V. — ÉCHEC DE LA POLITIQUE DES NATIONALITÉS
A partir de 1863, la politique extérieure de Napoléon va subir échec sur échec : après avoir combattu pour le triomphe d'un principe, l'empereur se trouvera réduit à lutter pour l'existence, et c'est par le démembrement du territoire français que la Prusse, dont Napoléon n'a su ni contrarier l'ambition ni la servir en en tirant profit, achèvera l'unité allemande.
Affaires de Pologne. — Napoléon n'avait pas prévu qu'en aidant à la formation de l'unité italienne il encourageait les espérances de la Pologne et provoquait l'insurrection de 1863. Il proposa vainement à l'Angleterre, d'abord défaire en commun la guerre à la Russie, ensuite de réunir un congrès qui modifierait la carte de l'Europe, « les traités de 1815, disait il, ayant cessé d'exister » (novembre 1863). Abusé par les chancelleries de Vienne et de Londres, qui le poussèrent à agir auprès du tsar, il se laissa entraîner à une intervention trop timide pour aboutir, assez déplacée pour le brouiller avec Alexandre, qui fut immédiatement circonvenu par la Prusse. Le chancelier du roi Guillaume se rappelait les paroles du grand Frédéric : « Avant d'entreprendre une guerre au sud ou à l'est du royaume, tout prince prussien doit, à tout prix, s'assurer la neutralité de la Russie, s'il ne peut obtenir son appui. » La Russie va laisser la Prusse se substituer à l'Autriche en Allemagne, puis écraser la France en 1870.
Affaire des duchés de l'Elbe. — En 1863, il dépendait encore de Napoléon que la question des duchés de l'Elbe (Schleswie., ||oK tein et Lauenbourg) ne devînt pas la question allemande, d'enrayei dés le début cette entreprise gigantesque de Bismarck, dont la première étape fut la domination de la Prusse suc l'Allemagne du Nord. Mais l'empereur ne saisit pas immédiatement la gravité du conflit qui mettait aux prises la Diète germanique el le Danemark. Au lieu de s'en tenir formellement, dès le début de la crise, comme le voulait lord Russell, au protocole du 8 mai I8S2, qui avait fail de l'intégrité du Danemark un principe de la politique européenne, fidèle à son idéal il veut que les populations soienl consultées. Alors que la réunion d'une Conférence est annoncée connue pro «•haine, il négocie avec Bismarck, qui exploite sa manie plébiscitaire, la cession d'une partie du Schleswig, non à la Confédération germanique, mais à la Prusse.
Pour annexer les duchés de l'Elbe, le chancelier prussien invoque le principe des nationalités, dont il n'a plus aucun souci lorsqu'il
s'agit de la Pologne. L'Angleterre et les États Scandinaves objectent vainement le protocole de 1852, signé par la Prusse et l'Autriche, et auquel ont adhéré le Wurtemberg, la Saxe, la Hesse électorale et le Hanovre. Prétextant que la Confédération germanique n'y est point partie, la Prusse, au nom de la Confédération et avec la complicité de l'Autriche, exécute militairement la décision de la Diète fédérale et annexe des territoires qu'elle a reconnus naguère comme propriété du Danemark.
En refusant de s'associer à l'Angleterre en faveur des duchés, parce que le cabinet de Londres ne voulait pas encourager ses projets d'agrandissement sur le Rhin, Napoléon a favorisé les desseins de celui qui devait finalement démembrer la France et qui, en 1864, le redoutait encore. « Que fera Napoléon? écrivait alors un familier du ministre. C'est la question qui domine toutes les autres. Nul ne le sait. Peut-être ne le sait-il pas lui-même. »
La France et le conflit austro-prussien. — L'antagonisme de la Prusse et de l'Autriche, à la suite de la guerre du Danemark, posa la question allemande.
Napoléon ne la considéra que dans ses rapports avec les affaires italiennes. Ne pouvant compter ni sur l'Angleterre, ni sur la Russie, il se rapprocha de Victor-Emmanuel. Drouyn de Lhuys, ministre des Affaires étrangères, signa avec le chevalier Nigra, ambassadeur à Paris, et le marquis de Pepoli, la convention du 15 septembre 1 S64. Le gouvernement italien s'obligeait à ne pas attaquer les Etats de l'Eglise, et même à les protéger contre toute attaque venant de l'extérieur ; il promettait de « transférer la capitale du royaume en une ville qui serait ultérieurement désignée ». Cette capitale serait Florence, et non la Ville éternelle : par contre, le gouvernement français rappellerait ses troupes de Rome dans un délai de deux ans. Pie IX répondit à la convention de septembre par l'encyclique Quanta cura et le Syllabus (8 décembre 1864).
