‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 154 sur 196 · XXX IV · texte numérisé non relu

XXX IV

Second Empire.

Fig. 1. — Cortège du bœuf gras (1860). — A partir de 1855 on s'appliqua, à accroître la magnificence et la pompe du cortège du bœuf gras : on joignit aux sacrificateurs classiques une escorte considérable de guerriers romains ou de mousquetaires, d'hommes d'armes, de reîtres, de lansquenets, de gardes-françaises. Sans perdre de vue le caractère allégorique de la cérémonie, on en fit une sorte de grande cavalcade historique, avec chars, défilés, musique militaire et tambours.

En 1866, le bœuf gras Evénement dut à soh nom la faveur unique d'échapper à l'abattoir : Villemessant ne voulut pas qu'un quadrupède honoré du nom de son journal fût tué comme un animal vulgaire et il racheta la vie de l'animal au prix de mille écus.

Le mardi gras de 1870, le cortège, défilant sous l'Arc de triomphe du Carrousel, pénétra dans la cour des Tuileries, suivi par la foule : l'empereur parut au balcon du milieu ai/ec l'impératrice et le prince impérial, et, au son d'une musique enragée, quatre clodoches vinrent exécuter le plus extravagant des quadrilles.

Fig. 2. -- Le boulevard des Italiens en 1860. — Le café de Paris, qui se trouvait à l'angle de la rue Taitbout et du boulevard des Italiens, était encore sous le second Empire le premier restaurant de l'Europe. Il avait été inauguré le 75 juillet 1822 dans les vastes appartements qu'avait occupés précédemment le prince Demidof.

Fig. •'!. — Les Halles centrales (1860). — C'esf seulement en 1854 qu'un décret ordonna la reconstruction des Halles, suivant un plan répondant aussi bien aux nécessités d'une incessante circulation qu'aux exigences de la salubrité.

Sauf les assises de la construction, qui sont en pierre des Vosges, et un mur léger en briques d'environ deux mètres de hauteur, élevé sur les deux faces extrêmes du bâtiment afin de préserver les marchands de l'atteinte directe du vent, tout le l'esté est en métal, fer et fonte. L'air circule librement dans les douze pavillons, que séparent de larges voies; la ventilation s'établit partout à deux mètres du sol, préservant des courants d'air marchands et acheteurs .

Le soleil, dont l'action pourrait être nuisible à la conservation de certaines denrées, est tamisé par des lames de verre dépoli, qui interceptent les rayons tout en laissant passer une franche et uniforme lumière.

Chaque pavillon se compose uniformément, sur les faces latérales parallèles aux rues, de neuf arcades de six mètres chacune, formées par de légères colonnes en fonte, et, sur les faces parallèles à la rue centrale couverte, de sept arcades pour les pavillons d'angle et de neuf pour les pavillons du milieu.

Fig. 4. — Décoration égyptienne de la place dc la Concorde pour les fêtes du 15 août 1866. — L'emplacement qu'occupe de nos jours la place de la Concorde n'était encore en 1740 qu'un terrain marécageux, que les

débordements de la Seine rendaient souvent difficile à traverser.

En 1763 l'architecte Gabriel fut chargé de la disposition générale de la place et de l'érection des bâtiments en bordure.

Au milieu s'élève l'obélisque de Louqsor, amené d'Egypte en France en 1832, et dressé sur son piédestal, le 25 octobre 1836, par l'ingénieur Lebas.

De chaque côté de l'obélisque, dans l'axe de la rue Royale, deux fontaines monumentales, construites par Hittorf, complètent la décoration de la place : celle qui est située au nord s'élève à l'endroit même où se dressait l'échafaud en 1793.

En 1866, la fête de l'Empereur fut des plus brillantes. A six heures, le canon des Invalides annonça la solennité; les salves d'artillerie furent de nouveau entendues à six heures du soir.

