I.e premier polémiste de cette période est
P.-L. Courier, par Vigneron.
Paul-Louis Courier (1772-1825) s'était fait connaître sous l'Empire comme helléniste et comme érudit par sa traduction de Daphnis et Chloé, ses travaux sur Hérodote et la manière d'écrire l'histoire, tout en signant ses livres du titre de « Canonnier à cheval ». Sous la Restauration, il publia ses mordants pamphlets : Pétition pour des villageois qu'un cm pêche de danser, où il donne un tableau piquant de la réaction à cette époque, et surtout le Simple discours, dans lequel, sous
prétexte de déconseiller aux paysans tourangeaux de prendre part à la souscription pour l'achat du château de Chàmbord, destiné au duc de Bordeaux, il flagelle la flagornerie des courtisans. Courier fut un incomparable peintre des mœurs politiques, un censeur étincelant d'esprit qui maniait avec maîtrise la pure langue classique.
A aucune autre époque de notre histoire, on ne vit de simples articles de journaux signés d'aussi grands noms. Le Constitutionnel a pour rédacteurs en titre le vicomte de Bonald, de Villèle, Corbière, Polignac, Berryer, Fontanes; le Journal des Débats est rédigé par Chateaubriand, Villemain, Fiévée, de Salvandy; la Quotidienne, parle baron de Vitrolles, Michaud.
LevicomtedeCormenin(1788- 1868) dirigea contre Louis-Philippe et les siens des pamphlets qui, en leur temps, eurent un succès considérable et dont le plus remarquable, le Livre des orateurs, parut sous le pseudonyme de « Timon ».
Les salons. — Les plus célèbres salons de Paris, sous la Restauration comme sous le règne de Louis-Philippe, furent : celui de jjme Ancelot, qui était comme l'antichambre de l'Académie française; ceux de la duchesse d'Abrantès et de la duchesse d'Agoult; celui de Charles Nodier, le causeur exquis qui réunissait autour de lui, de sa femme et de sa fille, à l'Arsenal, les célébrités de la littérature et de l'art dans des soirées familières et charmantes; enfin le salon de Mme Récamier, l'amie de Mme de Staël, qui attirait autour d'elle un cercle nombreux d'admirateurs, dont le plus passionné fut Ballanche, le doux philosophe mystique.
Admirablement belle et coquette sans chercher à l'être, Mme Récamier avait un art très délicat de décourager les passions qu'elle provoquait, sans jamais les rebuter. En 18 19, à la suite de revers de fortune, elle se relira à l'Abbayeaux-Bois. Elle avait entretenu avec Benjamin Constant un commerce intellectuel très intime : désormais elle s'abandonna tout entière à Chateaubriand, qui devint à l'Abbaye-aux-Bois comme le centre et le dieu du logis. Aigri, despotique, quoiqu'il eût pour elle une affection que ne connurent ni Pauline de Beaumont ni Delphine de Custine, Chateaubriand la fit parfois (Trir au point qu'en 182'i elle se sauva à Rome, d'où elle finit pourtant par revenir. Dès lors, Juliette et René consolèrent réciproquement leur vieillesse désabusée, entourés de nombreux et fidèlrs amis. M"'0 Récamier tenait une giande place dans le monde des
Nodier.
(D'après une estampe du temps.
M»" Récamier, par Gérard
lettres. « Rien n'était plus attachant que les entretiens de Mme de Staël et de Mme Récamier. La rapidité de l'une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger, cet esprit mâle et fort qui dévoilait'tout, et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout; ces révélations d'un génie exercé, communiquées à une jeune intelligence digne de les recevoir : tout cela formait une réunion qu'il est impossible de peindre sans avoir eu
le bonheur d'en être témoin. »
(Benjamin Constant.)
