III. — LES EXPÉDITIONS LOINTAINES
L'expansion de l'Europe dans les diverses parties du monde fut l'une des conséquences les plus remarquables de l'évolution industrielle et commerciale qui caractérisa le xixe siècle. Napoléon III devait être conduit par son tempérament autant que par ses idées à intervenir dans cette œuvre de pénétration, qu'il envisageait soit sous son aspect civilisateur, soit dans ses conséquences économiques, selon qu'il suivait le cours de ses rêveries humanitaires ou qu'il se livrait, d'après les statistiques, à des espérances dont son imagination amplifiait les encouragements.
Les entreprises proprement coloniales furent bien conduites et donnèrent d'heureux résultats; mais l'expédition du Mexique, procédant d'idées chimériques et déconsidérée par les spéculations financières, aboutit à un lamentable et tragique échec.
Expédition de Chine. — Après la « guerre de l'opium », la Chine, par la convention de Nankin (29 août 1842), avait cédé à la Grande-lJretagne la propriété de File de Hong-Kong et ouvert au commerce de cette puissance (avec h; droit d'y établir des consuls) les cinq ports de Canton, Amoy, Fou-tchéou, Ning-Po et Changhai. De leur côté, les Élals-I mis, par la convention de Wanghia 3 juillet 1844), obtinrent pour leurs navires l'accès des cinq ports précités, ainsi que la faculté d'y créer des postes consulaires, et, quelques mois plus lard, la convention de v\ hampoa(24 octobre 1844) conféra les mêmes avantages à la France, qui lit en outre reconnaître implicitement son droit de protection sur les missions catholiques en Chine.
La Cour de Pékin mit tout en œuvre pour entraver l'exécution de ces traités. Au lendemain de la guerre d'Orient, la France et l'Angleterre se concertèrent en vue d'une intervention commune, donl le prétexte fut fourni par le meurtre d'un prêtre dos missions étrangères, le P. Chapdelaine, et la saisie d'un navire anglais par les autorités chinoises de Canton 1856 . Ce port fut bombardé par une Hotti anglaise qui, montant vers le nord, força l'entrée du Peï-ho et con-
traignit la Chine à signer avec l'Angleterre et la France le traité de Tien-Tsin (26 et 27 juin 1858) : de nouveaux ports (Kioung-tchéou dans l'île de Hainan, Kouang-toun, Taïman et Tarnsui dans l'île de Formose, Clian-toung, Nanking sur le Yang-tsé et Niou-Tchouang en Mandchourie) étaient ouverts au commerce étranger; l'Angleterre et la France pourraient établir des légations à Pékin.
Mais lorsque les plénipotentiaires européens se présentèrent devant Takou, à l'entrée du Pei-ho, pour échanger les ratifications, leurs bâtiments furent attaqués. Les généraux Grant et Gousin-Mohtauban, débarqués à Chang-hai (avril 1860), enlevèrent les forts du Peï-ho (août), marchèrent sur Pékin, mirent en déroute l'armée tarlare (40000 hommes) à Pa-li-Kao (21 septembre) et entrèrent dans la capitale du Céleste-Empire (13 octobre). Les Chinois avaient exercé des mutilations sur les prisonniers faits traîtreusement pendant les négociations dont ils avaient pris l'initiative : par mesure de représailles, les alliés saccagèrent et incendièrent le Palais d'été. D'immenses richesses étaient accumulées dans cette agglomération de palais, de temples, de kiosques, de pagodes enfermés dans l'enceinte d'un parc immense et qui constituait la résidence d'été des empereurs.
Le frère de l'empereur, le prince Kong, signa alors les conventions de Tien-Tsin ou traité de Pékin (24 octobre 1860), dont les clauses principales visaient l'ouverture du port de Tien-Tsin, confirmaient le traité de 1858, cédaient à l'Angleterre le territoire de Kao-Lung (en face de Hong-Kong), et réintégraient les chrétiens dans la possession de leurs établissements religieux et charitables.
Expédition de Syrie. — Les réformes intérieures réalisées, au lendemain du traité de Paris, par le sultan Abd-ul-Medjid et la sympathie de l'Europe pour les sujets non musulmans de l'empire avaient exaspéré le parti vieux-turc. Le 15 juillet 1858, les chrétiens furent massacrés àDjedda, qui fut bombardé par une flotte anglo-française.
