toutefois par le rôle qu'il attribue au mouvement volontaire dans la connaissance que nous prenons des objets extérieurs. — Puis, il opposa aux objets pensés le sujet pensant, au point de vue extérieur le point de vue intérieur : par la réflexion, le sujet individuel se sent comme tel et se distingue de tous ses modes au lieu de se confondre avec eux, comme le prétendait Condillac. Par la conscience intérieure de son activité, le moi s'apparaît comme cause, comme volonté. L'intelligence n'est qu'une modalité de la volonté. — Dans la troisième période, incomplète et seulement ébauchée, de sa philosophie, Maine de Biran subit l'influence des idées théologiques et décrivit une vie mystique et chrétienne, où le moi disparaît avec l'effort, où la personnalité humaine est absorbée en Dieu.

Le spiritualisme psychologique eut son moraliste dans la personne d'un ami de Maine de Biran, de Chateaubriand et de Bonald : Joseph Joubert (1754-1824), dont les Pensées témoignent d'un esprit d'observation subtil, d'un jugement délicat et juste, malgré leur loi nie un peu paradoxale et précieuse.

Boyer-Collard (1763-1845) n'eut pas à vrai dire une doctrine personnelle, mais il introduisit dans son enseignement, à la Faculté

des lettres de Paris, les théories de l'Écossais Beid et leur prêta l'éclat de son éloquence.

Renonçant aux constructions métaphysiques, il chercha dans la psychologie basée sur l'observation intérieure les principes de toute philosophie.

Victor Cousin (1792-1867) fonda l'école éclectique, ainsi appelée parce qu'elle soutenait, après et avec Leibniz, « que les systèmes sont vrais par ce qu'ils affirment et faux par ce qu'ils nient ». Empruntant à Platon et à l'école d'Alexandrie, mais aussi à Schelling et à Hegel, il voulut substituer aux systèmes philosophiques un choix de vérités empruntées à ces systèmes Victor Cousin, avec le sens commun pour

lithographie de Maurin. guide; il fit une part considé-

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rab le à l'histoire de la philosophie. Mais, après avoir conçu un système se rapprochant de l'idéalisme absolu, il ramena l'éclectisme au spiritualisme chrétien dans son livre Bu Vrai, du Beau et du Bien (1853). Il conçut la philosophie comme une lutte contre les doctrines qu'il jugeait mauvaises d'après leurs conséquences plutôt que par leurs affirmations ou leurs négations intrinsèques. Il exerça sur son école et sur l'enseignement philosophique dans l'Université

quait à la souveraineté de raison, faisait ressortir ses affirmations et ses négations successives ou même simultanées, et ramenait la philosophie au sens commun, qui est la foi universelle et la raison de l'humanité ; or, l'humanité étant antérieure et supérieure aux individus, puisqu'elle fournit à chacun d'eux le fondement de sa certitude, c'est le consentement universel que Lamennais, dans son Essai sur l'indifférence en matière de religion (1817-1823), donna

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Joseph de Maistre.

par Ai'bebt.

Lamennais, gravé d'après Ary Scheffer.

Lacordaire, lithographie de L lan ta.

Montalembert.

'D'apros une lithographie.)

une autorité absolue et constitua une sorte de philosophie officielle alliée à la religion, appuyée sur le sens commun, très analogue a la philosophie écossaise.

Parmi ses nombreux disciples, à qui la lourde autorité du maître ne permit pas toujours une grande originalité, il faut citer Théodore Jouffroy (1796-1 842) j qui s'efforça de maintenir le point de vue propre à Descartes et à Maine de Biran, et établit la distinction de la psychologie et de la physiologie, confondue dans l'école de Cabanis et de Broussais; Saisset (1814-1863), Garnier (1801-1864), Albert Lemoine (1824-1874), Jules Simon (1814-1896), Paul Janet (1823-1899), Lévêque (1818-1900), dont la valeur personnelle fut parfois méconnue à cause du discrédit dans lequel la domination étroite de Cousin avait fait tomber l'éclectisme.

La philosophie théocratique. Les catholiques libéraux.

Dans les sphères gouvernementales, il y eut, sous Louis XVIII surtout, des tendances gallicanes; un nouveau Concordat fut môme négocié en 1817 qui remettait en vigueur celui de 1516 et qui fut rejeté par les Chambres. Les doctrines opposées, propagées par les missionnaires à l'intérieur, par la Congrégation et par les sociétés charitables qui s'y rattachaient, furent défendues, dans le Mémorial catholique, par Lamennais, de Salinis, Rohrbacher. Elles eurent des théoriciens d'une âpre et vigoureuse éloquence qui opposèrent à la souveraineté humaine la toute-puissance de Dieu, à la raison et au libre examen la révélation et la tradition.

De Bonald (1754-1840) s'attacha à démontrer que le langage et la société sont d'origine divine et, aux droits de l'homme proclamés par la Constituante, il opposa les droits de Dieu. Sa philosophie est dominée par une formule trinitaire : cause, moyen, effet. En cosmologie, la cause est Dieu, le moyen est le mouvement, l'effet est le corps. En politique, ces trois termes deviennent : pouvoir, ministre, sujet; dans la famille, père, mère, enfants; en théologie, Dieu, l'homme-Dieu, l'homme. Pratiquement, Bonald concluait à la restauration de la monarchie absolue.

Joseph de Maistre (17S3-1821) opposa à la Révolution, qui lui apparaissait cependant comme un fait providentiel, la nécessité de la Restauration : restauration de Dieu, restauration du pape, restauration du roi. Très préoccupé du problème du mal, il soutint que la guerre est dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de Dieu. Avec autant de verve que d'esprit, il essaya de confondre la raison devant l'inconnaissable et l'invita à demander à la révélation et à l'autorité théologique la solution des problèmes qu'elle ne peut résoudre par elle-même.

L'abbé de Lamennais (1782-1854) commença par s'inspirer des mêmes principes que de Bonald et de Maistre et mena, avec Lacordaire et Montalembert, une brillante campagne en faveur des doctrines ultramontaines. Employant la méthode de Pascal, il s'atta-

Histoire de France. — II.

pour base au déisme, à la révélation, au catholicisme. Une élite de jeunes catholiques (Montalembert, de Carné, les abbés Gerbet, Rohrbacher, de Salinis, Lacordaire) se réunissaient auprès de lui dans son manoir de La Chesnaie.

Les événements de 1830 modifièrent ses idées. Il chercha une formule de conciliation entre les libéraux et les ennemis irréductibles de la société issue de la Révolution. Il considérait une société sans religion comme fatalement vouée à la décadence irrémédiable, mais il estimait que la foi et la science peuvent vivre en paix l'une à côté de l'autre : si le catholicisme lui paraissait une condition essentielle de l'ordre et de la morale, l'esprit moderne lui semblait un facteur indispensable de la liberté et du progrès.