l'art
L'architecture. — A l'exception de la Chapelle expiatoire, dont Fontaine assura l'édification, les monuments construits sous la Restauration n'ont aucune originalité. Huvé, qui succède à Vignon, en 1828, achève le Temple de la Victoire, rendu au culte et consacré à sainte Marie-Madeleine; Lebas élève Notre-Dame-de-Lorette, dans le style de Sainte-Marie-Majeure; Louis-Pierre Baltard, chargé de la construction du Palais de justice de Lyon, reste fidèle à la superstition des colonnes et des ordres; Bonnard et Lacornée s'inspirent de la Renaissance romaine lorsqu'ils ont à construire le palais de la Cour des comptes, sur le quai d'Orsay. Seuls Hittorf et Blouet, éclairés par des voyages et de sérieuses études archéologiques, échappent à la tyrannie du faux classicisme, et, sans se rallier aux novateurs, font preuve de goût et de bon sens. Hittorf achève l'église de Saint-Vincent-de-Paul à Paris, commencée par Lepère, édifie la gare du Nord, donne le dessin des fontaines
et des colonnes rostrales de la place de la Concorde. Blouet termine l'Arc de triomphe de l'Étoile, de 1831 à 1836.
Les novateurs, ce sont les architectes qui, dans la construction et dans le choix des matériaux, s'inspirent des circonstances, de la destination, du milieu, des ressources locales. Leur chef, Henri Labrouste (1801-1875), adjoint à Duban poulies travaux de l'École des beauxarts, apporte à son chef une collaboration particulièrement originale, mais anonyme, en attendant le jour où il peut donner toute sa mesure en élevant la Bibliothèque Sainte-Geneviève (1841), dont il fait vin édifice exactement approprié à sa destination : vaste, bien éclairé, pratique; pour la première fois, le fer avait été systématiquement employé comme élément utile, en même temps que comme motif de décoration. Questel (1807-1888) montra le même souci des convenances logiques (église Saint-Paul à Nîmes, asile Sainte-Anne à Paris, Musée-Bibliothèque de Grenoble).
Outre la reconstruction de l'Ecole des beaux-arts, où il fut secondé' par Labrouste et dans laquelle il dut utiliser les restes de divers châteaux et hôtels historiques, Félix Duban (1797-1871) restaura le château de Blois et le musée du Louvre. Léon Vaudoyer (1803-1872) transforma en Conservatoire des arts et métiers le prieuré de Sain I - Martin-des-Champs, releva et restaura les édifices d'Orléans contem-
porains de la Renaissance, et élabora le plan de la cathédrale de Marseille, que terminèrent Espérandieu et llévoil. Louis Duc (1802-1879) donna de justes proportions à la colonne de Juillet, dont il dessina le chapiteau, et se consacra ensuite tout en lier au Palais de Justice, dont il avait été nommé architecte en chef.
La création, en 1831, du service des monuments historiques et l'influence personnelle d'hommes comme Ludovic Vilet et Prosper Mérimée firent éclore une pléiade d'architectes érudits, dont l'activité fut employée à la restauration des anciens édifices, particulièrement des cathédrales : tels furent Lassus, le restaurateur de la Sainte- Chapelle, et surtout Viollet-le-Duc (1814-1879), dont le zèle passionné le conduisit trop souvent à substituer ses conceptions propies à celles des anciens maîtres, à refaire les monuments au lieu de se borner à les entretenir et à les consolider. Le château de Pierrefonds, qui montre l'étendue de son érudition archéologique, n'est pas une restauration, mais une œuvre toute nouvelle.
Peinture. — L'exagération où étaient tombés la plupart des disciples de David suscita, dans l'art comme dans la littérature, une réaction violente : en opposition avec les classiques se forma l'école dite romantique. Aux poncifs de l'Académie, aux
sujets grecs ou romains, à ce qu'on appelait irrévérencieusement le « style pompier », elle substitua les scènes empruntées au moyen âge et aux temps modernes; elle abandonna le nu pour peindre les costumes éclatants; elle mit la couleur audessus du dessin, la fantaisie au-dessus de l'imitation servile du modèle.
