‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 165 sur 196 · LE CONFLIT · texte numérisé non relu

LE CONFLIT

La guerre de 1870-1871 est sortie directement de la candidature d'un prince prussien au trône d'Espagne; mais ses origines diplomatiques remontent à l'affaire des duchés danois, et elle a pour cause véritable la rivalité de la France et de la Prusse depuis Sadowa. Le jour où le roi Guillaume Ier, victorieux du Danemark et de l'Autriche, devint président héréditaire de la Confédération de l'Allemagne du Nord, il ne lui resta plus, pour réaliser l'unité allemande au profit de la Prusse, qu'à vaincre définitivement les sentiments séparatistes des États du Sud : la guerre de 1870-1871 lui en fournit les moyens et, le 18 janvier 1871, l'Empire allemand fut proclamé à Versailles.

Le cabinet du 2 janvier 1870 était partisan de la paix avec la Prusse, et le ministre des Affaires étrangères, Daru, fit même transmettre au cabinet de Berlin, par l'intermédiaire de l'Angleterre, des propositions de désarmement général, auxquelles Bismarck objecta les ambitions de Napoléon et les intrigues autrichiennes au sud du Main. Malgré l'échec de ces négociations pacifistes, le contingent annuel fut imprudemment réduit.

La candidature Hohenzollern. — Au mois de juin 1868, une révolution avait précipité du trône d'Espagne la reine Isabelle, mais les Cortès avaient maintenu la forme monarchique, et le maréchal Prim fit offrir la couronne au prince Léopold de Hohenzollern.

Le 3 juillet, quand la nouvelle se répandit à Paris, l'opinion française s'émut à juste titre d'un choix qui avait pour conséquence d'établir sur l'autre versant des Pyrénées une dynastie apparentée à la maison royale de Prusse.

Le G, le conseil des ministres se réunit : le maréchal Le Bœuf, sans aller jusqu'à dire que la marche sur Berlin serait « une promenade militaire », déclara que l'armée pouvait" sans crainte » affronter l'ennemi. La question des alliances fut ensuite envisagée et l'on arrêta le texte de la déclaration qui serait lue le lendemain au Corps législatif parle ministre des Affaires étrangères, en réponse à une interpellation du député Cochery. La phrase belliqueuse qui termina cette déclaration (6 juillet) produisit dans toute l'Europe une vive émotion.

« Nous comptons à la fois, disait le duc de Gramont, sur la sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple espagnol.

« S'il en était autrement, c'est-à-dire si le peuple allemand n'était pas sage et le peuple espagnol pas amical, forts de voire appui et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. »

Lu même temps que notre diplomatie saisissait de l'incident les grandes puissances et que des démarches étaient tentées auprès du prince Antoine, chef de la maison de Hohenzollern, notre ambassadeur à Berlin s'efforçait d'agir directement sur le roi de Prusse, alors à Ems. Le 9 juillet, le comte Benedetli demanda à Guillaume de donner au prince Léopold l'ordre de renoncer à la couronne d'Espagne : Guillaume répondit qu'il ne pouvait déférer à ce désir, attendu que, dans toute cette affaire, il devait être considéré comme chef de la famille et non comme roi; mais il ajouta qu'il avait cependant appelé l'attention de ses cousins sur rémotion produite en France par l'annonce des derniers événements, en leur exprimant le désir de connaître si leur détermination en avait été influencée. Le 11, Benedetti eut une nouvelle audience du roi de Prusse qui, ne croyant pas pouvoir communiquer la réponse du prince Antoine, prétexta que le prince Léopold était absent. En réalité, les princes étaient à Sigmaringen, où le fils, cédant à un ordre formel du père, finit par remettre sa renonciation à l'amiral Palo de Bernabé, porteur de la lettre qui lui avait offert le trône. Le 12 juillet, le maréchal Prim, l'ambassadeur d'Espagne à Paris et les journaux allemands reçurent des télégrammes du prince Antoine annonçant officiellement la résolution prise.

La demande de garanties et la dépêche d'Ems. — L'incident était clos à la satisfaction de la France; mais au Palais-Bourbon et à la Cour, le parti de la guerre voyait dans la victoire un moyen d'enrayer la politique libérale que l'impératrice jugeait dangereuse pour la dynastie et de relever au dehors le prestige de la France, compromis depuis Sadowa.

Le roi de Prusse avait donné « son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de Hohenzollern ». Au lieu de se contenter de cette communication, le duc de Gramont voulut exiger pour l'avenir des garanties. Dans l'après-midi du 12, il déclara à l'ambassadeur espagnol, Olozaga, que le désistement du prince Léopold ne faisait que compliquer la situation. 11 eut ensuite avec l'ambassadeur prussien, Werther, une entrevue au cours de laquelle il lui remit une « note » qui servirait de base à une lettre de Guillaume Ier à Napoléon III et ainsi conçue :

En autorisant le prince Léopold à accepter la couronne d'Espagne, le roi ne croyait pas porter atteinte aux intérêts ni à la dignité de la nation française. Sa Majesté s'associe à la renonciation du prince de Hohenzollern et exprime son désir que toute cause de mésintelligence disparaisse désormais entre son gouvernement et celui de l'empereur.