Bien avant midi la foule commença à se porter sur tous les points où la fête devait avoir lieu. Les voitures publiques, dans les rues où elles pouvaient circuler, étaient ornées de petits drapeaux tricolores surmontés d'aigles dorées et encadrées de bouquets de fleurs. A deux heures de l'aprèsmidi, les spectacles commencèrent; tous les théâtres étaient ouverts gratis au public ; vingt mille personnes purent y trouver place. Les meilleures pièces du répertoire furent jouées par l'élite des artistes. L'Opéra donna Robert le Diable, le Théâtre-Français joua Andromaque.

Les promeneurs se partageaient entre les Champs-Elysées, le Champ-de-Mars et la place de la Concorde dont la décoration fut particulièrement remarquée. Un superbe temple égyptien y avait été construit, entourant l'obélisque de Louqsor. Un grand orchestre de plus de 200 musiciens était installé dans ce temple.

Fig. 5. - - Décoration du boulevard Malesiierbes le 13 août 1861, jour de l'inauguration. — Le large boulevard IVIalesherbes, qui commence à la place de la Madeleine pour finir au boulevard Pereire, porte le nom de Lamoignon de IVIalesherbes, un des défenseurs de Louis XVI devant la Convention nationale.

Le jour de l'inauguration , l'empereur arriva à deux heures, à cheval; l'impératrice l'accompagnait dans une calèche à la Daumont. Les maréchaux, les officiers de la maison impériale étaient en tête de l'état-major, précédé de détachements de lanciers et de cent-gardes.

A deux heures et demie, au moment où le cortège approchait de la Madeleine, l'immense vélum qui masquait de ce côté l'issue du boulevard fut tiré comme un rideau.

Le cortège passa au bruit des acclamations et des tambours qui battaient aux champs. Quelques minutes après, l'empereur recevait les ministres et le conseil municipal.

La cérémonie était terminée à trois heures.

Dans la soirée, une foule immense ne cessa de parcourir le nouveau boulevard, splendidement illuminé au moyen d'appareils triangulaires adaptés aux becs d'éclairage.

LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE

Le prince photographie

son programme européen, c'est l'affranchissement des nationalités, opprimées par les traités de Vienne et à qui il veut permettre de choisir leurs maîtres par des plébiscites. Son programme national, c'est la restitution à la France de ses frontières naturelles, par voie d'échange avec les pays qu'elle aura aidés à se libérer.

Pour assurer le triomphe du principe des nationalités, il estimait qu'il fallait saisir toutes les occasions de modifier l'état de possession de l'Europe, afin d'amener les souverains à établir dans un congrès le droit public qui la régirait sur des bases nouvelles : rétablissement de la Pologne; affranchissement et union de l'Italie, libérée du joug autrichien et constituée sous la forme fédérative; concentration des États allemands en trois groupes gravitant autour de la Prusse agrandie, de l'Autriche et de la Bavière; union des principautés danubiennes pour arracher le Danube à la Russie; union ibérique pour enlever la Péninsule à l'Angleterre ; union Scandinave pour enlever la mer du Nord à l'Allemagne. Cette satisfaction donnée aux aspirations des peuples, la France renoncerait à toute conquête, sauf à celles qui seraient nécessaires pour lui rendre ses frontières naturelles et assurer sa sécurité, c'est-àdire la ligne des Alpes, par l'acquisition de la Savoie, et la ligne du Rhin, par l'acquisition de la Bavière rhénane. Mais elle s'assurerait l'extension de son influence par une clientèle d'Etats secondaires appartenant, comme la France, à la race latine : l'Italie, délivrée par notre intervention ; . l'Espagne, fortifiée par l'annexion du Portugal ; la Belgique et la Suisse, entraînées dans notre sphère d'action; à l'autre extrémité de l'Europe, la Moldo-Valachie, reconstituée avec notre appui. La France pourrait ainsi braver la coalition des puissances du Nord, et l'élément latin, reprenant dans le mouvement européen la place qui lui revenait, servirait d'obstacle et de contrepoids aux progrès du pangermanisme et du panslavisme.