Le romantisme, annoncé par Girodet (A ta la au tombeau) et par certaines œuvres de Gros, eut pour « père » Géricault (1791- 1824), dontVOfficier de chasseurs de la garde chargeant, exposé au Salon de 1812, choqua au plus haut point le sentiment desclassiques. Le Radeau de la Méduse (Salon de 1819) vint rompre violemment avec la tradition par sa modernité, en même temps que par sa puissance d'exécution et le pathétique du sujet. Cette conception, émouvante dans sa grandeur simple et si différente des froides compositions académiques, s'en éloignait encore par le style; le dessin large et hardi, la fougue magistrale de l'exécution, l'audace et l'éclat du coloris, la vérité saisissante des expressions, le modelé puissant des nus contrastaient vigoureusement avec la convention grecque et romaine. Le Derby d'Epsom, le Cuirassier blessé, la Charge de cuirassiers,
le Maréchal ferrant, la Pauvre Famille, sans compter un grand nombre de chevaux, de chiens, de sujets de nature morte, complètent l'œuvre du maître.
La vie, la passion, la terreur, qui palpitent dans les premiers tableaux qu'exposa Eugène Delacroix (1799-1865) : la Barque du Dante 1822 ; Scène des massacres de Scio (1824); le Christ au jardin des Oliviers (1827), accélérèrent le mouvement romantique : toutes les qualités du maître, dessin fier et accusé, modelé souple et puissant, couleur grasse, ferme et solide, harmonie de l'ensemble, y apparaissent déjà victorieusement.
Son génie et la puissance de Delacroix, son imagination s'affirment en-
par lui-même (Louvre). suite dans la Mort de Sardana-
Géricault, par David d'Angers.
Le radeau de la Méduse, par Géricault (Musée du Louvre).
pale, dans la Mort de Charles le Téméraire, dans le Massacre de l'évêque de Li'ge, dans la Liberté sur les barricades, dans ses Femmes d'Alger et sa Noce juive (composées après un voyage en Afrique et en Espagne, 1832), enfin dans la Justice de Trajan et YEntrée des Croisés à Constantinople : il y répand à profusion la couleur, le mouvement, la vie, et ces œuvres lui valurent, en même temps que d'implacables dénigrements, des admirations enthousiastes.
L'école classique ne se tenai t pas pour battue. Les adversaires du romanlismese groupèrent autour d'Ingres (1780-1867), qui avait donné' en 1808 Œdipe et le Sphinx et, après avoir exposé au Salon de 1824 son Vœu de Louis XI11, laissa l'Italie, où il résidait depuis 1806, pour venir à Paris. C'est au Salon de 1827 que parut sa fameuse Apothâose d'Homère, qui fut comme le manifeste de l'académisme; des
ru. t. Braun et C" Scène dus nnissHcr^s de Scio, par Dulackoix (Musée du Louvre).
hommes illustres groupés autour du poète de VIliade, il avait exclu Shakspeare « pour ne pas compromettre, disait-il, la vertueuse unité de la scène ». Il ne voyait que la forme et dédaignait la couleur, mais il n'est pas tout entier dans V Apothéose d'Homère ni même dans sonSaint Symphorien, où l'on trouve d'ailleurs des morceaux achevés; ses porlrails, merveilleusement dessinés, ont une intensité de vie et d'expression vraiment prodigieuse (Bertin Vaine, Mme Devuuçay, M'"e de Sénonnes, etc.), et il a réalisé dans Angélique, l'Odalisque, Vénus Anadyomènei la Source, un admirable type féminin.
Le Salon de 1827 fut le théâtre d'une bataille décisive dont sortirent vainqueurs les romantiques avec Ary Scheffer, Eugène Devéria, Louis Boulanger, les Johannot, Célestin Nanteuil, Roqueplan (1).
Parmi les élèves d'Ingres, le plus remarquable fut Hippolyte Flandrin (1809-1864), dont le talent, vivitié par la foi, lit un peintre chrétien profondément sincère et personnel (Jésus bénissant les petits enfants, l'Entrée de Jésus à Jérusalem, la Montée du Calvaire, Mater Bolorosa, le Couronnement de la Vierge, le Ravissement de saint Paul, peintures de l'église Saint-Germain-des-Prés) [2].
Pour beaucoup d'artistes, restés en dehors du tumulte de la bataille, et qui ne voulaient sacrifier ni le dessin à la couleur, ni la couleur au dessin, romantisme signifiait seulement indépendance
Ingres, par lui-même.
(Galerie des Offices, Florence.)
Chassériau, peint par lui-même.
