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LA VIE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

Développement de l'industrie. — L'évolution économique provoquée par le machinisme et la transformation des moyens de transport se continua sous le second Empire. Les progrès de la navigation à vapeur, l'amélioration des voies de navigation intérieure, la généralisation du télégraphe électrique coïncidant avec l'extension du réseau de voies ferrées, entraînèrent un abaissement sensible des prix de transport : le champ d'activité du commerce s'en trouva décuplé ; les pays purent se spécialiser, ayant la facilité d'échanger à grandes dislances les produits de leur industrie respective; enfin il s'établit sur les divers marchés des prix moyens pour la même denrée ou le même objet manufacturé. L'industrie la plus llorissante de ce temps fut l'industrie métallurgique, dont l'essor est favorisé par la découverte de l'acier Bessemer.

Prospérité matérielle de la France. — L'Exposition universelle de 18 5, à laquelle participèrent plus de 20000 exposants, et celle de 1867, où il en vint plus de 40000, mirent tous les peuples du monde, affluant au Palais de l'Industrie, à même de constater les progrès réalisés par l'industrie et la pensée françaises. La situation économique de la France fut en ell'et très prospère sous le second Empire, mais on ne doit pas oublier que l'accroissement de la fortune publique et du bien-être matériel résulta, dans une certaine mesure, d'un mouvement d'affaires désordonné et d'une fiè\ ie d'agiotage qui entraînèrent des désastres financiers, des crises même (en 18o71a Banque de France dut élever le taux de l'escompte à lu pour 100), et enfin une soif démesurée de plaisirs et de jouissances. Napoléon remarqua que la spéculation faisait des recrues jusque dans son entourage, et il ne fut pas sans s'en plaindre.

L'empereur espérait faire oublier au pays la perte de ses libertés en développant sa prospérité matérielle : dans ce but, il adopta une politique commerciale avantageuse pour le consommateur, encou-

ragea le développement des institutions de crédit, multiplia les moyens de transport, décida l'ouverture de grandes entreprises de travaux publics.

Les traités de commerce. — La politique commerciale qui triompha en 1860 couronna l'œuvre des économistes libéraux : Jean- Baptiste Say, Frédéric Bastiat, qui avait fondé en 1846 l'association dite la Liberté des échanges; Adolpbe Blanqui et enfin Michel Chevalier, qui décida Boulier et Napoléon III à substituer, en matière de droits de douane, le régime conventionnel à celui du tarif général. Le libre-échange avait contre lui non seulement la grande industrie et l'agriculture, mais encore les ouvriers : tous, à des titres divers, voulaient être protégés contre l'étranger, non par leur initiative, mais par l'Etat. Les modérations de droits que proposa le gouvernement sur certains produits ne fuient donc pas aisément approuvées par le Corps législatif, et Tliiers, Pouyer-Quertier firent aux projets de l'empereur une opposition très vive ; mais Napoléon, fort de l'exemple de l'Angleterre, était résolu à imposer d'autorité une politique commerciale qu'il jugeait favorable au plus grand nombre et capable de lui rallier la parlie de la population qui en tirerait avantage. Michel Chevalier passa le détroit pour gagner à une solution transactionnelle Bichard Cobden, partisan absolu de la liberté des échanges. Cobden, de son côté, fit le voyage de Paris, et, à la suite des entrevues qu'il eut avec l'empereur, celui-ci, s'appuyant sur la disposition de la Constitution qui l'autorisait à conclure des traités de commerce, prescrivit l'ouverture des négociations entre Bouher, Baroche, Michel Chevalier pour la France, Cobden et Cowley pour l'Angleterre. Elles aboutirent à la signature du traité du 23 janvier 1860.

Le gouvernement français signa des conventions analogues avec d'autres puissances, supprima l'échelle mobile et abolit le pacte colonial (1). De fait, le commerce français s'éleva en dix ans de 3 à 8 milliards.

Le crédit. — L'instrument par excellence du commerce, le crédit, fut perfectionné par la modification des statuts de la Banque de France, dont les succursales remplacèrent les banques départementales d'émission, par la création du Comptoir d'escompte, du Crédit foncier, du Crédit mobilier, de la Société générale, du Crédit lyonnais, et par le développement des magasins généraux qui facilitèrent les ventes et les prêts sur gages au moyen de titres transmissibles par voie d'endossement {récépissés et bulletins de gage ou warrants). Le Code de commerce fut complété par l'importante législation sur les sociétés (1867).