Dès 1829, Lamennais, Lacordaire et Montalembert avaient demandé, au nom de la Charte, la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté de l'éducation. « On tremble devant le libéralisme, écrivait Lamennais; calholicisez-le, et la société renaîtra. » Dieu et Liberté, telle fut l'épigraphe du journal l'Avenir.

Les trois protagonistes du catholicisme démocratique allèrent soumettre leurs vues au chef même de la chrétienté, Grégoire XVI, qui, par l'encyclique Mirari vos, condamna les doctrines de l'Avenir « comme des erreurs absurdes, ou mieux comme un délire » (1832). Lacordaire et Montalembert se soumirent; Lamennais rompit avec l'Église après avoir d'abord adhéré publiquement à la décision pontificale. En 1834, il chargea Sainte-Beuve de publier ses Paroles d'un croyant, sorte de poème de la charité exaltée, que le pape condamna également dans l'encyclique Singulari vos. A partir de ce moment, Lamennais s'écarta de plus en plus de la foi catholique pour prêcher une sorte de christianisme indépendant et populaire. En 1836 il publia les Affaires de Rome; en 1837, le Livre du peuple, où il revendiquait le suffrage universel et mêlait aux questions politiques les questions sociales; en 18'iO, son Esquisse d'une philosophie, où il revenait aux doctrines de la Révolution française, contre lesquelles il s'était primitivement élevé. A l'Assemblée nationale de 1848 il siégea à l'extrême gauche, refusa au moment de sa morl de recevoir le curé de sa paroisse et demanda que son corps fût directement porté au cimetière, « au milieu des pauvres », sans qu'un prêtre l'accompagnât. Dans les deux périodes de s.i carrière il apporta la même ardeur éloquente et passionnée, et il exerça une action certaine sur la pensée des grands romantiques.

Sous la monarchie de Juillet, [es catholiques, ne se sentant plus soutenus par le pouvoir, se réclamèrent du droit commun. Un nouveau parti catholique se forma avec l'approbation de I'épiscopat et avec la liberté pour devise, parti militant, homogène, soutenu par M°'r Dupanlonp, qui accepta publiquement, au nom du clergé, « le véritable esprit de la Révolution française ». En 1841, Lacordaire

écrivait : « Il n'y a pas quinze années encore, il y avait des ultran

tains et des gallicans, des cartésiens et des menaisiens, des jésuites

et des gens qui ne l'étaient pas, des royalistes et des libéraux, des coteries, des nuances, des rivalités, des misères sans fond ni rive; aujourd'hui tout le monde s'embrasse; les évèques parlent de liberté et de droit commun; on accepte la presse, la Charte, le temps présent. M. de Montalembert est serré dans les bras des jésuites; les jésuites dînent chez les dominicains; il n'y a plus de cartésiens, de menaisiens, de gallicans, d'ultraraontains, tout est fondu et mêlé

Fourier, par J. Gigoux.

(Musée du Luxembourg.)

Pierre Leroux,

photographie Nadar.

ensemble. » A ce moment, en effet, Montalembert, Ravignan, Ozanam, Dupanloup, Veuillot soutenaient les mêmes idées, demandant par-dessus tout la liberté d'association et la liberté de l'enseignement. Monsabré exposait et défendait les doctrines orthodoxes dans ses célèbres conférences de Notre-Dame; Louis Veuillot fondait YUnivers; l'ordre des dominicains et celui des bénédictins étaient restaurés, le premier par Lacordaire, le second par domGuéranger, abbé de Solesmes. Laënnec et Ozanam donnaient une extension considérable à la Société de Saint-Vincent de Paul.

Les socialistes. — Pendant ce temps, certains philosophes orientaient presque exclusivement leurs spéculations philosophiques dans le sens des problèmes économiques et sociaux.

Fils d'un tonnelier de Dijon, révoqué de ses fonctions de procureur général en Corse, mais élu député, Etienne Cabet (1788-1856) fut, à cause de ses attaques contre le gouvernement, obligé de passer en Angleterre, où il subit l'influence des idées d'Owen. En 1842, il publia l'évangile de la doctrine communiste dans son Voyage en latrie : il s'y inspirait des écrits de Tbomas Morus et de Buonarroti. Après la publication de ce roman utopique, il déploya une grande activité et popularisa, par son journal et par ses lettres, les idées socialistes; il considérait Jésus-Christ comme le type du communiste. Le 3 février 1818 il fonda en Amérique une communauté icarienne, une cité modèle, dont le dernier groupe ne disparut qu'en 1898.

A travers une existence agitée, tour à tour riche et ruiné, le comte Henri de Saint-Simon (1700-1825) écrivit toute une série d'ouvrages qui exercèrent un rare ascendant sur des hommes comme Carnot, Augustin Thierry et Auguste Comte. Il se proposait d'étendre la science, avec ses principes et ses procédés, à l'homme et aux. sociétés, en étudiant leurs intérêts matériels et industriels. La réforme sociale sera réalisée par l'autorité d'une religion nouvelle, capable de « forcer chacun de ses membres à suivre le précepte de l'amour du prochain ». L'humanité sera divisée en trois classes (savants, artistes, industriels,1, dont les chefs l'administreront d'après cette formule : « A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres. » Le but du travail commun sera d'améliorer la condition physique, intellectuelle et morale de la classe la plus nombreuse. Le saint-simonisme, constitue' par Auguste Comte, Bazard, Michel Chevalier, Félicien David et Enfantin, et qui avait pour organe le journal le Globe, fut une école philosophique, sociale et même religieuse, dont Hippolyte Carnot rédigea le programme. Les adhésions, les souscriptions furent nombreuses, mais la lourdeur de la hiérarchie entraîna bientôt des défections et des schismes. Olinde Rodrigues, Bazard, H. Carnot, Pierre Leroux, puis Jean Reynaud se séparèrent d'Enfantin, le « Père suprême », qui, avec quarante disciples, se prépara à l'apostolat. On connaît

Proudhon, photographie Reutlingee.

l'étrangeté de cette association où chacun était le domestique de tous et portait un vêtement qu'il ne pouvait revêtir qu'avec l'aide d'un frère ; mais la police dispersa la communauté de Ménilmontant et le gouvernement fit poursuivre* les saint-simoniens, dont la plupart des aspirations se retrouveront, précisées et plus solidement coordonnées, dans le vaste système d'Auguste Comte. D'autres hommes avaient subi l'influence du saint-simonisme,

sans se soumettre à l'autorité orthodoxe de la nouvelle Église :

leurs théories personnelles avaient toutes pour objet l'amélioration du sort des hommes par la transformation des conditions de la vie sociale. Parmi ces théoriciens, il faut citer Fourier, Pierre Leroux etJeanReynaud.