(1) A la suite et à une assez grande distance de Delacroix, les principaux romantiques sont : Eugène Devéria (Mort de Jeanne d'Arc, Naissance de Henri If); Louis Boulanger (Mazeppa, Triomphe de Pétrarque); Ary Scheffer (les Bourgeois de Calais, Francesca de Rimini, les Femmes sou/iotes, Mort de Gaston de Foix, le Larmogeur, Jésus au jardin des Oliviers); Decamps (Corps de garde sur la roule de Smyrne, Sortie de l'école turque, Boucher turc, Supplice des crochets et, dans la grande peinture, la Défaite des Cimbres); Robert Fleury (Galilée devant le Saint-Office, le Colloque de Poissg); Gharlet,le peintre des grognards du premier Empire (la Retraite de Russie); Hippolyte Bellangé (Bataille de Wagram, Revue aux Tuileries, Cuirassiers de Waterloo); Eugène Lami (scènes de
la vie militaire, de la vie mondaine et officielle); Eugène Isabey (Cérémonie dans l'église de Delfl); Tassaërt (Une famille malheureuse); Camille Roqueplan (l'Antiquaire, le Lion amoureux); Alfred et Tony Jobannot.
(2) On peut citer encore, mais au second plan, Amaury Duval et Ziégler.
de l'art, affranchissement des règles surannées de l'école, amour de la poésie et du pittoresque, horreur du poncif et des conventions académiques chères aux disciples attardés de David. Le romantisme aboutit donc rapidement à une sorte d'éclectisme, admettant, en art, toutes les tendances, toutes les fantaisies, toutes les formes.
Horace Vernet (1789-1863) allégea la peinture militaire des habitudes pseudo - classiques.
Dans sa production trop rapide et trop abondante, la composition est peu synthétique, mais les détails sont pleins de vie et de mouvement. Peintre préféré de Louis-Philippe, il s'acquit une grande réputation avec ses immenses toiles de la Bataille d'Isly, de la Prise de la Smala d'Abd-el-Kader, son Siège de Constantine (musée de Versailles) et un grand nombre d'autres tableaux de batailles, auxquels on peut préférer sa. Barrière de Clichy ou Défense de Paris en ISI4.
Le Salon de 1827 consacra la réputation naissante de Paul Delaroche, qui y exposa deux des principales toiles de son œuvre : la Mort d'Elisabeth, la Mort du président Duranti, ainsi qu'une Scène de la Saint- Barthélémy. Paul Delaroche (1797-1856) s'inspire de l'histoire d'Angleterre et de l'histoire de France, auxquelles il emprunte des anecdotes avec une préoccupation de la vérité qui s'étend jusqu'aux moindres détails du mobilier et du costume : les Enfants d'Edouard, Mazarin mourant, Richelieu remontant le Rhône, Cromwell ouvrant le cercueil de Charles /"', la Mort de Jane Grey, la Mort d'Elisabeth, Y Assassinat du duc de Guise, les Girondins. Il peignit de 1837 à 1841, pour l'hémicycle de l'École des beaux-arts, une Assemblée des artistes les jilus célèbres du moyen âge et des temps modernes. Sa conception éclectique de l'art, qui lui valut de son vivant une grande popularité, n'a pas suffi à le classer parmi les grands peintres du xixe siècle, et c'est surtout par le souci de la documentation que son œuvre reste intéressante (1).
La réputation de Théodore Chassériau (1819-1856) n'a fait que grandir depuis la mort de cet artiste qui, élève d'Ingres, mais conquis au cours d'un voyage en Orient au point de vue de Delacroix, s'efforça de trouver entre les deux chefs d'école une formule transactionnelle. On relève dans ses œuvres, tantôt l'influence de l'un, tantôt l'influence de l'autre, tantôt enfin les deux influences réunies, comme dans le Tepidarium.
Son Sabbat dans le quartier juif à Constantine et son Macbeth sont plutôt romantiques. Ses fresques du grand escalier de la Cour des comptes : le Com-
M°" Devauçay, par Ingres.
(Musée de Chantilly.)
La paix, par Chassériau.
(Musée du Louvre.)
