‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 160 sur 196 · VI. — LE DÉCLIN · texte numérisé non relu

VI. — LE DÉCLIN

1867 est l'année de l'Exposition universelle, où les souverains et les princes semblent s'être donné rendez-vous : c'est le tsar Alexandre, c'est le roi Guillaume et son ministre, c'est l'empereur d'Autriche, c'est le sultan. Les fêtes de la Cour n'ont jamais été si brillantes, Paris — le Paris de la Grand e-ducliesse de Gerolstein — ne s'est jamais montré si enthousiaste et si fou de plaisir. Pourtant cette période d'allégresse, qu'a précédée l'humiliation du Luxembourg, a été un moment assombrie par le drame mexicain, troublée par l'attentat de Berezowski (2), et l'Exposition était à peine close que le malentendu créé par une politique incertaine avait pour dénouement la tragique journée du 3 novembre.

L'année 1867 marque la faillite définitive de la politique des nationalités. Trois noms douloureux la résument : Luxembourg, Queretaro, Mentana.

Le tiers parti. La loi militaire. Les lois libérales. — L'année 1866 avait vu se former un tiers parti, composé des républicains résolus, comme Emile Ollivier, à accepter un empire parlementaire, et des libéraux dynastiques convaincus de la nécessité des réformes. Dès ce moment, Napoléon flotta entre Emile Ollivier et Rouher, prenant à l'instigation du premier des mesures dont le second cherchait à entraver l'exécution. Lors de la discussion de l'adresse de 1866, quarante-deux députés demandèrent à l'empereur d' « associer plus intimement la nation à la conduite des affaires », et l'amendement rallia soixante-trois voix. La gauche anlidynaslique s'en étant prise au régime lui-même, le sénatus-eonsulle du 18 juillet 1866, dont Rouher avaitrédigé l'exposédes motifs etTroplong le rapport, porla qu'aucun pouvoir public autre que le Sénatne pourrait discuter la Constitution, interdit la reproduction des débats sur les lois constitutionnelles et limita le droit d'amendement. Mais, dès le début de l'année 1867, l'empereur donna au tiers parti des satisfactions. Il comprenait que, la situation extérieure pouvant se compliquer d'un moment à l'autre, il devait à la fois fortifier l'armée et s'attacher par des concessions les hommes dont l'opposition à l'Empire n'était pas irréconciliable.

Le 19 janvier 1x07, il adressa à Rouher une lettre, publiée au Moniteur du 20, et annonçant des réformes libérales : le droit d'interpellation lui rendu aux Chambres (décret du 113 janvier 1867); les

(1) C'est dans celte affaire que les Français se servirent pour la première fois du fusil Chassepol. Le général de Failly adressa au gouvernement une dépêche qui se terminait par ces mois devenus célèbres : « Nos fu.-ils Chassepol ont fait merveille. •> Ils avaient, en effet, mis hors de combat 1 200 garibaldiens ; les perles des Français étaient insignifiantes.

(2) Le tsar faillit êlre victime, au bois de Boulogne, près de la Cascade, d'un allenlal commis par un ouvrier mécanicien, le Polonais Berezowski (6 juin). Quand il visita le Palais de Justice, des avocats firent une manifestation en faveur de la Pologne, et Charles Floquel, regardant le souverain en face, s'écria : « Vive la Pologne, monsieur I >>

Napoléon III, vers la fin du règne, photographie Le Jeune.

Histoire ne France.

attributions du Sénat reçurent une certaine extension sénalus-consulte du 14 mars 1867); la loi du 11 mai 1868 sur la presse supprima l'autorisation préalable, l'avertissement et la suppression, et celle du 6 juin 1868 suivant autorisa les réunions publiques.

Napoléon avait conservé la loi militaire du 21 mars 1832, qui maintenait le principe de la conscription avec remplacement, et par la loi du 28 avril 1855 créé la Caisse de la dotationde l'armée, destinée