Fourier (1772-1837) a écrit comme ouvrage principal, abrégé de toute sa doctrine, le Nouveau Monde industriel et sociétaire (1829), avec ce sous-titre qui en indique les idées fondamentales : « Invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle, distribuée en séries passionnées. » Les mouvements de l'âme ont les mêmes règles que les mouvements du corps; des deux côtés règne la même attraction : c'est à elle qu'il faut s'abandonner pour constituer des associations de particuliers ou de communes. Le travail est douloureux pour l'homme, parce qu'il est encore sous l'empire de la dure loi de contrainte; mais, en appliquant « la loi de charme et d'attrait », réalisée dans lesgroupes, les séries et les phalanges, toutes les besognes' nécessaires aux individus et aux associations seront accomplies avec bonheur : chaque individu, en effet, au lieu d'obéir à ses nécessités extérieures ou à une autorité plus ou moins arbitraire de l'État, agira librement et sa liberté s'harmonisera avec celle des autres. Cette doctrine ne conduisait pas au communisme ou au socialisme d'État; car Fourier, dans la répartition des bénéfices obtenus par l'effort commun des associés, tenait compte du capital, du travail et de l'intelligence. Fourier et Victor Considérant désignèrent sous le nom de phalanstère les associations librement formées dont les membres mettraient tout en commun : travail, efforts et profits.

Pierre Leroux (1797-1871), ancien élève de l'École polytechnique, directeur saint-simonien du Globe, publia en 1840 son grand ouvrage De V Humanité. A l'Assemblée nationale de 1848, il demanda que la France fit en Algérie l'épreuve du socialisme ou du régime de l'association. Il reprochait àl'éclectisme d'isoler l'homme, de méconnaître le côté industriel et social de la vie. Le sentiment appelle la famille; la connaissance réclame la patrie; la sensation, la propriété. L'égoïsme provient de ce qu'on s'est mépris sur les vrais rapports de Dieu, de l'homme et de l'humanité. La société assurera la pratique de la solidarité en déterminant les formes de la propriété, indivise par essence, et en faisant disparaître l'héritage, le fermage et la rente, qui prolongent le régime féodal.

Jean Reynaud (1800-1863) fut d'abord un prédicateur éloquent du saint-simonisme, puis il rompit avec Enfantin en 1832 et créa avec Leroux en 1838 une Encyclopédie nouvelle, où il publia de nombreux articles philosophiques et religieux. Son œuvre capitale, Terre et Ciel, parut en 1854 et fut condamnée en 1857 par un concile d'évêques tenu à Périgueux. Reynaud, dépassant les points de vue de Pierre Leroux, ne borne pas ses regards à l'homme ou à l'humanité; il envisage l'univers et, s'élevant au-dessus du monde, cherche la solution du problème du mal; il admet une préexistence et une persistance des êtres qui, par étapes, vont de la terre au ciel, s'acheminant par un progrès continu vers une justice de plus en plus parfaite.

Proudhon (1809-1865) commença par publier trois brochures sur la propriété, dont la première lui valut un procès en cour d'assises, où il fut acquitté, et, en 1846, fit paraître son ouvrage principal : Contradictions économiques. Appliquant la méthode hégélienne à l'économie sociale, il procède par thèse, antithèse et synthèse. La contradiction économique la plus importante est celle de la propriété et de la communauté : la propriété est justement fondée sur le droit du travailleur de posséder les fruits de son travail; mais, en devenant

capital, la propriété (Proudhon oppose la propriété à la possession) devient injuste : « la propriété, c'est le vol. » 11 eu est de même du système de la communauté : il est basé sur une idée équitable, mais donne naissance à fini qui té la pi us criante. Le remède, la « synthèse.», on l'empruntera à l'idée de mutualité et l'on constituera la société en un groupement de travailleurs indépendants, disposant librement des instruments de production, vivant de l'échange de leurs produits,

rappellent leur date par l'exubérance du style; les Aventures du dernier des A bencérages, court récit remarquable par la sobriété, la précision ferme et stricte; enfin les Élu, 1rs ou Discours historiques sur la chute de l'empire romain (1831); l'Essai sur la littérature anglaise (1836); le Congrès de Vérone (1838); la Vie de Rancé (1844 . Aussitôt après sa mort, on publia ses Mémoires d 'outre-tombe, dans lesquels on le retrouve tout entier, avec son orgueil mitigé d'ironie, ses

Lamartine, par Gérard (Versailles).

Victor Hugo, lithographie de C. Motte.

A. de Vigny.

(D'après une photographie.)

Alfred de Musset.

(D'après une lithographie.)

percevant des salaires identiques pour la même durée de travail. L'autorité de l'État sera aussi réduite que possible. — L'anarchisme de Proudhon, exposé dans un style d'une âpre éloquence, est individualiste et libertaire, ce par quoi il s'oppose au collectivisme de Karl Marx, centralisateur et autoritaire.

LA LITTÉRATURE

Le romantisme. — L'histoire de la littérature française au xixe siècle peut se diviser en trois périodes. La première, qui s'étend jusque vers 1850, est la période romantique. La seconde, ou période naturaliste, dure une trentaine d'années. Quanta la troisième, qu'il serait difficile de définir par un mot unique, elle a pour trait essentiel la libre diversité de l'art.

On donne le nom de romantiques aux écrivains qui, sous la Restauration, s'affranchirent des règles de composition et de style établies par les auteurs classiques. En Angleterre et en Allemagne, le romantisme forme le fonds originaire et essentiel du génie indigène ; en France, le romantisme procéda de la révolution morale qui, après la révolution sociale et politique, transforma toutes les façons de penser et de sentir. II proclama la liberté dans l'art comme les révolutionnaires l'avaient proclamée dans la société, et il eut dès l'origine pour caractère principal le renversement des conventions, la transformation des formules que nous avaient léguées l'antiquité classique, le rejet des règles d'Aristote et de la poétique de Boileau, le retour à la nature, la prédominance de la sensibilité et de l'imagination sur la raison ; en un mot, le subjectivisme. De là, dans tous les genres, la substitution du particulier à ce général que le rationalisme classique avait eu pour domaine propre et la rupture définitive avec tout ce qui restreint l'expansion du génie individuel.

Le romantisme a régné dans la littérature française pendant toute la première moitié du xixe siècle. Si, après avoir exalté toutes les facultés affectives de l'âme humaine, il tomba dans des exagérations qui le ridiculisèrent, on retrouve son influence certaine chez ceux-là mêmes que l'on considère comme les initiateurs et les maîtres du réalisme.