Au mois de mai 1860, en Syrie, les Druses, soutenus par les fonctionnaires turcs eux-mêmes, entreprirent d'anéantir les chrétiens maronites, protégés de la France. Ils prétendaient descendre des croisés et ne pratiquaient pas l'islamisme, mais ils partageaient la haine des musulmans pour les Maronites. Ceux-ci ayant mis le feu à deux villages druses, le Liban et F Anti-Liban furent livrés au pillage et à l'incendie, et les massacres de Djedda se renouvelèrent .i Damas, où Abd-èl-Kader sauva généreusement de nombreuses victimes.
Le sultan, redoutant les conséquences de cette barbarie, envoya Fuad-pacha en Syrie, muni de ses pleins pouvoirs, et signa avec la France un traité en exécution duquel le général Beaufort d'Hautpoul débarqua à Beyrouth le 16 août pour rétablir l'ordre. Les principaux coupables furent châtiés et, par ordre de l'envoyé du sultan, on fusilla Ahmed-pacha, commandant le corps d'armée de Damas. Les Maronites obtinrent des privilèges et des garanties exceptionnelles, en attendant qu'une conférence européenne donnât au Liban une organisation nouvelle.
L'expansion coloniale. — L'achèvement de la conquête de l'Algérie par la soumission de la Grande Kabylie, l'extension de nos possessions au Sénégal, les efforts de l'initiative privée à Madagascar, l'annexion de la Gochinchine et l'établissement de notre protectorat sur le Cambodge, enfin l'acquisition de la Nouvelle-Calédonie : telles furent les étapes de notre expansion coloniale pendant le règne de Napoléon III.
Soumission de la Kabylie. — Les Kabyles avaient été vaincus, mais non domptés par le maréchal Bugeaud. Dès 18o0 ils secouèrent le joug à la voix de Bou-Bagla, l'homme à la « mule », un ancien forçat qui se faisait passer pour marabout : Pélissier et Bosquet dévastèrent la Grande Kabylie, Saint-Arnaud la Petite Kabylie, sans parvenir à étouffer l'insurrection. En 1857, bien que Bou-Bagla eût péri pendant les campagnes dirigées contre les Zouaouas, la Kabylie se souleva de nouveau. Le gouverneur général Randon résolut d'en finir : il fit escalader par trois colonnes, sous les ordres de Mac- Mahon, Renault et Youssouf, les crêtes du Djurjura, puis construire sur un sommet central le fort Napoléon (Fort-National).
La France au Sénégal. — Le traité de Paris (1814) nous avait restitué Gorée et Saint-Louis, conquis par les Anglais pendant les guerres de l'Empire, mais nos possessions du Sénégal (1) ne reçurent aucun développement territorial ou économique avant l'envoi dans la colonie du commandant du génie Faidherbe, qui la gouverna
(1) La Méduse, dont le naufrage est resté célèbre, avait été envoyée en 1816 au Sénégal pour transporter des soldats et fonctionnaires chargés de réorganiser la colonie.
de 1854 à 1865, reprit l'œuvre d'André Brue et inaugura le mouvement d'expansion de la Fiance vers le Soudan. Faidherbe pacilia les pays ravagés par les Maures riverains du fleuve. Il soumit le Oualo, le Dimar, le Toro, établit des postes de Saint-Louis à Bakel, éleva des fortins pour contenir ou rassurer les populations soumises à l'influence française. Le prophète El-Hadj-Omar et lesToucouleurs furent vaincus à Médine par le mulâtre Paul Holl (1857 ; le Cayor reconnut notre autorité (1862). En même temps, Faidherbe prenait l'initiative d'actes d'habile administration : fondation de la Banque du Sénégal et de l'imprimerie du gouvernement, création d'écoles, organisation du corps indigène des tirailleurs sénégalais, essais de culture, construction du port de Dakar et de ponts reliant Saint-Louis à la terre ferme, exploration des pays entre le haut Sénégal et le Niger.