(1) Au-dessous de ces deux peintres notables, on peut retenir les noms de Xavier Sigalou (Locuste essayant ses poisons, Alhalie faisant égorger les enfants royaux, Vision de saint Jérôme); François Bouchot (Bataille de Zurich, le 1R-Brumaire); Ileim (Prise il a temple de Jérusalem, Lecture au foyer de la Comédie-Française) ; Léopold Robert (Moissonneurs des marais Ponlins); Victor Schnelz (Vœu à la Madone); Léon Cogniet (Saint Etienne distribuant des secours, le Tintoret peignant sa fille morte); Antoine Court (Mort de César, Boissy d'Anglas saluant la tête du député Féraud); Charles GIeyre(Zes Illusions perdues) ; Thomas Couture (les Romains delà décadence).
Le fronton du Panthéon, par David d'Angers.
merce, la Paix, l'Ordre et la Force), dont on a pu sauver quelques fragments après l'incendie du palais sous la Commune, sont d'une ordonnance qui rappelle le maître de Montauban.
L'école paysagiste. — L'amour de la nature, vers lequel Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre avaient dirigé la sensibilité de leurs contemporains, inspira dès le Salon del789, en dépit des davidiens, quelques peintres paysagistes. Ce mouvement s'arrêta net sous l'Empire, qui ne voulut connaître que le paysage historique et mythologique. Mais, sous l'influence littéraire de Chateaubriand et de l'école paysagiste anglaise, les artistes français commencèrent à observer et à sentir la nature inanimée, à fixer sur la toile les effets de l'atmosphère et les jeux de la lumière, à représenter des prairies, des arbres, des ruisseaux, des rivières, sans se croire tenus de les peupler de personnages anachroniques. Et ainsi le paysage eut chez nous la fortune comparable à celle qu'il avait obtenue dans les Pays-Bas deux siècles plus tôt. Les tâtonnements de l'école paysagiste française furent plus longs que ceux de l'école néerlandaise, mais sa vitalité fut plus puissante et son succès plus définitif et plus durable, au contraire de ce qui advint en Hollande après Ruysdaèl et Hobbéma.
Nos paysagistes — Corot, Théodore Rousseau, Paul Huet, Camille Fiers, Louis Cabat, Narcisse Diaz, Jules Dupré, Charles Daubigny, Antoine Chintreuil — se partagèrent entre deux tendances : les uns s'attachèrent à exprimer « le caractère véritable du paysage pris dans ses dominantes : masses et colorations, ou plutôt l'impression que ce paysage, ramassé par la mise au point, produit sur une rétine et une scène humaines»; les autres «à rendre par le menu les tuiles d'un toit ou les feuilles d'un taillis. C'est entre ces diverses tendances que va désormais s'orienter le paysage fiançais, sans préjudice des évolutions particulières vers une interprétation plus synthétique chez Corot, vers une vision plus stylisée chez Cabat ». (Henry Marcel.)
La forêt de Fontainebleau a été l'école où se formèrent, en face de la nature, les plus grands paysagistes du xixe siècle. 11 n'est pas un coin de cette forêt, pas un ravin, pas un plateau, pas une mare, pas un rocher qui n'ait eu les honneurs de la peinture. Des colonies d'artistes s'établirent à demeure fixe dans les villages les plus rapprochés de la forêt, à Barbizon, à Chailly, à Mario Ite.
Jean-Baptiste Corot 1796- 187:i , poète à un degré supérieur, passe la plus grande partie de sa vie dans la forêt de
Fontainebleau ou dans les bois David d'Angers,
de Ville-d'Avray, reçoit les im- par Ingres.
pressions de la nature et traduit dans des pages exquises la sérénité des ciels de printemps, le charme pénétrant de l'eau, de l'atmosphère, des brouillards transparents, des lumières voilées, les vapeurs matinales suspendues aux arbres comme des flocons blancs.