Les voies de communication. — Des crédits furent votés pour l'aelièvement des chemins vicinaux, pour l'amélioration des transports sur les cours d'eau et sur les canaux, pour l'aménagement des ports de commerce. Le gouvernement fixa à 99 ans la durée des concessions de chemins de fer et groupa toutes les compagnies en six grands réseaux : Est, Midi, Nord, Orléans, Ouest, Paris-Lyon- Méditerranée. Les lignes furent divisées en deux catégories : ['ancien réseau (artères principales et prospères) et le nouveau (lignes récemment concédées pour desservir les localités moins importantes et partant moins improductives). Pour encourager la construction de lignes nouvelles, l'État fit bénéficier les actionnaires, aux termes des Conventions de 1859, de la « garantie d'intérêts ». Il y avait, en 1870, 16938 kilomètres de chemins de fer en exploitation.

Après plusieurs années de démarches et malgré l'opposition de l'Angleterre, le khédive d'Egypte autorisa Ferdinand de Lesseps (1805-1894) à commencer les travaux du percement de l'isthme de Suez (1859), destinés à abréger la route des navires européens se rendant aux Indes ou en Chine. Après dix ans de labeur, cette œuvre colossale était achevée. Le 15 août 1869, en présence du khédive et de l'impératrice Eugénie, les eaux

(1) Voir L.Wolowski, La Liberté commerciale et les résultats des traités de commerce de 1860 (1869).

Haussmann, par Y von (Musée Carnavalet).

Ferdinand de Lesseps, photographie Pierre Petit.

de la Méditerranée s'unissaient à celles de la mer Bouge. La traversée de Marseille à Bombay • se trouvait abrégée de 3276 kilomètres, au grand profit des relations internationales.

Le 5 août 1858, la communication télégraphique était établie entre l'Angleterre et l'Amérique, et, le 18 août, le président des États-Unis et la reine Victoria échangeaient des télégrammes de félicitations réciproques. Le câble sous-marin se cassa ; mais, après un nouvel échec en 1865, deux fils transatlantiques unirent définitivement la Grande-Bretagne et le nouveau monde (1866). Cette même année, le 15 août, la France communiqua directement avec les États-Unis.

En 1867, on inaugura le réseau pneumatique pour la transmission des dépêches dans Paris.

Les travaux publics. — La transformation matérielle de la capitale et des grandes villes motiva l'ouverture de nombreux et importants chantiers, mais favorisa outre mesure la spéculation sur les immeubles expropriés.

La transformation de Paris, commencée par Napoléon Ier et continuée par Bambuteau sous Louis-Philippe, était commandée par le souci de la salubrité publique et les exigences de la circulation. Napoléon III l'acheva pour plusieurs motifs : d'abord parce qu'il reprenait une idée napoléonienne, ensuite parce que de larges voies aux maisons rigoureusement alignées permettraient à la force publique d'avoir facilement raison des insurrections, enfin parce que l'empereur, en faisant disparaître les labyrinthes de ruelles malpropres et les pâtés de maisons suintantes, voulait améliorer les conditions matérielles de la vie du peuple.

C'est lui qui élabora le plan des travaux dont il confia l'exécution au baron Haussmann, appelé en 1853 à la préfecture de la Seine. Du nord au sud et de l'ouest à l'est, deux voies principales traversèrent Paris, dont tous les quartiers furent percés d'avenues « stratégiques », et l'Hôtel de Ville fut dégagé; des squares et des jardins réservèrent un peu partout des espaces libres; Alpband transforma en parc les Bultes-Chaumont; le parc Montsouris fut créé de toutes pièces et le parc Monceau ouvert au public; les bois de Boulogne et de Vincennes reçurent de nouvelles dispositions. Huit cents kilomètres d'égouts furent canalisés. Le périmètre de Paris fut étendu en 1860.