En Guinée, à l'instigation du colonel Pinet-Laprade, des traités fuient passés avec le roi des Nalous, l'almamy du Moréa, le roi du Bio-Pongo. Au Dahomey, le lieutenant de vaisseau Bouet signa à Abomey ( 1851 j avec le roi Ghézo un traité d'amitié et de commerce; les Minas nous cédèrent Grand-Popo (1857) et Petit-Popo (1864 , Agoué et Porto-Seguro (1868); le roi Glé-Glé, successeur de Ghézo, nous abandonna Cotonou (1868); un premier traité de protectorat fut signé avec Meclipon, roi de Porto-Novo (1863).
La France à Madagascar. — Trois Français : Laborde, Lambert et de Lastelle, qui avaient pu créer des manufactures non loin de Tananarive (1852), conçurent, avec l'appui du prince héritier, Rakoto, le dessein de placer Madagascar sous le protectorat de la France et d'organiser une Compagnie qui exploiterait les mines et les forêts de File. Badama II (1861-1863) décréta la liberté du commerce et des cultes, accorda une charte à la Compagnie de Madagascar (1862) et entretint de bons rapports avec Laborde, nommé consul à Tananarive. Ces concessions attirèrent au roi la haine des vieux Hovas, qui l'assassinèrent. Ranavalo II (1863-1885) signa en 1868 un traité de commerce avec la France : nous lui reconnaissions le titre de reine de Madagascar, en retour de quoi nos missionnaires obtenaient le droit d'enseigner leur religion, nos nationaux celui d'acquérir et de transmettre des immeubles; mais le premier ministre Banalaiarivony interdit aux indigènes de vendre des terres aux étrangers, et la reconnaissance du culte protestant comme religion d'Etat marqua le triomphe des intérêts britanniques, adroitement servis par lord Farquhar. Pendant dix années, l'influence anglaise devait régner à Tananarive.
Conquête de la Cochinchine. — Jusqu'à la fin de son règne (1820), l'empereur d'Annam Gia-long (Voir p. 201) protégea les Européens.
Il n'en fut pas de même de ses successeurs : Minh-Mang (1820- 1841), Tieu-Tri (1841-1847), Tu-Duc (1847-1883), qui tinrent les étrangers à l'écart et persécutèrent les missionnaires. En 1847, le commandant Lapierre bombarda Tourane.
Tu-Duc, qui n'avait même pas répondu aux réclamations de l'envoyé français, De Montigny (1856), accentua encore ses dispositions hostiles en faisant étrangler ou décapiter deux évèques espagnols et des Annamites convertis au catholicisme. La France et l'Espagne envoyèrent une Hotte mixte, montée par 2 300 hommes et commandée par l'amiral Rigault de Genouilly : notre pavillon parut devant Tourane, à une quinzaine de lieues de Hué, et la ville fut prise, ses défenses détruites (31 août 1858); mais les forces dont disposait l'amiral ne lui permettaient pas de s'aventurer dans l'intérieur. Notre escadre, se portant au sud, vint alors prendre position devant les bouches du Mé-Kong : les défenses formidables qui couvraient les approches de Saigon furent emportées d'un seul élan, quoique bravement défendues, et, le 17 février 1859, les couleurs françaises, flottant sur la ville, annonçaient que la seconde cité de l'empire annamite avait changé de maître.
On ne laissa à Saigon qu'une faible garnison franco-espagnole : Tu-Duc dirigea contre elle le maréchal Ngùyên-Tri-Phuong, qui enferma la ville dans un camp retranché, les lignes de Ki-Hoa, et l'assiégea avec une armée de 20000 Annamites. La garnison tenait depuis huit mois lorsque l'amiral Charner apparut dans les eaux de la rivière de Saigon (février 1861), bloqua l'armée ennemie et, par une action combinée de la lloltille et des troupes de débarquement (3000 ou 4000 hommes), brisa les derniers efforts de l'armée annamite. Mytho, le grenier de l'Annam, attaqué par mer et par le Cambodge, tomba ensuite en notre possession (14 avrilj.
Le 5 juin 1862, un « traité de paix et d'amitié » fut conclu à Saigon entre la France et l'Espagne d'une part, et l'Annam d'autre part. L'empereur cédait à la France les provinces de Gia-Dinh (Saigon), Bien-Hoa, Dinh-Tuong (Mytho) avec les îles de Poulo- Condor; il reconnaissait la liberté du culte catholique et ouvrait au commerce plusieurs ports, dont Tourane.
LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE
L'amiral Rigault de Genouilly, par Bornemann.
Cette convention était à peine signée que la Cour de Hué s'étudiait à en éluder les clauses. Le vice-amiral Bonard prépara aussitôt une nouvelle expédition, et les opérations commencèi'enl en février 1863. l"n corps d'armée franco-espagnol (général Chaumont) fit rentrer dans l'obéissance la province de Saigon; un autre (colonel Loubère) opéra non moins heureusement dans la province de Bien-Hoa. Tu- Duc consentit enfin à ratifier le traité de 1862 : l'amiral Bonard et le général Palança-Gutierres se rendirent à Hué où, le 14 avril, eut lieu l'échange des ratifications.
L'amiral de La Grandi ère, successeur de l'amiral Bonard, chargea le capitaine de frégate Doudart de Lagrée d'une mission auprès de Norodom, roi du Cambodge. Ce pays, tiraillé depuis deux siècles entre l'Annam et le Siam, avait été amputé de maint territoire par ses voisins : le négociateur français décida Norodom à se placer sous notre protectorat (11 août 1863).
Cependant des émissaires de Tu-Duc fomentaient un peu partout des tentatives d'insurrection, et Napoléon III, découragé, envoya le capitaine Aubaret à Hué pour négocier de nouveaux arrangements (juin 1864); mais le ministre de la Marine, Chasseloup-Laubat, l'amiral de La Grandière, Victor Duruy, déterminèrent le gouvernement à
conserver notre établissement en Indo-Chine. Le point d'appui des bandes rebelles était dans les trois provinces de Vinh-Long, de Chau-Docetde Ha-Tien, laissées à Tu-Duc : le 18 juin 1867, l'amiral de La Grandière partit de Saigon sur une flottille portant environ 2000 hommes. Vinh-Long et Chau-Doc capitulèrent; tous les forts situés le long du canal de Vinh-Long tombèrent entre nos mains. L'expédition avait duré cinq jours (18-23 juin 1867) : une proclamation de l'amiral, datée de Vinh-Long (25 juin 1867), fit connaître que trois nouvelles provinces passaient sous notre domination.
La France au Siam. — La France avait été bien près, au xvne siècle, de prendre pied dans le royaume de Siam (Voir p. 116). Mais, après l'exécution de Constance Phalkon, l'influence française n'y fut plus représentée que par les missions catholiques, souvent ruinées par les invasions birmanes ou la persécution des Siamois eux-mêmes. Au xixe siècle, les empiétements de la Compagnie des Indes fournirent à la France l'occasion de reprendre un rôle actif à la Cour de Bangkok, et, en 1856, De Montigny, ancien consul de France en Chine, négocia avec le Siam un traité nous reconnaissant de sérieux avantages commerciaux et politiques, notamment le droit pour nos bâtiments de guerre de remonter le Ménam jusqu'au mouillage de Packnam. Une ambassade siamoise fut reçue par l'empereur et l'impératrice au château de Fontainebleau, le 27 juin 1861.
Le roi du Cambodge, Norodom, avait accepté notre protectorat, mais il s'était en même temps lié avec le Siam par un arrangement secret, annulant tous les avantages qui nous avaient été concédés décembre 1863). La France intervint : le Siam reconnut notre protectorat sur le Cambodge; mais l'accord du 14 avril 1863, qui devint le traité- définitif du 13 juillet 1867 et délimita les possessions respectives du Siam et du Cambodge, consacra l'abandon au Siam des provinces d'Angkor et de Battambang.
La France en Océanie. — L'appui que la France prêta à la reine Pomaré contre ses sujets rebelles (1852) lui permit de faire pénétrer de plus en plus son influence dans l'archipel de la Société, et l'annexion fut substituée au protectorat aux Touamotou (1852), aux Gambier, aux Marquises 1858 .