Théodore Rousseau (1812-1867) fut grand coloriste, technicien supérieur, excellant à rendre la structure des terrains et la forte anatomie des arbres qu'il dessine presque feuille à feuille, sans cependant que l'analyse minutieuse du détail nuise à l'harmonie de l'ensemble. « Si, disait-il, je parviens par l'assimilation de l'air avec ce qu'il fait vivre, de la lumière avec ce qu'elle fait éclore et mourir, à donner la vie au monde de la végétation, alors vous entendrez les arbres gémir sous la bise et les oiseaux qui appellent leurs petits. » Théodore Rousseau a été le peintre par excellence de la forêt de Fontainebleau ; il a consacré quelques-unes de ses plus belles toiles à reproduire, tantôt les dessous de bois les plus ombreux, tantôt les grandes allées illuminées par le soleil couchant, tantôt les gorges solitaires, tantôt les mares perdues au milieu des broussailles; il aimait surtout à peindre les lisières de la forêt, alors que l'automne jette de belles teintes fauves sur le feuillage des arbres.
Les genres secondaires. — Dans les genres secondaires, Decamps, spirituel dans ses peintures de genre, subit la magie de l'Orient, qu'il rendit avec une violence de coloris un peu lourde, tandis que Marilhat apportait dans la peinture des mêmes sites plus de légèreté et plus de vie. Constant Troyon, « animalier » d'une exceptionnelle maîtrise, représente dans un style robuste la paix féconde de la vie rurale; Charles Jacque fait grouiller les troupeaux de. moutons et sautiller le petit monde des basses-cours.
La sculpture. — En sculpture, James Pradier représente la tradition classique (1792-1852). Les statues colossales de Lille et de
Th Rousseau, lithographie de Lafossb,
Corot, photographie P. Petit.
Strasbourg pour la place de la Concorde, les deux Muses de la Conudie pour le monument de Molière (rue de Richelieu), les Victoires en marbre pour le tombeau de Napoléon, les bustes du Connétable de Montmorency, de Charles Bonnet, de Louis XVIII, de Charles X, de Louis-Philippe, de Cuvier, du Baron Gérard, prouvent l'extrême souplesse de son ciseau. Il est plus technicien qu'artiste, tant dans la sculpture monumentale que dans les figurines et les statuettes où il s'est attaché à rendre la beauté féminine : ia sveltesse et la grâce des attitudes y sont rendues avec une variété infinie, mais aussi avec une délicatesse un peu mièvre et une intimité voluptueuse (les Trois Grâces, Cyparisse et son cerf, Phryné, Sapho, la Poésie légère, Nyssia, Chloris et Zéphire, la Toilette d'Atalante, Médîe, Léda).
David d'Angers (1788-1856) rompit avec le faux classicisme, rejeta la maîtrise de Canova, toute-puissante sous l'Empire, et ouvrit à la sculpture des voies nouvelles. Le magnifique fronton du Panthéon suffirait à l'immortaliser; mais, d'une activité infatigable, il créa tout un peuple de statues : le Gutenberg de Strasbourg, le Jefferson Davis de Philadelphie, le Corneille de Rouen, le Cuvier de Montbéliard, VArmanà Cartel du cimetière de Saint-Mandé, ÏAmbruise Paré de Laval, le Birhut de Bourg, le Larrey du Val-de-Grâce, le Casimir Delavigne et le Bernardin de Saint-Pierre du Havre, le Mathieu de Dontbasle et le Général Drouot de Nancy, le Cuvier du Jardin des Plantes, le G'àuvion-Saint-Cyr du Père-Lachaise, sans parler des bustes de Victor Hugo, de Chateaubriand, de Béranger, de Balzac, de lord Byron, de Lamartine de Walter Scott, etc., ni de plus de cinq cents médaillons d'une intensité de vie extraordinaire, galerie iconographique incomparable de toutes les illustrations de la première moitié du xixe siècle. II a su pénétrer les caractères et les exprimer en faisant appel à la seule puissance de la physionomie et du geste, sans le secours de la draperie antique.