Bismarck avait paru faire la paix avec l'Autriche par la convention de Gastein (14 août 1865), qui régla arbitrairement la question des duchés; mais il entendait bien trouver dans l'application même de ce traité des prétextes de guerre; car l'unité allemande ne pouvait être réalisée au profit des Hohenzollern que par l'expulsion des Habsbourg de la Confédération germanique. Au mois d'octobre 1865, il eut à Biarritz une entrevue avec Napoléon. On a dit que l'empereur avait promis au ministre prussien d'observer la neutralité dans la guerre qui se préparait, moyennant une rectification de frontière, mais eu réalité il ne fut pris aucun engagement ferme. Dès la fin de 1865, il était devenu évident que la Prusse et l'Autriche allaient se mesurer, et que la première de ces puissances songeait às'assurer l'appui dujeuneroyaume d'Italie, dont le ministre Rattazzi, successeur de Cavour, secondait les aspirations unitaires avec la même ardeur. Le gouvernement français comprit le danger de cette alliance, et un agent secret, Landon, fut envoyé à Vienne pour tâcher d'amener François-Joseph à céder la Vénétie à l'Italie moyennant une indemnité pécuniaire : l'Autriche refusa. De son côté, Victor- Emmanuel, sûr aprèsla mission d'Arese (mars 1866) que Napoléon III ne s'opposerait pas à l'annexion de la Vénétie, s'engagea avec la Prusse (8 avril). L'empereur s'illusionnait au point de croire qu'il pourrait, après avoir laissé les armées autrichienne et prussienne s'affaiblir réciproquement, intervenir brusquement et stipuler pour la France un agrandissement de territoire.
A peine la Prusse avait-elle déclaré la guerre à l'Autriche (14 juin) que Victor-Emmanuel prenait en personne le commandement de son armée (20 juin) et franchissait le Mincio. Malgré sa bravoure, malgré la brillante valeur déployée par le prince héritier Humbert, les vieilles troupes autrichiennes, admirablement commandées par l'archiduc Albert, triomphèrent à Custozza (24 juin); mais Garibaldi, vainqueur à .Moule SuelloetàBezzecca, envahissait le Trentin, et les Prussiens écrasaient l'armée de Benedek à Sadowa (3 juillet).
Le 5 juillet, l'empereur d'Autriche cédait la Vénétie à Napoléon III e1 demandait sa médiation. Ce même jour, un conseil fut tenu à Saint-Cloud sous la présidence de l'empereur. Le ministre des Affaires étrangères, Drouyn de Lhuys, justement inquiet des ambitions de la Prusse, voulait que l'on convoquât immédiatement le Corps législatif, qu'on fit un emprunt d'un milliard et qu'une démonstration militaire sur le Rhin affirmât que la France entendait ne pas se laisser jouer. Napoléon, se rendant aux raisons du ministre de l'Intérieur, La Valette, soutenu par Rouher, abandonna l'idée d'une médiation armée qu'il avait paru accueillir tout d'abord. Les préliminaires de, Nikolsbourg (26 juillet), en donnant le Main pour limite aux convoitises de la Prusse, ne firent que les exciter, et l'imprudence de la diplomatie impériale vint bientôt les servir à souhait. L'envoyé de Napoléon à Nikolsbourg, Benedetli, fut en
effet chargé de demander au ministre prussien son assentiment à l'annexion de la rive gauche du Rhin, y compris Mayence (5 août).
Bismarck s'étant déclaré opposé "à toute cession de territoire allemand, Benedetti reçut de nouvelles instructions datées du 16 août et l'invitant à proposer à la Prusse la conclusion d'une alliance offensive et défensive : la Prusse faciliterait à la France l'acquisition du Luxembourg, et, éventuellement, l'aiderait par ses armes à annexer la Belgique, en retour de quoi la France reconnaîtrait toutes les acquisitions de la Prusse et accepterait l'union fédérale de la Confédération de l'Allemagne du Nord avec les États du Sud, à l'exception de l'Autriche. Ces projets furent notés de la main même de notre ambassadeur qui, sans défiance, laissa l'autographe entre les mains de son interlocuteur.
Le 23 août, les préliminaires de Nikolsbourg furent définitivement sanctionnés par le traité de Prague. L'Autriche, exclue de la fédération allemande, reconnaissait la formation d'une Confédération des États situés au nord du Main, sous la direction militaire de la Prusse, à qui elle cédait le Schleswig et le Holstein. Le Wurtemberg, Bade et la Bavière avaient suivi le sort de l'Autriche : ces puissances furent traitées avec une modération qui les disposa à se placer sous le commandement militaire de la Prusse dès que, mis au courant par Bismarck des projets de l'empereur des Français, ils se jugèrent menacés par lui.
Maintenant la Cour de Berlin pouvait se départir de tout ménagement dilatoire. En s'associant l'Italie, elle avait écarté du champ de bataille de Sadowa une armée autrichienne dont la présence aurait peut-être changé la face des choses; victorieuse, elle s'était substituée aux Habsbourg dans le patronage des peuples germaniques; maîtresse dans le nord de l'Allemagne, elle avait triomphé, par sa perfidie à l'endroit de Napoléon, de la répugnance qui éloignait de la Prusse les États du Sud et réveillé toutes leurs rancunes contre la France.