tant à recevoir les prestations versées par les exonérés qu'à payer les frais de leur remplacement, assuré' par l'État. Après Sadowa, frappé des succès foudroyants de la Prusse, il reconnut la nécessité de rajeunir l'armée et d'augmenter ses effectifs. « Si le pays avait suivi son impulsion, il aurait, dès ce moment-là, introduit chez nous le service personnel et obligatoire. Mais il se heurta à l'opposition irréductible de la bourgeoisie française. J'entends encore les cris d'effroi poussés par les représentants des classes dirigeantes à la pensée que leurs fils seraient confondus à la caserne avec les fils des ouvriers et les fils des paysans. Tous les corps élus, Chambre des députés, conseils généraux, conseils d'arrondissement protestèrent avec véhémence contre une promiscuité à laquelle l'amour-propre des bourgeois ne se résignait pas. Déjà affaibli par la maladie et moins confiant dans son étoile, le souverain céda malgré lui, quoiqu'il tint assez à son idée pour avoir fait préparer à l'adresse de chaque député une note individuelle où, en face des effectifs insuffisants de l'armée française, il montrait la Confédération de l'Allemagne du Nord pouvant mettre en ligne 900 000 combattants. » (Alfred Mlzièri:s.) Il se contenta donc d'approuver le projet du maréchal Niel, que la majorité vota d'ailleurs de mauvaise grâce. Le maréchal Niel, qui venait de remplacer le maréchal Randon au ministère de la Guerre, montra, dans ces hautes fondions, la plus remarquable intelligence des besoins de l'armée. Il fit adopter le fusil Chassepot et seconda les desseins de l'empereur, qui aurait voulu opposer à la Prusse 750000 soldats et 450000 hommes de réserve rapidement mobilisables. La loi du 1er février 1868 créa une armée active de 640 000 hommes (avec la réserve) et une garde nationale mobile de 500 01)0 hommes; elle fixa la durée du service à neuf ans, dont 5 dans l'armée active et 4 dans la réserve; elle composa la garde mobile des jeunes gens non incorporés dans la première portion du contingent, comme ayant amené « un bon numéro », des exemptés pour raisons de famille, des exonérés et enfin des soldats libérés qui demanderaient à y être engagés : la durée des exercices (quatre fois par an) y était fixée à cinq ans. Le remplacement était maintenu, mais il devenait libre et la Caisse de la dotation de l'armée cessait de fonctionner. La loi de 1868 avait l'avantage de permettre, en cas de guerre, la mobilisation immédiate de neuf classes instruites.

Le maréchal Niel mourut malheureusement en 1869 et ne put achever l'œuvre de relèvement qu'il importait si fort de mener à bien.

L'opposition. Les modifications introduites dans le droit public, en exécution de la d lettre » du 19 janvier, permirent aux divers groupes d'oppo sition de lutter avec nue énergie plus vive ei plus efficace. < lharles Delescluze fonda, le Réveil el Hem i Rocheforl la Lanterne, ce pamphlet hebdomadaire qui lit tant de mal àl'Empire et donl le premier numéro débutait ainsi : « La France a 36 millions

Le maréchal Niel.

(D'après une lithographie.)

HISTOIRE DE Fit AIN CE

de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. » Le 2 novembre 1868, une manifestation au cimetière Montmartre, organisée par la presse républicaine, précéda l'ouverture d'une souscription pour élever un monument au représentant Baudin (Voir p. 387) et fut suivie de poursuites qui fournirent à Gambetta, avocat de Delescluze, l'occasion de faire en plein Palais le procès du régime impérial. Les élections de mai-juin 1869 furent très agitées et même, à

Paris, troublées par les violences matérielles des « blouses blanches » descendues des faubourgs : 40 républicains irréconciliables (Gambetta, qui avait exposé à Belleville. un programme radical ; Ernest Picard, Jules Ferry, Jules Simon, Henri Rochefort, etc.) furent députés au Corps législatif. L'Union libérale obtint 50 sièges, le tiers parti 116; les impérialistes purs (les mamelouks) ne formèrent plus qu'une minorité. L'opposition avait réuni 3260000 voix contre 3636000 données aux candidats officiels. Emile Ollivier, é I u dans le Var, avai t écb oué àParis contre un proscrit de décembre, Bancel.

Dès l'ouverture de la session, les 1 16 députés du tiers parti signèrent une demande d'interpellation « sur la nécessité de donner satisfaction aux sentiments du pays en l'associant d'une manière plus directe à la direction des affaires ». Le 12 juillet, l'empereur, par un message, annonça qu'il serait tenu compte de ce vœu dans la mesure compatible avec les principes fondamentaux de la Constitution, et, le 17, le ministère donna sa démission. Rouher fut écarté de la combinaison et nommé président du Sénat.

Le sénatus-consulte du 8 septembre 1869 introduisit dans la Constitution les dispositions fondamentales du gouvernement parlementaire : responsabilité ministérielle avec faculté pour le Sénat de mettre les ministres en accusation, publicité des séances du Sénat, compatibilité des fonctions ministérielles et du mandat parlementaire, droit d'amendement, droit d'interpellation sans réserve et faculté pour les assemblées d'adopter des ordres du jour motivés, vote du budget par chapitres. L' « Empire autoritaire » faisait définitivement place à 1' « Empire libéral ».