Au svine siècle, le romantisme eutdéjà de- précurseurs, entre autres •l.-.I. Rousseau. Mais ses deux principaux initiateurs furenl Chateaubriand; qui restaura le christianisme et le moyen âge, intronisa le " moi » dans la littérature, renouvela l'imagination française, et Mme de Staël, qui révéla à la France des beautés jusque-là méconnues ou dédaignées, lit prévaloir le génie sur la discipline, exalta la vie- sentimentale. Si différents qu'ils puissent être l'un de l'autre,

Chateaubriand et Mme de Staël concoururent à u euvre commune

en inaugurant la renaissance du lyrisme et ai répandant la connaissance des littératures étrangères. Après la chute de l'Empire, Chateaubriand donna les Natchei, production de sa jeunesse, qui

caprices et ses boutades, mais aussi avec ce je ne sais quoi de chevaleresque qui colore ses pires égarements.

Les romans historiques de Walter Scott, les poésies de Ryron et des lakistes, le Faust de Goethe, les drames de Schiller, la Divine Comédie, le romancero espagnol, stimulèrent aussi l'inspiration de nos poètes, sans parler des récils de voyages ou des ouvrages d'érudition.

Le mouvement romantique s'incarna clans quatre grands noms : Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny et Alfred de Musset. Ses principales étapes sont marquées par la publication des Méditations de Lamartine (1820), des Poèmes d'Alfred de Vigny (1822), des Odes de V. Hugo (1822); par l'apparition de la brochure de Stendhal : Racine et Shakspeare (1822), dirigée contre les classiques; par la formation d'un premier cénacle autour de Charles Nodier, à l'Arsenal (1823), la fondation de la Muse française (1823), puis du Globe (1824), journaux sympathiques aux novateurs; par la préface de l'édition de 1826 des Odes et Ballades et par la préface de Cromivell (1827), où Victor Hugo demandait l'union du sublime et du grotesque et affirmait que « tout ce qui est dans la nature est dans l'art ».

La poésie. — C'est dans la poésie lyrique que se signala d'abord la jeune génération. Lamartine (1790-1869^ exhale son âme en effusions soudaines et presque involontaires. Il est un révolutionnaire sans le savoir, parce que sa nature le rend antipathique à la versification sèche et fade et que nul n'est plus spontané', plus naturel, moins « artiste ». En 1820, il fait paraître ses Méditations, d'un sentiment si profond, d'une mélancolie si pénétrante : l'Isolement, le Lue, YÊpitre ù lord Byron y font vibrer toutes les touches du clavier poétique. Personne encore chez nous n'avait l'ait entendre avec aulant d'intensité les accents de la passion ou de la douleur, traduit en vers si harmonieux et si limpides l'incertitude des destinées humaines, reflété les L'ramls spectacles de la nature, noté les impressions les plus fugitives. Aux Méditations, \\ [ . i î i succéder les Harmonies, puis Jocelyn, qui représentent tout un côté du romantisme, la noie sentimentale et vague, d'une grande suavité et d'une mélancolie pénétrante. Dans In Chute d'un ange, il entreprend d'écrire en vers une histoire de l'homme.

Victor Iluiro Ind-J-]X,s:; est au contraire un chef d'école, un esprit fougueux et exclusif qui, dès ses premières années, se pose en réformateur ardent, aborde tous les genres et entreprend de tout renouveler, la langue et la versification. Sa psychologie est insuffisante

et il n'est pas très riche d'idées, mais ce génie puissant, fée I,

divers, est un peintre brillant du monde extérieur, incomparable par sa richesse d'invention verbale. Ses quatre premiers recueils déirauenl une lace spéciale du romantisme, le culte du mot et de la

forme, de la couleur et du ryll • : !<■< Feuilles d'automne, les Voù

intérieures, les Chants du crépuscule, les Rayons et les Ombres, n'ont pas la magnificence lyrique de la Légende des siècles, mais ils n'en

plaisent peul-être que mieux aux esprits qu'éloignent l'énorme et le gigantesque. Les Odes et Ballades, d'une si grande variété d'inspiration et de rythmes, portent notre poésie lyrique à un point qu'elle n'a jamais atteint, et bientôt après l'artiste étale dans ses Orientales les couleurs de sa plus riche palette.

Alfred de Vigny (1797-1803) donne à la poésie nouvelle, dans ses Poèmes antiques, d'un sentiment élevé, d'une langue très pure, sa

jourd'hui comme légèrement artificielle. A ces noms il convient de joindre ceux d'écrivains de second ordre, qui accentuèrent de parti pris la doctrine romantique et sans lesquels la physionomie de l'école ne serait pas complète : Pelrus Borel et ses Rhapsodies, Phi- Iotée O'Neddy et son recueil incandescent, Fers et /lamines, Aloysius Bertrand et les jolis poèmes en prose de son Gaspard de la Nuit. Barthélémy (1796-1867), le maître de la satire politique et l'un de

Théophile Gautier, photographie P. Petit.

Benjamin Constant, par Esbrard.

Dumas père, photographie P. Petit.

George Sand, par Delacroix.

forme philosophique et symbolique. Grave et méditatif, il exprime dans une langue moins ferme que sa pensée son pessimisme stoïque et décrit sa personnalité sans se mettre en scène, par des symboles épiques ou dramatiques.

Alfred de Musset (1810-1857) chante la passion toute vibrante encore, la crie au moment même dans une sorte de ferveur douloureuse ; c'est le poète de la fantaisie, l'écrivain aimé des jeunes gens et des femmes, unissant à un égal degré l'esprit et la passion. Fantaisiste à outrance dans les Contes d'Espagne et d'Italie, dans Namnitna, il est aussi le poète douloureusement sentimental des Nuits, et ce mélange d'ironie et d'émotion lui donne une physionomie très personnelle.

Après ces grands maîtres, qui symbolisent admirablement leur génération, viennent se placer des poètes de moindre envergure. Auguste Barbier (1803-1882) écrit les ïambes, d'une facture neuve et vigoureuse, dont la pièce la plus célèbre, l'Idole, est dirigée contre Napoléon. Le tendre et mélancolique Auguste Brizeux (1806-1858) chante la Bretagne et ses bruyères, dans Ternaires, Fleur d'or, Marie. Théophile Gautier (18 11-1872), le formiste irréprochable, qui a pour la beauté un culte tout païen, se révèle comme l'écrivain plastique par excellence, celui qui aie mieux su peindre et sculpter avec des mots (Albertus, la Comédie de la Mort, Espaha) et qui annonce déjà la poésie parnassienne. Sainte-Beuve (1804-1869) applique à la poésie la curiosité d'un moraliste, crée l'élégie psychologique et se révèle comme le poète intime et familier des Consolations, des Pensées d'août, avant d'être le célèbre critique des Lundis. Gérard de Nerval (18U8- 1835) qui, après s'être révélé par des Élégies nationales dans le goût de Casimir Delavigne, fut un des plus fougueux adeptes du romantisme, collabore au théâtre d'Alexandre Dumas, et écrit des romans d'une rare fantaisie où sont des pages exquises (Aurélia; les Illuminés, 1852 . Alexandre Soumet (1788- 1845 , que les premiers romantiques vénéraient du nom de " notre grand Alexandre », écrit sa Divine Epopée. Casimir Delavi- .i 1793-1843) tient à la fois des classiques et des romantiques, etc'est pourquoi sans doute son œuvre ( les Messéniennes , 1818;

les Vêprps siciliennes, 1819; le Déranger.