A ce grand bâtisseur que fut le baron Haussmann — et dont Jules Ferry critiqua les Com/ttes fantastiques — il ne manqua que le goût; les vestiges du vieux Paris monumental furent impitoyablement sacrifiés aux exigences de l'alignement, et le préfet de la Seine raconte lui-même dans ses Mémoires que, si Saint-Cermain-l'Auxerrois ne fut pas rasé pour faire place nette, en face de la colonnade, c'est que le ministre des Beaux-Arts, Achille Fould, et lui, Haussmann, appartenaient au culte réformé : dans la démolition de celte église, qu'ils trouvaient sans valeur artistique, « personne au monde, écrit le préfet de la Seine, ne voudrait voir autre chose qu'une revanche de la Saint-Barthélémy ».

L'agriculture. — Le gouvernement de Napoléon III s'efforça de gagner les sympatbies du monde agricole, en entreprenant de nombreux travaux pour l'amélioration du sol. 11 essaya de créer le Crédit agricole mobilier, fit voter les lois de 1854 et 1856 sur le drainage, du 28 juillet 1860 sur la mise en valeur des terrains communaux, le dessèchement des marais et le reboisement des montagnes, du 21 juin 1865 sur les associations syndicales qui devait donner une si vive impulsion aux opérations hydrauliques, du 27 juillet 1867 sur les fraudes dans le commerce des engrais. Les landes de Gascogne, la Brenne, les Dombes furent assainies et sillonnées en tous sens par des routes agricoles; la Sologne surtout fut transformée par les travaux de défrichement, de curage et de plantations de pins exécutés sous la surveillance d'Eugène Tisserand. De cette époque date la chimie agricole : inaugurée par les études de Boussingault sur l'analyse des fourrages et de George Ville sur l'emploi des engrais chimiques, elle fut vulgarisée par les cours

LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE

spéciaux de plusieurs de nos facultés des sciences : Isidore Pierre à Caen, Baudrimont à Bordeaux, Malaguti à Rennes enseignèrent publiquement l'analyse des eaux, des terres et des engrais. Aux laboratoires d'essais s'annexèrent bientôt des champs d'expériences, et ce fut l'origine des stations agronomiques, dont la première fut établie à Nancy par Louis Grandeau. Un autre savant agronome, de IS'olon, apportait en même temps à l'agriculture française un surcroit de richesse par sa découverte, sur plusieurs points du territoire, de gisements de nodules de phosphates de chaux fossiles.

Secondée par la science (1) et les pouvoirs publics, l'agriculture tendit à devenir de plus en plus industrielle; en particulier, la culture de la betterave à sucre prit un développement considérable à partir de 1860, grâce à l'égalité fiscale établie entre le sucre colonial et le sucre indigène. Il en fut de même de la distillerie agricole (vin et betterave), grâce à l'autorisation de l'emploi de l'alcool au vinage, qui fournit un nouveau débouché à nos produits du Nord, et d'autre part facilita la vente de nos vins légers du Centre et du Midi.

En même temps, l'élevage du gros bétail, favorisé par l'introduction de la pulpe de betteraves dans l'alimentation des animaux et aussi par l'extension des prairies naturelles et artificielles, accusa des progrès notables : les concours se multiplièrent ; on institua le kerd-book ou registre généalogique des taureaux et vaches de pure race Durham, et la prime d'honneur distingua l'exploitation agricole la plus remarquable d'une région déterminée.

Après le traité de commerce franco-anglais, l'échelle mobile fut supprimée, le droit d'importation des blés étrangers sensiblement réduit et la sortie de ces mêmes blés sans restriction autorisée. Le gouvernement, en revenant à la liberté du commerce des grains, entendait résoudre le problème de la vie à bon marché, de l'approvisionnement alimentaire du pays au plus bas prix possible. Les protectionnistes attribuèrent à ce nouveau régime le malaise des populations rurales; mais l'enquête agricole de 1866 aboutit à la constatation de causes techniques et spéciales à certaines régions : ainsi, les vignobles du Centre et du Midi souffraient de l'invasion de l'oïdium et surtout de celle du phylloxéra, dont le premier foyer en France, découvert en 1863, fut le plateau de Pujault, près de Roquemaure (Gard); dans la vallée du Rhône, les sériciculteurs étaient victimes de la maladie du ver à soie ; la culture de la garance était ruinée par la découverte de l'alizarine artificielle, qui fournissait une teinture meilleure et moins chère. Enfin, l'impulsion exagérée donnée aux travaux des grandes villes, Paris notamment, détournait les capitaux des campagnes par la perspective de placements plus rémunérateurs, et les ouvriers par l'appât de salaires plus élevés.