Thieis n'avait cessé de donner au gouvernement impérial des conseils dont les événements devaient démontrer la justesse. Prévoyant l'avenir avec une clarté saisissante, il avait, le 3 mai 1866, affirmé que l'unité italienne devait fatalement conduire à l'unité allemande et que les deux pays se donneraient un jour la main par-dessus les Alpes :
Ce qui est certain, c'est que si la guerre lui est heureuse, la Prusse s'emparera de quelques-uns des Etats allemands du Nord; et ceux dont elle ne s'emparera pas, elle les placera dans une Diète qui sera sous son influence. Elle aura donc une partie des Allemands sous son autorilé directe, et l'autre sous son autorité indirecte; et puis on admettra l'Autriche, comme protégée, dans le nouvel ordre de choses. Et alors il se passera un grand phénomène, vers lequel on tend depuis un siècle : on verra refaire un nouvel empire germanique, cet empire de Charles-Quint, qui résidait à Vienne, qui résiderait maintenant à Berlin, qui serait bien près de notre frontière, qui la presserait, la serrerait; et pour compléter l'analogie, cet empire de Charles-Quint, au lieu de s'appuyer, comme dans les xve et xvi° siècles, sur l'Espagne, s'appuiera sur l'Italie.
« Prenez garde, disait encore Tbiers le 14 mars 1867, vous n'avez ptus une faute à commettre... Nous sommes ici tantôt Italiens, tantôt Allemands; nous ne sommes jamais Français. » Mais Rouher contesta le bien-fondé des critiques de l'opposition, faisant ressortir que la division de l'Allemagne en trois tronçons séparés (Allemagne du Nord avec la Prusse, États du Sud, Autriche) constituait une organisation des plus rassurantes pour la France. Bismarck répondit, à la tribune du Reichstag, en divulguant les traités militaires secrètement conclus avec la Bavière, Bade et le Wurtemberg.
L'Affaire du Luxembourg-. — Pour donner une satisfaction à l'opinion publique, Napoléon acquit du roi de Hollande, Guillaume II, au prix de 90 millions, le grand-duché de Luxembourg (convention du 21 mars 1867). Or la Prusse occupait la forteresse de Luxembourg, bien qu'elle eût perdu, depuis la dissolution de la Confédération germanique, tout droit d'y tenir garnison. Bismarck acquiesça à cet agrandissement, mais provoqua une polémique de presse qui lui permit de retirer son approbation, et il fit savoir au roi de Hollande que la cession du grand-duché constituerait un cas de guerre. Le 15 avril, la France renonça au grand-duché, à la condition que la Prusse retirerait sa garnison. Sur la proposition de la Russie — acceptée par la Prusse — une conférence se réunit à Londres (7 mai) et le grand-duché fut déclaré neutre, sous la garantie des puissances (11 mai .
La veille de l'ouverture de l'Exposition universelle, le 30 juin, on apprit l'exécution de Maximilien au Mexique (Voir p. 414). C'était un deuil atroce pour la Cour d'Autriche, et pourtant c'est vers l'Au-
LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE
triche seule que Napoléon pouvait se tourner désormais. 11 se rencontra à Salzbourg avec l'empereur François-Joseph (août 1867), discuta avec lui les bases générales d'un accord, mais ne conclut aucune convention formelle.
Mentana. — Bien que les troupes françaises eussent évacué Rome en décembre 1866, Napoléon n'en était pas moins résolu à défendre l'intégrité du territoire pontifical et contre les patriotes italiens et contre le gouvernement de Florence.
Tandis qu'il négociait sur les bases de la convention de septembre, Garibaldi, brusquant les événements, se porta en Toscane. Raltazzi le lit arrêter (22 septembre 1867) et proposa au gouvernement fiançais de faire occuper Rome par les soldats des deux nations : L'ordre une fois rétabli, la question romaine serait soumise aux délibérations d'un congrès (13 octobre . Mais le 25 octobre, Garibaldi, s'évadant de Caprera, envahit le territoire pontilical : sur l'ordre de Napoléon, le général de Failly débarqua à Civita-Vecchia (28 octobre), arriva à Rome le 30 et livra bataille le 3 novembre, à Mentana, aux volontaires garibaldiens, qui durent battre en retraite après un combat de quatre heures (1).
I.e S décembre, Rouher déclara formellement au Corps législatif que les Italiens n'auraient jamais Rome. « Il y a, dit-il, un dilemme : le pape a besoin de Rome pour son indépendance; l'Italie aspire à Rome, qu'elle considère comme un besoin impérieux de son unité. Eh bien! nous le déclarons au nom du gouvernement français, l'Italie ne s'emparera pas de Rome. Jamais! non jamais ! jamais ! »