Ce « grand dessein », si improbable qu'en fût la réalisation, aurait dû au moins être appliqué avec résolution et esprit de suite pour avoir quelque chance de succès. Or Napoléon, prisonnier des idées d'équilibre et de conservation, s'arrêta à des demi-mesures. Pendant dix ans, il va favoriser les nationalités et en particulier la nationalité italienne, à laquelle le rattachent des souvenirs d'enfance; toutefois, comme il joint à l'obstination de l'esprit l'incertitude du caractère, comme l'intérêt français se trouvera en conflit avec celui des nations émancipées, il n'ira jamais jusqu'au bout de ses entreprises et mécontentera même ses obligés.

La famille impériale. — Le sénatus-consulte du 7 novembre 1852 déclarait la dignité impériale héréditaire dans la descendance directe et légitime de Napoléon III, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. A défaut d'enfant mâle, l'empereur pourrait adopter les descendants légitimes des frères de Napoléon Ier. Le décret nrganique du 18 décembre 1852 spécifia que, dans cette éventualité, !'• prince Napoléon, fils du roi Jérôme de Westphalie, et sa descendance légitime, seraient appelés à la succession impériale. Mais ces dispositions ne devaient pas recevoir leur application, Napoléon III ayant contracté mariage el l'impératrice lui ayanl donné un héritier.

Le "i'.t janvier lx.'i.'j. ii épousa Marie- Eug ''nie île Montijo de Guzman, comtesse de Teba, née à Grenade le 5 mai 1826, donl il eul, le ÎD mais 1856, le prince Napoléon-Eugène-Louis-Jean-Joseph I . qui recul le titre d'enfant de France <■{ cul pour parrain le pape Pie IX. Un sénatus-consulte attribua la régence à l'impératrice en le morl -lu souverain.

Eugénie-Marie de Montijo de Guzman, comtesse de Teba, fille d'un grand d'Espagne el il'- Marie-Manuela Kirkpatrik de Closeburn, avait voyagé en Europe, en compagnie «le sa mère, avantde se fixer à Paris. Napoléon la distingua et, le 22 janvier 1853, annonça au Sénat qu'il l'avail choisie pour femme, la nécessité s'imposant à lui de sortir de la tradition des alliances souveraines. L'impératrice chercha à se rendre populaire par de lionnes œuvres ef des fondations pieuses. Associée à la vie politique du souverain et très attaà la cause ultramontaine, elle eut ses partisans, qui s'opposèrent

impérial, Le Jeune

à ceux du prince Napoléon, lequel, tenant « l'Espagnole » pour une ennemie, exagéra l'étalage des idées anticléricales et démocratiques dont il faisait profession.

La Cour impériale fut constituée avec tout l'apparat qu'elle avait eu sous le premier Empire. Les Tuileries, Fontainebleau, Compiègne virent une série de fêtes somptueuses, qui furent tout particulièrement brillantes pendant l'Exposition universelle de 1867. L'un des divertissements favoris de la Cour, c'était la comédie : on joua les Portraits de la marquise, d'Octave Feuillet; la L'unir sensible, écrite par Morny sur un scénario que fournit l'empereur; les Commentaires de César, dont l'auteur était le marquis de Massa, petitlils du grand juge Régnier.

La princesse Mathilde, fille du roi Jérôme (1820-1904), séparée du comte Anatole Demidof, prince de San Donato, après cinq ans de mariage, exerçait dans son hôtel de la rue de Courcelles ou dans son domaine de Saint-Gratien comme une souveraineté mondaine et littéraire. On y rencontrait Alexandre Dumas fils, Sardou, Théophile Gautier, le peintre Baudry; le faubourg Saint-Germain y venait plus volontiers qu'aux Tuileries, parce qu'elle était fille d'une princesse de Wurtemberg. Ses amis parlaient librement de toutes personnes et de toutes choses, raillant les intrigues des Tuileries, les hommes au pouvoir, les scandales de la Cour et de la ville; mais la princesse n'admettait pas qu'on touchât à Napoléon Ier, qu'on critiquât l'Empire : on le vit bien lorsqu'elle se brouilla avec Sainte-Beuve, qui venait de quitter le Moniteur pour le Temps (1869), et plus tard avec Taine, qui avait jugé le premier empereur dans la Revue des Deux Mondes. Artiste et lettrée, peintre, aquarelliste, médaillée au Salon de 1865, elle charmait par ses conversations familières, qui avaient de l'à-propos, de l'ironie, du mordant, mais jamais de méchanceté, et ses amis l'appelaient la « bonne princesse », témoins de sa générosité inépuisable et de son inlassable charité. Ses allures indépendantes, ses idées libérales l'éloignèrent de l'impératrice, et il y eut entre les deux femmes une sorte de rivalité.