Paria, 1821) nous apparaît au- (D'après une gravure.;

ceux qui rimèrent le plus habilement l'alexandrin, lit paraître, en collaboration avec son compatriote Méry (1798-1865), la Villéliade, la Peyronncide, qui sont autant de coups de fronde de l'opinion libérale contre les ultras, et le poème de Napoléon en Egypte. Les deux amis firent de leur Némésis, pamphlet hebdomadaire en vers (1830-1831], une arme de guerre contre le gouvernement de Louis-Philippe.

Béranger (1780-1857) rima dans sa jeunesse des refrains légers, dans son âge mûr des chansons patriotiques et politiques, dans sa vieillesse des vers philosophiques et sociaux. Il pénétra donc dans tous les milieux : par ses pièces napoléoniennes, il popularisa le « Napoléon des bonnes gens » et contribua à préparer le rétablissement de l'Empire; par ses chansons politiques, il travailla à la diffusion des principes chers à la bourgeoisie libérale. Il fut en son temps une puissance.

Le roman. — A la suite de Jean-Jacques Bousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, le genre romanesque se développa dans tous les sens. Chateaubriand décrivit dans René (1802) sa mélancolie et celle de ses contemporains, — le « mal du siècle », — et Mme de Staël se peignit elle-même dans Corinne (1807).

Ces deux ouvrages tout lyriques ouvrirent la voie au roman personnel d'analyse qui, dès le début, produisit un chef-d'œuvre : Adolphe, où Benjamin Constant s'analysa tout entier avec son esprit ingénieux et vif, sa riche imagination, son scepticisme, et ce mélange singulier d'égoïsme et de sensibilité, de mépris des hommes et d'humanité, de tendresse et d'ironie, de mélancolie précoce et d'amour du plaisir qui fait son originalité (1816).

Le roman historique se développa sous l'influence de Waller Scott. Le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, qui déforme les faits et les hommes, est une œuvre littéraire adroitement composée et sincèrement écrite. Victor Hugo — après avoir publié Bug Jargal et Han d'Islande, où l'horrible touche trop souvent à l'extravagance — évoqua dans Notre-Dame le Paris de Louis XI et en particulier la vie des cathédrales gothiques, contribuant indirectement à la naissance des éludes d'archéologie médiévale. Alexandre Dumas (1802- 1870), beaucoup moins préoccupé du style que les précédents, fut le plus ingénieux, le plus amusant de nos romanciers : de Henri 111 (la Reine Margot, les Trois Mousquetaires) à Louis XVI (Balsamo, le Collier de la Reine, le Chevalier de Maison-Rouge), il n'est pas une période de notre histoire qu'il n'ait traitée à sa façon. Ayant écrit ou signé 257 volumes de romans et 25 volumes de drames, il eut maints collaborateurs (Aug. Maquet, Goubaux, Anicet-Bourgeois, A. de Leuwen, Paul Meurice, Paul Bocage, G. de Nerval, O. Feuillet, E. Souvestre); mais de tous ces noms, le sien est le plus justement populaire.

Le roman de mœurs fut idéaliste avec George Sand, réaliste avec Stendhal, Mérimée et Balzac.

Stendhal,

pal' SbDERMARK.

Aurore Pupin, dite George Sand (1804-1876), élevée dans le Berry, à Nouant, lut les philosophes et les poêles, s'enivra de Rousseau, et rencontra à Paris son compatriote Jules Sandeau, qui lui révéla sa vraie vocation, le roman : ensemble ils tirent Rose et Blanche 1831). Désormais, elle s'appela George Sand : George d'un nom berrichon, Sand du nom de son ami. De 1832 à 1836, elle publia : Indiana, Valentine, Lêlia, André, Leone Léoni, Jacques, Mauprat, la Dernière Aldini (1837). Pans cette première période, purement romantique et lyrique, elle subit le « mal du siècle »

et prône la révolte de la nature contre les injustices sociales.

Durant l'hiver de 1833-1834, elle accomplit avec Alfred de Musset ce fameux voyage de Venise, qui devait laisser au cœur du poêle une si cruelle blessure.

Puis, elle prend goût au roman à thèse, subit l'intluenee de Barbes, de Lamennais, de Pierre Leroux, de Jean Reynaud; elle est en même temps l'amie de Sainte-Beuve, de Mickiewicz, du peintre Delacroix, du musicien Chopin; elle écrit des romans socialistes et humanitaires : Spiriilinn, les Sept Cordes de la lyre, le Compagnon du tour de France, Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt, le Meunier d'Angibault, le

Péché de M. Antoine. On y trouve de superbes qualités d'imagination, des tableaux rustiques d'une senteur et d'un charme pénétrants; en plein socialisme, elle donne ces délicieuses idylles champêtres : Français le Champi, la Mare au Diable, la Petite Fadette, et, un peu plus tard, les Maîtres sonneurs.

La Révolution de 1848 la jette un instant dans la politique active, mais elle revient bientôt à la littérature. Son génie a mûri, s'est épanoui; elle fait revivre avec tendresse son romanesque passé : Histoire de ma vie (1834), conte des histoires d'amour, très pures, délicatement nuancées et situées dans les plus beaux paysages : le Marquis de Villcmer, Jean de La Roche, Valvèdre, les Beaux Messieurs de Boisdoré, la Confession d'une jeune fille, M"e de Merquem, M,le de La Quintinic, Piètre qui roule..., Montrevéche, l'Homme de neige, la Famille Germandre, Monsieur Sylvestre, Cadio, Flavie. En résumé', elle porte d'abord, dans un genre considéré jusque-là comme frivole, son exaltation sentimentale; puis, apaisée, mais toujours éprise du méiiie idéal, elle l'exprime en des idylles tantôt champêtres, tantôt bourgeoises, qui sont la partie la plus durable de son œuvre.