Les missionnaires français avaient, sous Louis-Philippe, arboré le drapeau tricolore sur divers points de la Nouvelle-Calédonie, malgré la résistance des Canaques. En 183 1, ceux-ci massacrèrenl plusieurs de nos marins, venus pour faire l'étude hydrographique du nord de l'île : le contre-amiral Febvrier-Despoiates, devançant les Anglais, occupa Balade (24 septembre 1853), puis l'île des Pins (27 septembre . Le 15 juillet 1860, la Nouvelle-Calédonie fut constituée en colonie distincte. Agrandie par l'annexion des Loyalty, elle fut ouverte à l'immigration libre, puis (1864) à la colonisation pénitentiaire.
L'expédition du Mexique. — Plus que toutes ses autres entreprises extérieures, l'expédition du Mexique porta à l'Empire un coup funeste.
Le 22 décembre 186*0, Juarez avait triomphé, les aunes à la main, de son compétiteur à la présidence de la République, le général Miramon. Au cours des luttes civiles qui avaient déchiré le Mexique, la situation financière de cet État s'était considérablement aggravée. Le 29 octobre 1859, le gouvernement insurrectionnel conservateur,
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L'amiral Charner, L'amiral Bonard.
lithogr. d'après photographie Meyer. lithogr. d'après photographie Disdéri.
ayant à su tète Miramon, avait émis pour 75 millions de papiermonnaie dans le butd'amortir les anciens titres delà Dette publique, complètement discrédités; l'émission échoua et le banquier Jecker — un Suisse naturalisé Français — fit faillite, alors qu'il avait encore en sa possession la plupart des titres qu'il s'était chargé d'émettre. Juarez s'étant refusé à tenir pour valable la convention passée avec Jecker, celui-ci intéressa le duc de Morny dans l'affaire, et, au mois de juillet 1861, la France et l'Angleterre suspendirent leurs relations diplomatiques avec Juarez; l'Espagne, à qui Juarez devait une indemnité- représentative d'un navire saisi, lit cause commune avec elles (31 octobre 1861).
Les troupes des puissances alliées ayant débarqué à La Vera Cruz (janvier 1862), Juarez préféra négocier la convention de La Soledad (février 1862). L'Angleterre et l'Espagne se retirèrent, mais la France resta en armes, et Napoléon dévoila ses projets.
Au vrai, « la plus grande pensée du règne », suivant le mol fameux prononcé à la tribune par Rouher, était la substitution à la République mexicaine d'un empire latin, destiné à contre-balancer en Amérique l'influence anglo-saxonne des Etals-Unis, et l'ouverture d'un marché au commerce français. Les partisans de notre interven tion, considérant que les États-Unis s'étaient divisés sur la question de l'esclavage, s'imaginaient que la guerre civile aurait pour nsultal la dislocation delà confédération américaine et favoriserai! l'exécution du projet impérial. C'était perdre de vue que le parti sur lequel on comptait s'appnyer au Mexique ne formait qu'une infime minorité, et que le cabinet de Washington s'opposerait certainement à une entreprise dirigée contre son propre développement. Quoi qu'il en soit, Napoléon transforma une pure réclamation pécuniaire en une vaste entreprise politique, tentée avec des moyens insuffisants, contrariée par les rivalités, les intrigue-, et la désorga nisation, particulièrement impopulaire par suite des spéculations auxquelles elle donna lieu.
La guerre débuta mal. Le général Lorencez conduisit une colonne
de 6000 hommes à l'assaut de Puebla, courageuse ni défendue
par le général Zaragoza : l'attaque du forl de la Guadeloupe échoua et un terrible orage dispersa, nos troupes; Lorencez se relira, faillit être pris dans Orizaba el fui rappelé en Fiance.
Le général Forey, qui le remplaça au i s ,|e septembre 1862,
repril les opérations contre Puebla I , donl la garnison c prenait
1 C'esl ;ui siège de Puebla qu'un jeune officier, Le marquis de Galliffet, eul le ventre ouverl par un éclat d'obus. Il ramassa dans son képi ses iuleslins épars et ramena ;i l'ambulance son corps 3anglant. Apri léri on, il vint, soutenu par des béquilles, apportera l'empereur les drapeaux pris la bas. Sur sa cicalrice fragile, il porta toujours depuis une pelile plaque d'argenl, devenue légendaire.
un effectif de 22 000 hommes. Les Français, arrivés le 17 mars, s'emparèrent du fort San Xavier, mais furent repoussés devant le couvent de Santa Inès. Enfin le général Bazaine, ayant dispersé à San Lorenzo une armée mexicaine qui venait au secours des assiégés (8 mai), le général Ortega, commandant la place, se rendit sans conditions (17 mai 1863), après avoir fait briser les armes, enclouer les canons et brûler les drapeaux.