Le frère de la princesse Mathilde, le prince Napoléon (1822-1891), (qu'on appelait aussi « Jérôme », du nom de son père, le roi de Westphalie), avait siégé dans les Assemblées de la seconde République, où son langage révolutionnaire, ses idées et son opposition sourde à la politique de son cousin lui avaient valu le surnom de piinrt' île lu Montagne. Son mariage (30 janvier 1839) avec la princesse Marie-Clotilde (1843-1911), fille du roi Victor-Emmanuel, lui permit de défendre le principe des nationalités, qui ne lui étail pas moins cher qu'à l'empereur : il soutint ardemment la cause de l'unité italienne et fut par suite l'adversaire du parti ultramontain, que protégeaient l'impératrice et le ministre Rouher. Il personnifiait le pur césarisme : « Nous sommes, disait-il en 1855, au banquet que lui offrit le jury international de l'Exposition, une nation de démocrates et d'é'galilé par nos mœurs, nos institutions et surtout par notre but. Chez nous, l'employé devient ministre; l'ouvrier, industriel; le paysan, propriétaire; le soldat, général. Le peuple entier se couronne en élevant au trône une dynastie de son choix. » Le prince qu'on a qualifié de « César déclassé » professait, en somme, les conceptions du premier empereur, dont il avait la fougue et les fi aits accentués : « vraie médaille napoléonienne trempée dans la graisse allemande. » (Bérenger.)

Dans l'entourage immédiat de Napoléon s'agitaient les amis de la première heure et ceux qui avaient favorise le coup d'État : le «lue, de Morny (1811-1865 , son frère naturel (1), homme politique, homme du monde, homme d'affaires, amateur à la recherche de curiosités, possesseur d'une écurie de courses, auteur de petites pièces qu'il lit représenter à l'hôtel du Palais-Bourbon 2 , apportant, dans ses fonctions de président du Corps législatif ou d'ambassa (leur en Russie, la distinction «le manières et le faste quiavaienl

contribué à sa forl ; — Le duc de Persigny 1808 1872 , l'orga

nisateurdu parti bonapartiste en 1848, char-.' du département de l'Intérieur de 1860 à 1863, le type du « ministre à poigne », le collaborateur dont le zèle aveugle dessert les intérêts qu'il prétend sauvegarder; l'avocal Eugène Rouher(181 4-1884 . passé du barreau

(1) Le prince impérial, qui servait dans les rangs de l'armée anglais tué par les Zoulous le 1er juin 1879.

fui

(1) Fils naturel du général de Flahaut et de la reine Horlen.se et, par suite, frère utérin de Napoléon III.

(2 Entre autres: Monsieur Choufleury restera chez lui.

de Riom dans les conseils de l'État, y apportant la connaissance des affaires, contribuant au développement économique du pays, favorisant l'établissement du libre-écbange, mais entraîné, par son rôle et ses fonctions d'orateur du gouvernement devant les Chambres, à défendre les pires des causes, — comme l'expédition du Mexique, — personnifiant la doctrine autoritaire et le régime plébiscitaire, réussissant à s'imposer presque jusqu'à la fin du règne, puisque son rival d'influence, Emile Ollivier, ne remplaça le « vice-empereur » que pour assister à l'effondrement du régime. On a attribué à Napoléon cette réflexion découragée : « Comment voulez-vous que mon gouvernement puisse aller? L'impératrice est légitimiste, Morny est orléaniste, le prince Napoléon est républicain, je suis socialiste. Il n'y a que Persigny d'impérialiste, et il est fou! »

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