Stendhal (1783-1842), de son vrai nom Henri Beyle, successivement militaire, administrateur, diplomate, acquit de bonne heure l'expérience des hommes et de la vie. Critique et romancier : De l'Amour (1822); le Bouge et le Nuir (1831); la Chartreuse de Parme (1839), il a l'aversion de toute discipline, place au premier rang le caractère et l'énergie individuels. Il est idéologue par tout ce qu'il doit aux analystes et aux physiologistes (Condillac, Cabanis, Deslutt de Tracy), mais il est réaliste par sa philosophie, sa curiosité du détail. 11 ne se donne pas la peine de composer ses livres ni même de les « écrire » : il ne fait que noter dans une langue précise et sèche ses observations intellectuelles ou sentimentales, en logicien de la psychologie douhlé d'un virtuose. « Son originalité comporte presque toujours quelque chose d'artificiel, voire de frelaté. Ses deux principaux ouvrages : le Rouge et le Noir, la Chartreuse de Pu nue, sont tout à fait intéressants et significatifs. Ce qu'ils ont de prétentieux, d'énigmatique, leurs raffinements, leur manque de suite, leurs contradictions, nous expliquent assez que Sainte- Beuve les ait qualifiés de « détestables ••. et le mot paraît même fort juste, si ce qui est détestable peut être en même temps supérieur. » (Georges I'ellissier.)

Prosper Mérimée 1803-1870 apparul d'abord comme un romantique par son goût pour l'exotisme, les histoires tragiques, les dénouements équivoques et mystérieux. Il débuta par deux supercheries littéraires : le Théâtre de Clara Gazul, qu'il donnait coi

l'œuvre d'une célèbre comédienne e-pa uoIe I823i, et lu Gnzl.i, recueil de prétendues ballades illyriennes (1827 . Sou beau roman historique, la Chronique de Charles IX (1828 , et les nouvelles qui suivirent : Tamango, Matin Falcone, l'Enlèvement de la redoute (1829 ; la Partie de trictrac, le Vase étrusque, les Mécontents (1830); la Double

Méprise (1833) ; les Ames du Purgatoire (1834); la Vénus d'ille (1837); Colomba (1840); Carmen (1843), révélèrent en lui un classique, pour la forme châtiée, précise et sobre du style, qui est impersonnel et comme impassible; car Mérimée se contente de montrer le jeu des passions, sans s'attendrir ni s'émouvoir.

Honoré de Balzac, né à Tours (1799-1830), élevé au collège de Vendôme et venu jeune à Paris, y mena d'abord une vie de tâtonnements

Mérimée, photographie Reutlinger.

Balzac, photographie Nadar.

et d'efforts malheureux. Après avoir écrit sous divers pseudonymes et pour se faire la main une vingtaine de romans médiocres, il publia : le Dernier Chouan (1827); Catherine de Médicis, la Physiologie du mariage (1829), et des nouvelles exquises, telles que la Maison du chat qui pelote et le Bal de Sceaux. Ln 1830 parut la Peau de chagrin, dont le succès fut complet, et dès lors sa production littéraire fut d'une régularité étonnante. Il imagina après coup une classification destinée à relier les unes aux autres, sous le titre général de Comédie humaine, toutes les parties de son œuvre : le Curé de Tours (1832); le Médecin de campagne, Eugénie Grandet, Séraphita, les Employés (1833); le Père Goriot, la Becherche de l'absolu (1.834) ; les Illusion-; perdues (lre partie), la Femme de trente ans, le Lys dans la vallée (I833 ; César Birotteau (1837); Mémoires de deux jeunes mariées, Ursule Mirouet, une Ténébreuse affaire, Béatrix (1841) ; les Illusions perdues, fin ; Splendeurs et misères des courtisanes (1™ partie) ( 1843]; Modeste Mignon (1844); les Paysans, les Comédiens sans le saroir, l'Envers de l'histoire contemporaine (18 45); Splendeurs et misères des courtisanes (2° partie), Dernière Incarnation de Vautrin (1846); la Cousine Bette, le Cousin Ams(1847); etc.

Bal/.ac avait un sentiment très fin de la vie privée, des réalités vulgaires, des misères et des tribulations de l'existence. Il a fouillé en tous les sens le cœur humain et disséqué la vie de province, la vie bourgeoise, la vie parisienne. Il excelle dans la peinture des milieux calmes et monotones; Eugénie Grandet et le Lys dans la vallée seraient ses chefs-d'œuvre si, plus mûri encore, plus pénétré de la civilisation ou, si l'on veut, de la corruption parisienne, il n'avait écrit lu Cousine Relie. Cet esprit éminemment observateur. servi par une mémoire et une puissance créatrice prodigieuses, avait tout vu, tout étudié ou tout deviné : l'histoire dans Catherine de Médicis, l'illuminisme dans Séraphita, et le journalisme tel qu'il serait vingt ans plus tard dans les Illusions perdues. La plupart de ses personnages : Grandet, Nucingen, Gobseck, Rastignac, Goriot, Loustau, Lucien de Bubempré, .M""- Marneffe, le baron Hulot, sont des types vivants. Malgré ce qu'il y a en lui d'imaginatif et presque de \ isidnnaire, il se classe au nombre des réalistes par sa philosophie et par le caractère essentiellement documentaire qu'il sut donner au roman.

A la suite de Balzac, il faut encore nommer tout le clan des fantaisistes, qui ne cherchent qu'à faire montre d'originalité, d'invention ou d'esprit. Théophile Gautier (181 1-1872), l'étincelant conteur

de Mademoiselle île M un pin, de Fortlinio et du Capitaine Fracasse;

Alphonse Karr (1808-1890), l'auteur satirique et humoristique de Sous les tilleuls et du pamplile! mensuel les Cmpes; Xavier Saintine (1798-1863), qu'a rendu célèbre un seul roman, Picciola, l'histoire d'une lleur élevée par un prisonnier.

Le théâtre. — L'auteur des Messéniennes , Casimir Delavigne (1793-1843), fut au théâtre l'un des derniers représentants de l'art

Casimir Delavigne, par David d'Angers.

classique, avec les Vê/ires siciliennes (1818), le Paria (1821); il fit cependant quelques concessions au romantisme dans son Marina Faliero, tragédie imitée de lord Byron (1829), Louis XI (1832), les Enfants d'Edouard (1833), œuvres très étudiées auxquelles manque la séduction du lyrisme. Ses comédies : les Comédiens (1819), l'Ecole des Vieillards (1823), la Princesse Aurélie (1828), Don Juan d'Autriche (1835), sont plus faibles, bien qu'il y soit fort ingénieux.