Rude (1784-1835) est, comme David d'Angers, un des plus grands statuaires de la France moderne. Débutant sous l'Empire, travaillant presque obscurément sous la Restauration, qui le força à s'exiler à Bruxelles, il se révéla véritablement par son Pécheur napolitain (Salon de 1833), et surtout par le haut relief de l'Arc de triomphe de l'Étoile, le Départ pour la guerre, groupe grandiose, plein de vigueur et de mouvement, et qui est, comme l'a dit un des biographes du maître, un des plus grands cris d'enthousiasme qui soient sortis des entrailles de la France. On lui doit encore, outre un grand nombre de bustes, la statue couchée, en bronze, de Godefroy Cavaignac (cimetière Montmartre), celle du MaréclialNey (place de l'Observatoire) et la Jeanne d'Arc du Luxembourg.
Cartellier est l'auteur d'un autre haut relief de l'Arc de triomphe, Y Apothéose de Napol'on, composition correcte, qui supporte mal le terrible voisinage de Rude, et d'un Soldat de Marathon (jardin des Tuileries) qui est son œuvre la plus populaire. Etex sculpta les deux autres hauts reliefs de l'Arc de triomphe, la Résistance et la Paix, où il y a de l'ampleur et de l'énergie; mais sa personnalité s'accusa davantage dans Françoise de Rimini, les bas-reliefs du Tombeau de G'ricault Père-Lachaise), Caïn (1839), le groupe en marbre à'Héro et Léandre (1845, Londres . A ces noms, il faut ajouter ceux de Nanteuil (Fronton de Notre- Dame-de-Lorette, bas-reliefs du Le départ pour la guerre, par Kude.
péristyle du Pan- (Arc de triomphe de l'Étoile.)
Rude, gravure de Masson.
théonj ; de Seurre aîné (Victoire d.'Aboukir, petit bas- relief de l'Arc de triomphe, Molière de la fontaine de la rue de Hichelieu); de Gabriel Seurre, frère du précédent (statue équestre de Louis XII au château de Blois, Napoléon de la colonne Vendôme); d'Antonin Moine, auteur du G'' me de la Liberté, qui surmonte la colonne de Juillet, place de la Bastille; de Foyatier, que mit en relief son Spartacus brisant ses fers, d'une altitude un peu théâtrale, mais tout au moins en dehors de la banalité académique; de Lemaire, à qui l'on doit le Klébrr et le Louis XIV de Versailles, le fronton de l'église de la Madeleine (Jésus pardonnant à la Madeleine agenouilL'e) et le Henri 1 V achevai, bronze qui ornait la porte de l'Hôtel de ville, détruit par la Commune. Préault et Clésinger débutent brillamment sous Louis- Philippe, mais les œuvres de leur maturité appartiennent à la période suivante.
Antoine-Louis-Barye (1795-1875), d'abord ouvrier orfèvre, inaugura, avec son Tigre dévorant un gavial (1830) et son fameux groupe le Lion et le serpent (1832), une sculpture d'une fougue toute romantique et d'une belle solidité. Il a, mieux que personne, fait vivre dans le bronze les grands animaux et les faunes (Lion assis, 1847), mis aux prises avec une admirable énergie la force humaine maîtrisée par la volonté et la force bestiale déchaînée (Thésée et le minotaure, Lapithe et centaure), et il a pu se plier sans déchoir à l'exécution d'œuvres de petite dimension, parce qu'il y apportait toute sa conscience d'artiste.
Gravure et lithographie. — Forster fut surtout l'homme de l'antique. Henriquel-Dupont, qui grava plusieurs œuvres des maîtres de la Renaissance, s'attacha plus spécialement à reproduire les tableaux des maîtres contemporains. Alfred et Tony Johannot furent par excellence les illustrateurs des écrivains romantiques, et Célestin Nanteuil grava notamment les frontispices des œuvres de Victor Hugo ; Achille Devéria fit également briller l'illustration du plus vif éclat, et l'on doit à Théodore Chassériau, pour V Othello de Shakspeare, une suite d'eaux-fortes pleines d'étranges beautés.
C'est sous la Restauration que commença la vogue de la lithographie. Charlet et Rafle t retracèrent les épisodes de l'épopée impériale ; Boilly excella dans la représentation des scènes familières; Gavarni, Daumier firent de la caricature une satire de la société si joliment croquée ou décrite par Henry Monnier, le créateur de « Joseph Prudhomme ».
Le lion et le serpent, par Bakyk, (Jardin des Tuileries.)