Ministère Emile Ollivier (2 janvier 1870). -- Le 28 décembre 1869, le Journal officiel publia une lettre de l'empereur chargeant Emile Ollivier « de former un cabinet homogène, représentant fidèlement la majorité du Corps législatif et résolu d'appliquer dans sa lettre comme dans son esprit le sénatus-consulte du 8 septembre » (1).

Le ministère Ollivier, constitué le 2 janvier 1870 (2), présenta, le 28 mars, un projet de sénatus-consulte tendant à la revision de la

Henri Rochefort, photographie Disdéri.

(1) Les débuts du ministère Ollivier furent desservis par un scandale retentissant. Le 10 janvier, dans sa maison d'Auleuil, le prince Pierre Bonaparte sixième fils de Lucien, tua d'un coup de revolver "Victor Noir, rédacteur de la Marseillaise, venu pour lui demander une réparation par les armes à la suite d'une polémique de presse au nom de Paschal Grousset, et tira un coup de feu sur un autre journaliste, Ulrich de Fon vielle; ses funérailles furent l'objet de manifestations extrêmement graves, et, si Henri Rochefort et Charles Delescluze s'y fussent prêtés, une émeute terrible aurait probablement ensanglanté Paris le jour des funérailles. Le Corps législatif autorisa, presque à l'unanimité, des poursuites contre Rochefort, pour un article écrit au lendemain de la mort de son collaborateur. Condamné à six mois de prison et 3 000 francs d'amende, il l'ut arrêté le 7 février, à la porte de la salle de la Marseillaise. Flourens, qui y présidait une réunion publique, entraîna son auditoire dans la rue et y éleva une première barricade; quelques autres fuient conslruites dans le faubourg du Temple : elles furent enlevées par la police. Le lendemain, nouvelle échauffourée rue Sainl-Maur et sur les boulevards. Le prince Pierre, traduit devant une haute cour de justice siégeant à Tours et composée de membres des conseils généraux, allégua que Victor Noir l'avait souffleté. Il fut acquitté sur réquisitoire du procureur général Grandperret.

(2) Emile Ollivier (Justice et Cultes), comte Daru (Affaires étrangères), Chevandier de Valdrôme (Intérieur), général Le Bœuf (Guerre), amiral Kigault de Genouilly (Marine), Buffet (Finances), Segris (Instruction publique), marquis de Talhouët (Travaux publics), Louvel (Agriculture et Commerce), maré-

Constitution, non par une Assemblée constituante, mais par le peuple : les libéraux de toute nuance, en particulier Jules Favre, Jules Grévy, Ernest Picard, Gambetta, Jules Simon, combattirent vigoureusement la doctrine plébiscitaire et demandèrent à discuter le projet Ollivier, dont voici les principales dispositions : l'empereur gouverne avec le concours des ministres, du Sénat, du Corps législatif et du Conseil d'État; il exerce le pouvoir législatif concurremment avec les deux Chambres, qui ont comme l'empereur l'initiative des lois; les tarifs de douane sont réglés par la loi; le nombre des sénateurs, nommés par l'empereur, est fixé à un maximum de vingt par an etaux deux tiers au plus des membres du Corps législatif; le droit de recevoir des pétitions est étendu au Corps législatif. L'objet essentiel du sénatus-consulte, qui fut adopté le 20 avril, était indiqué au commencement de l'exposé des motifs : « Il confère au Sénat les attributions d'une Chambre législative ; il lui retire le pouvoir constituant et le restitue à la nation. »

Le 8 mai, le peuple français Émite Ollivier fut convoqué pour se pronon-

photographie Pierre Pktit cer, par oui et par non, sur une

proposition ainsi conçue : « Le peuple français approuve les réformes libérales opérées dans la Constitution, depuis 1860, par l'empereur, avec le concours des grands corps de l'Etat, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870. » Le plébiscite, auquel l'armée elle-même fut appelée à prendre part, donna les résultats ci-après : bulletins ouï, 7350142; bulletins non, 1538825; bulletins nuls, 112975.

La succession au trône était assurée, la politique impériale approuvée par la majorité du pays, et Emile Ollivier définissait cette victoire plébiscitaire un Sadowa à l'intérieur. L'Empire paraissait plus solide que jamais : il n'avait, en réalité, jamais été si près de sa ruine.

Avant d'exposer les causes et de raconter les phases de la guerre franco-allemande, nous avons à faire connaître l'état intellectuel et matériel de la France sous le règne de Napoléon.

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