La période romantique, an-

noncée par Cromwell (1827),

commence réellement avec le Henri III et sa Cour d'Alexandre Dumas père (1829) et le More de Venise d'Alfred de Vigny (même année) ; elle a pour date culminante la représentation d'Hernani (25 février 1830) et s'étend jusqu'à celle des Burgraves (1843). Cet intervalle d'une quinzaine d'années est rempli par les grands draines de Victor Hugo, qui à Hernani fit succéder Marion Delorme, dont les représentations furent presque aussi orageuses; le R<d s'amuse, interdit par la censure; Éuy- Blas, Lucrèce Borgia, Marie l'tidor, Angelo ; par ceux d'Alexandre Dumas : Antony, Henri III et sa Cour, la Tour de Nesle, Mademoiselle de Belle-Isle, Charles VII et ses grands vassaux, d'un art et d'un style bien inférieurs à ceux de Victor Hugo, mais construits plus habilement et avec une entente plus grande du théâtre; le Mure de Venise, adaptation de Y Othello de Shakspeare; la Maréchale d'Ancre et Chatterton d' Alfred de Vigny. Les représentations tumultueuses de Hernani, du More de Venise, de Henri III et sa Cour, joués à la Comédie-Française, dans la citadelle même des classiques, furent autant d'événements mémorables.

En même temps, Alfred de Musset donnait ses délicieuses comédies (Fantasio, les Caprices de Marianne), ses proverbes (Un caprice, Il ne faut jurer de rien), d'une si spirituelle finesse, et surtout son admirable Lorenzaccio, le seul drame vraiment shakspearien d'une époque qui raffolait de Shakspeare et qui imita surtout lord Byron. La nouvelle école eut son manifeste dans la préface de Cromwell et dans ce drame lui-même, étude non destinée à la scène, et qui renferme, malgré ses longueurs, de grandes beautés. La connaissance plus approfondie des littératures étrangères avait contribué pour beaucoup au rajeunissement de la nôtre. Guizot traduisait Shakspeare et Barante Schiller; Emile et Antony Deschamps mettaient tous les deux en vers, l'un les plus belles pièces du romancero espagnol, l'autre la Divine Comédie de Dante, et Prosper Mérimée, s'inspirant de Vega et surtout de Calderon, publiait le prétendu Théâtre de Clara Gazul. Libéré des conventions classiques, le drame romantique mêla la comédie avec la tragédie, substilua aux figures abstraites des individus vivant d'une vie réelle. Des drames comme Bug Blas, si complètement chimériques qu'ils soient, n'en demeurent pas moins saisissants par la beauté de la forme, l'ampleur et la fougue du lyrisme, la puissance de l'invention dramatique. En général, les romantiques dédaignèrent la comédie, qui se prêtait moins que le drame aux effusions lyriques; le grand « pourvoyeur » du théâtre, en ce genre, est Eugène Scribe (1791-1861), l'habile metteur en scène de Bertrand et Raton, de la Camaraderie, d'Une chaine, d'Adrienne Découvreur, et qui a donné aussi de nombreux livrets d'opéras, la Dame blanche, Robert le Diable, la Juive, les Huguenots, le Prophète. Scribe, attentif au courant de l'opinion et aux caprices du public, est très inférieur au point de vue de l'observation psychologique, et sa langue, vive et naturelle, est déparée par de

maladroites incorrections; mais Scribe.

personne plus que lui ne possède (D'après une estampe du temps.;

Augustin Thierry, photographie P. Petit.

l'art de prolonger sans fatigue une situation et d'en faire admettre, à force d'habileté, de très singulières : pour tout ce qui concerne le « métier », il est incomparable.

La chute retentissante des Burgraves marqua la fin du romantisme au théâtre ; cet échec fut accentué par la faveur avec laquelle le public accueillit les tragédies de Ponsard : Lucrèce et Agnès de Méranie, ainsi que les comédies d'Emile Augier : la Ciguë, Un homme de bien. C'est l'avènement de l'école dite « du bon sens », qui ne se développera qu'un peu plus tard.

L'histoire. — Le romantisme provoqua le renouvellement des études historiques.

Les artistes demandaient au passé des sujets d'inspiration:

les hommes politiques y cherchèrent la base de leurs doctrines. C'est en lisant les Martyrs qu'Augustin Thierry sentit s'éveiller sa vocation d'historien.

Après avoir été purement narrative, l'histoire s'organisa scientifiquement en prenant pour base les travaux de l'érudition : à côté de l'archéologie grecque et romaine se fonda l'archéologie orientale, et l'histoire des anciens peuples de l'Egypte et de l'Asie occidentale

fut complètement renouvelée par l'étude directe des données monumentales. Champollion le jeune (1790-1832) fonda l'égyptologie, Sylvestre de Saci (1758-1838) l'assyriologie. Eugène Burnouf (1801- 1852), par ses travaux sur le sanscrit et l'avesta, continua l'œuvre philologique inaugurée au xvme siècle par Anquetil-Duperron. Une inestimable collection de Documents inédits sur l'Iiistoire de France fut publiée sous les auspices du ministère de l'Instruction publique.

L'histoire narrative, qui décrit les événements bien plus qu'elle ne les juge, eut pour premiers représentants : Michaud (Histoire des Croisades), Sismondi (Histoire des Français), Prosper de Barante (Histoire des ducs de Bourgogne) et surtout Augustin Thierry (1795-1856), l'auteur de l'Histoire de la conquête de l'Angleterre, des Récits des temps mérovingiens, de l'Essai sur l'histoire du tiers état, des Lettres sur l'histoire de France, et l'historien romantique par excellence; il introduit dans la narration le mouvement et la vie, il la colore de son imagination et l'anime de sa sensibilité. C'est de lui que se réclame Henri Martin, dont l'Histoire de France commença de paraître en 1833. Dépurée par des considérations sans grande profondeur et par une idée contestable — la constante persistance du fonds celtique primitif dans l'évolution de la patrie française — , cette œuvre d'un narrateur sincère avait le mérite d'envisager les diverses formes de notre civilisation et de ne pas isoler l'histoire nationale de celle des autres peuples.

Pour Augustin Thierry, le récit est tout ou à peu près : François Guizot (1787-1874) élimine les faits pour s'en tenir aux idées générales. Fondateur de l'école philosophique, il étudia d'abord, dans le but d'y chercher la justification de ses conceptions politiques, les origines de la civilisation en France et en Europe, et voulut assujettir méthodiquement les accidents de l'histoire à la fixité des lois générales. Lorsque, après le renversement de la monarchie de Juillet, il eut rejoint Louis-Philippe à l'étranger, il termina son Histoire de la Révolution d'Angleterre. Il composa des Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, et, à la fin de sa vie, son Histoire de France racontée à mes pei Us-enfants, dont il ne put écrire que les quatre premiers Champollion volumes et qui fut continuée

par L. Cogniet (Louvre). par sa fille, Mme de Witt.