Assistance et prévoyance. — Le gouvernement impérial s'efforça de gagner les classes ouvrières en fondant ou en encourageant de nombreuses institutions d'assistance et de prévoyance.

L'administration des établissements communaux de bienfaisance, dont le nombre fut considérablement augmenté, fit l'objet de la loi du 7 août 1851. La garde des enfants en bas âge pendant les heures de travail de la mère fut assurée par les crèches et des asiles (décret du 26 mars 1852), par les sociétés de charité maternelle (1853) et la « maison Eugénie-Napoléon », par 1' « orphelinat du prince impérial » (1856). Des secours médicaux gratuits furent organisés et, en 1855, s'ouvrirent les asiles nationaux de Vincennes et du Vésinet.

En même temps que le développement des caisses d'épargne était puissamment encouragé, la loi du 18 juin 1850 créait la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse et la loi du 11 juillet 1868 la Caisse d'assurance en cas de décès ou d'accidents. Les sociétés de secours mutuels et les sociétés coopératives (1867) étaient réglementées. La « Caisse du prince impérial », fondée en 1862, faisait aux ouvriers des avances pour leur permettre d'acheter des outils et des matières premières, et l'État encourageait la Société mulhousienne des cités ouvrières. L'assistance judiciaire permit aux indigents de faire valoir leurs droits gratuitement devant les tribunaux lui du 30 janvier 1851), et la loi du 18 novembre 1850 édicta des dispositions ayant pour objet de faciliter le mariage des indigents.

La loi du 25 mai 1864 reconnut, tant aux patrons qu'aux ouvriers, le droit de coalition ou de grève non accompagnée de violences, voies de fait ou manœuvres frauduleuses.

Victor Duruy, photographie Pierre Petit.

(1) Personnellement, Napoléon III ne croyait pas à l'influence de la science sur la pratique des exploitations rurales. Ii attendait tout de la pratique, ne croyant pas que l'agriculture fut régie par des lois naturelles. Voir les curieuses lettres du célèbre agronome allemand Justin Liebig- k 1,. Crandeau (Temps du 15 mai 1903).

Instruction publique. — Ministre de l'Instruction publique de 1863 à 1869, Victor Duruy (1811-1894) entreprit de relever le niveau de l'enseignement à tous les degrés, et il apporta à l'accomplissement de ses projets une volonté et un esprit de suite inlassables. Les membres de l'enseignement secondaire et supérieur ne purent être révoqués en dehors d'une procédure régulière (décret du 11 juillet 1863); la loi du 10 avril 1867 organisa renseignement

primaire élémentaire pour les filles, institua des écoles de hameaux, créa la caisse des en, 1rs, organisa les cours d'adultes, donna aux communes le droit de prendre à leur charge les dépenses de l'instruction primaire. L'agrégation et la classe de philosophie furent rétablies, l'histoire contemporaine introduite dans les programmes de l'enseignement secondaire, des cours secondaires créés pour les jeunes filles ; la gymnastique fut rendue obligatoire et les élèves des classes supérieures dans les collèges et lycées reçurent l'instruction militaire. A l'usage des jeunes, gens destinés aux carrières industrielles et commerciales, Y enseignement secondaire spécial, dont le ministre Rouland avait eu l'idée, fut institué par la loi du 21 juin 1865, et l'école normale de Cluny fondée pour en recruter les professeurs (1869). Enfin Duruy rendit la vie à l'enseignement supérieur par la création de l'École pratique des hautes éludes, de laboratoires d'enseignement et de recherches, d'une École supérieure d'agronomie. Les adversaires de ces initiatives réformatrices obtinrent de Napoléon qu'il se séparât de son ministre (1869), mais Duruy eut à cœur de continuer son œuvre au Sénat. Peu de temps avant la guerre, où il prit volontairement du service, il présenta deux propositions de loi, l'une sur la liberté de l'enseignement supérieur, l'autre sur la réorganisation des facultés.

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