Quelques jours après, une junte provisoire, instituée par le consul français Dubois de Saligny, émit un vote en faveur de l'instauration de la monarchie. Le général Forey, élevé à la dignité de maréchal, rentra en France, et Bazaine prit le commandement en chef de l'armée franco-mexicaine (octobre 1863).
Les délégués mexicains vinrent offrir la couronne au frère de l'empereur d'Autriche, l'archiduc Maximilien, qui l'accepta officiellement (10 avril 1864), après avoir conclu avec le gouvernement français la convention de Miramar, stipulant que le corps d'occupation français, réduit à 25000 hommes, évacuerait le Mexique au fur et à mesure que le nouvel empereur constituerait une armée nationale.
Maximilien fit son entrée à Mexico le 12 juin 1864, accompagné de sa femme, Marie-Charlotte, fille du roi des Belges. Il suivit une politique transactionnelle, qui éloigna de lui les cléricaux intransigeants sans lui gagner l'adhésion du parti adverse.
Juarez s'était retiré dans le nord du pays et, soutenu par les États- Unis, avait organisé la résistance. Alors commença entre les troupes françaises et les juaristes une violente guerre de guérillas, à laquelle ne put mettre fin l'organisation de la contre-guérilla française du colonel Dupin.
En France, l'opinion publique se préoccupait de cette lutte aussi stérile que sanglante. Les États-Unis, que ne divisait plus la guerre de Sécession, refusaient de reconnaître Maximilien et, faisant application de la doctrine de Monroë, demandaient le retrait des troupes françaises. Une rivalité sourde divisait l'archiduc et Bazaine, qui avait épousé une Mexicaine et nourrissait là-bas des projets d'ambition personnelle. Enfin le malheureux empereur, aux prises avec les difficultés insolubles de la situation financière, avait inutilement demandé au gouvernement français de lui continuer son appui.
En 1866, bien que la milice du nouvel État fût encore en formation, Napoléon annonça le rappel de ses troupes, d'abord parce qu'on avait déploré en France, dans la crise que traversait l'Europe, l'absence de la plus grande et de la meilleure partie des cadres et du matériel employés à l'expédition, ensuite parce que l'insistance des États-Unis prenait un caractère comminatoire. Le général de Castelnau, aide de camp de Napoléon III, s'efforça de déterminer Maximilien à abdiquer : le prince se fit un point d'honneur de rester au poste périlleux qu'il avait accepté et de se maintenir, livré à ses seuls moyens, dans un pays étranger et hostile.
L'impératrice Charlotte s'était embarquée secrètement pour la France avec quelques amis dévoués, fermement convaincue de l'efficacité d'une démarche personnelle auprès des souverains. Mais reçue par eux à Saint-Cloud, elle se heurta à un refus obstiné de l'empereur, malgré ses prières, ses larmes, ses menaces et cette apostrophe exaspérée : « J'aurais dû me souvenir que le sang des Bourbons coule dans mes veines et ne pas disgracier ma race et ma personne en m'humiliant devant un Bonaparte, en traitant avec un aventurier. » L'impératrice, à la suite de cette scène tragique, perdit la raison pour ne plus la recouvrer.
Les derniers soldats français étaient à peine rapatriés (11 mars 1867) que le parti national, qui depuis plus d'un an déjà avait repris l'offensive, assaillit partout les impériaux : Porûrio Diaz arriva aux portes de Mexico et Maximilien se retira dans la forteresse de Queretaro, que le colonel Lopez (1) rendit le 15 mai 1867 à Escobedo. Le 19 juin, lVinpi-rt-ur fut fusillé en même temps que ses deux généraux Mejia et Miramon.
Ainsi s'évanouissait le rêve mexicain. La France ne recueillait aucun bénéfice ni aucun prestige de cette longue campagne, d'où son armée sortait affaiblie et désorganisée, à la veille de la crise décisive de 1870.