Alexis de Tocqueville (1805-1859), qui fut ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Odilon Barrot (1849), fut un penseur plutôt qu'un homme d'action, et la noblesse de son caractère lui valut l'estime de tous les partis. Très attaché à la monarchie, il la voulait libérale. Ayant étudié les mœurs américaines dans son livre sur la Démocratie en Amérique (1835-1840), il en était venu à voir dans l'avènement de la souveraineté du peuple un fait d'ordre provi-

années de la monarchie de Juillet, et dont, au Collège de France même, les cours de Quinet et de Mirkiewicz se firent l'écho, Miclielet prit part à la lui to politique, au nom de l'esprit de la [{évolution, contre les tendances du ministère Guizot et les idées que détendaient Veuillot et Monlalembert. Les Études sur les Jésuites (1843), en collaboration avec Quinet; le Prêtre, la Femme et la famille (1844); le Peuple (1844); l'Étudiant (1848), firent suspendre

De Tocqueville.

(D'après une lithographie.

Mignet, photographie P. Petit.

Michelet, lithographie de Toullion.

Edgar Quinet, photographie P. Petit.

dentiel, et, comme la substitution du gouvernement par les masses à la direction d'une élite appelait un correctif, il le trouvait dans la pratique de la liberté, dans l'accomplissement des devoirs de solidarité sociale. Son beau livre sur l'Ancien Régime et la Révolution date de 185G.

Adolphe Thiers (1797-1877) n'a pas craint d'entreprendre le récit d'une des périodes les plus chargées et les plus complexes de notre histoire, celle qui s'étend de 1789 à 1815. Son Histoire de la Révolution française et son Histoire du Consulat et de l'Empire sont l'œuvre d'un homme d'État qui raconte et juge en politique, en administrateur, en chef d'armée, d'un mot en praticien. Sa narration, d'un style plus alerte que coloré, mais d'une clarté merveilleuse malgré l'infinie variété des détails, est inspirée de ce patriotisme agissant dont il donna la mesure lors de la crise d'Orient et, plus tard, à l'occasion de la guerre franco-allemande.

Son fidèle ami François Mignet (1796-1884) se distingue par la puissance synthétique qui lui permet de condenser toute une période en quelques pages dans un style pur, ferme, serré, non sans éclat* Son Histoire de lu Révolution est un résumé dont la concision n'exclut pas la profondeur, et ses travaux sur le xvi° siècle sont des modèles de narration érudite et littéraire [Antonio Perez et Philippe II, Histoire de Marie Stnart, CIiarles-Quint, son abdication; Rivalité de François Ier et de Charles-Quint . Chateaubriand faisait de Thiers et de Mignet les « chefs de l'école fataliste », parce que ces deux historiens considéraient tous les événements politiques et sociaux coin nie nécessairement déterminés. « Lorsqu'une réforme est devenue nécessaire, écrivait Mignet, et que le moment de l'accomplir est arrivé, rien ne l'empêche et tout la sert. »

Avec Michelet et Quinet, l'histoire devient scientifique. Ils ont commencé par étudier la philosophie, le premier dans Vico, le second dans Herder, tous deux dans Victor Cousin. Sous l'influence de ces maîtres, ils font entrer dans l'explication des faits la considération des milieux sociaux; ils essayent de dégager les affinités géographiques et naturelles; ils étudient, avant de reconstituer l'histoire, les lieux où elle s'est déroulée ; ils recherchent, avant l'action, les aîfinités géographiques et naturelles de l'homme; ils distinguent de la masse qui agit les individualités qui la mettent en mouvement.

Jules Michelet ( 1798-187 i , maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, s'y affirma comme un merveilleux professeur. La Révolution de 1*30, qui porta au pouvoir ses amis Guizot el Villemain, lui valut d'être nommé successivement chef de la section historique aux Archives, suppléant de Guizot à la Sorbonne, professeur au Collège de France. En 1831, il publia son Histoire romaine, et, de 1833 à I8'»t>, les six premiers volumes de son œuvre maîtresse, l'Histoire de France.

Son enseignement allait prendre le caractère d'un apostolat. Emporté par celte agitation intellectuelle qui marqua les dernières

son cours au mois de janvier 1848. Après le 2 décembre 1851, il fut révoqué de ses fonctions au Collège de France (1852) et chassé des Archives. Il sortit pauvre de la tourmente et recommença à travailler. Il publia, de 1855 à 1867, les derniers volumes de son Histoire, et, après son mariage avec Mlle Mialaret (1850), il composa des études morales où il inclinait vers une sorte de poésie panthéiste et où s'accusait une sensibilité curieuse de pénétrer le mystère de la nature (l'Oiseau, l'Insecte, l'Amour, la Femme, la Mer, là Montagne, la Bible de l'humanité). Sa langue, imagée, colorée, avec des envolées lyriques, le rattache au romantisme. Sa pensée est faite de sympathie universelle et de foi enthousiaste dans le progrès. Si l'ardeur des polémiques fausse parfois ses vues, comme il arrive surtout dans son Histoire de la Révolution française, sa sincérité est du moins incontestable, et c'est aux sources originales qu'il a puisé. Il a dit lui-même : « Augustin Thierry avait appelé l'histoire narration; Guizot, analyse; je l'appelle résurrection. » L'histoire est, en effet, pour Michelet, une vision lumineuse, et l'artiste qu'il est donne au récit, malgré ou plutôt à cause des brusqueries du style, une vie et une couleur intenses qui provoquent l'émotion.

Comme Michelet, Edgar Quinet (1803-1875), du haut de sa chaire du Collège de France, enseigna à la jeunesse l'idéal démocratique. Philosophe hardi, politique passionné, nature généreuse, grand remueur d'idées, il publie des travaux sur l'Allemagne où il prévoit l'hégémonie de la Prusse, les fait suivre d'une sorte de poème en prose d'un mysticisme obscur (Ahasvérus), heurte de front le clergé par ses leçons sur les jésuites (1843) et l'ultramontanisme (1844) et voit son cours interdit par Guizot. En 1848, Quinet, député à la Constituante par le département de l'Ain, prit place sur les bancs de la gauche. Exilé par le 2-Décembre, il s'installa à Bruxelles, puis en Suisse, et donna de nombreux ouvrages : la Révolution, les Révolutions d'Italie, Marnix de Sainte-Aldegonde, Philosophie de Vhistoirede France, Histoire de la campagne de 1845.

La critique littéraire. — Le commencement du xixe siècle fut marqué par un élargissemenl de la critique avec V illemagne de Mmo de Staël el /<■ Génie du christianisme île Chateaubriand; elle dut avoir désormais le sens du passé et tenir compte des littératures étrangères. A l'époque romantique, elle tendità devenir historique : Guizot, Villemain, Cousin l'orientèrent en ce sens, considéranl la littérature comme l'expression de la société. La critique chercha à acquérir une méthode de plus en plus rigoureuse, à se rapprocher, autant que possible, des procédés de la science : ainsi comprise elle lui portée à la perfection par Sainte-Beuve, qui appartienl surtoul a la période suivante.

Les polémistes.

Paul-Louis Courier.

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