Gramont se rend alors à Saint-Cloud, où l'entourage de l'empereur a déjà cherché à lui démontrer que le pays ne sera pas satisfait de

LE SECOND EMPIRE ET LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE

la solution intervenue. L'impératrice s'est écriée : « C'est une honte ! l'Empire va tomber en quenouille ! » et le général Bourbaki a dit en décrochant son épée et en l'étendant sur le billard : « S'il en est ainsi, désormais je refuse de servir. » A sept heures du soir, Napoléon, tout à fait ébranlé, autorise le ministre des Affaires étrangères à télégraphier à Benedetti que le roi Guillaume devait s'associer à la renonciation du prince Léopold et donner l'assurance qu'il n'autoriserait pas de nouveau sa candidature.

Le 13, au matin, Benedetti transmet la communication de son

L'ambassadeur français demanda à Sa Majesté le roi, à Ems, do l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté s'engagerait pour le temps h venir à ne jamais plus donner son consentement, si les Uohenzollern revenaient à leur candidature. Là-dessus Sa .Majesté refusa de recevoir de nouveau l'ambassadeur français cl envoya l'aide de camp de service lui dire que Sa Majesté n'avait plus rien à lui communiquer.

Ce télégramme ne laissait nullement entrevoir qu'entre la demande de Benedetti et l'attitude dernière du roi de Prusse il y avait eu un échange de vues, et il devait blesser le sentiment national en don-

Guillaume I", photographie Jacotin.

Bismarck, photographie Loescher et Putsch.

De Moltke, photographie Schaurwachter.

De Roon, photographie Loescher et Pet se h.

gouvernement au roi Guillaume, qui déclare ne vouloir ni ne pouvoir prendre l'engagement qu'on lui demandait. « Je n'ai, ajoutat— il, aucun dessein caché, et cette affaire m'a donné de trop grandes préoccupations pour ne pas désirer qu'elle soit définitivement écartée. Cependant, vous pouvez répéter à l'empereur, votre souverain, ce que je vous affirme ici. Je connais mes cousins, le prince Antoine de Hohenzollern et son fils; ils sont d'honnêtes gens et, s'ils ont retiré la candidature qu'ils avaient acceptée, ils n'ont certes pas agi avec l'arrière-pensée de la reproduire plus tard. » Et comme Benedetti revenait à la charge, le roi lui dit sur un ton plus froid : « Monsieur l'ambassadeur, je viens de vous donner ma réponse, et comme je n'ai rien à ajouter, permettez que je me relire. »

A deux heures, Guillaume fit savoir à l'ambassadeur de France, par son aide de camp Radziwill, qu'il avait reçu la lettre du prince Antoine lui annonçant le désistement. Benedetti insista cependant pour être de nouveau reçu, mais avis lui fut donné que « la discussion relative aux assurances qui devraient être données pour l'avenir » ne saurait être reprise : le roi renouvelait son « approbation entière et sans réserve » du désistement annoncé, mais déclarait « ne pouvoir faire davantage ». Benedetti s'obstinant encore, le roi se décida à mettre l'affaire entre les mains du chancelier, à qui le conseiller Abeken adressa d'Ems, 13 juillet, 3 h. 40 m., un télégramme relatant l'incident et se terminant par cette phrase : « Le roi a décidé de ne plus recevoir Benedetti et de lui faire dire par son aide de camp : que Sa Majesté avait reçu du comte Bismarck la confirmation de la nouvelle que Benedetti avait déjà reçue de Paris, et que Sa Majesté n'avait rien de plus à dire à l'ambassadeur. »

Bismarck était à table avec de Moltke et de Roon lorsque lui parvint la dépèche. Se tournant vers de Moltke, il lui dit : « Avons-nous intérêt à retarder le conllit ? — Nous avons tout avantage à le précipiter, répondit de Moltke. Quand même tout d'abord nous ne serions pas assez forts pour protéger la rive gauche du Rhin, notre rapidité à entrer en campagne serait vite supérieure à celle de la France. »

Bismarck rappelle aussitôt l'ambassadeur de Prusse à Paris, sous prétexte qu'il a transmis au roi une proposition outrageante pour Sa Majesté; puis il télégraphie à tous les représentants de l'Allemagne du Nord à l'étranger la dépêche d'Abeken, mais après l'avoir « arrangée », de telle sorte que le maréchal de Moltke s'écria : «Tout à l'heure, c'était une chamade; maintenant, c'esl une fanfare. » La rédaction du prince Bismarck, publiée en même temps dans un supplément de la (înzelle de l'Allemagne du Nord qui fut distribué gratuitement dans 1rs rues de Berlin, différait fort du texte original :

Quand la nouvelle de la renonciation du prince héréditaire de Ilohenzollcrn fut communiquée par le gouvernement espagnol au gouvernement français,

nant à entendre que le représentant de la France s'était vu refuser brutalement la porte du souverain; d'autre part, le rappel de l'ambassadeur prussien semblait démontrer que le gouvernement français avait manqué à la dignité du roi Guillaume. Bismarck n'avait pas reculé devant l'altération d'une dépêche officielle pour transformer perfidement en insulte le refus du roi de continuer la conversation et mettre le feu aux poudres.

La déclaration de guerre. — Au conseil tenu aux Tuileries le 14, le duc de Gramont proposa de faire appel à un congrès : h C'est cela, c'est cela! », s'écria Napoléon, qui voulait que le Corps législatif fût saisi immédiatement de la proposition. Mais, dans une seconde réunion tenue le soir à Saint-Cloud, le parti de la guerre l'emporta définitivement.

L'impératrice a nié la phrase fameuse qu'on lui a attribuée: « C'est ma guerre, c'est ma petite guerre à moi! » ; il est certain toutefois qu'elle était inquiète de l'avenir et comme souveraine et comme mère; qu'elle tenait pour dommageables à l'Empire les concessions libérales consenties par Napoléon; qu'une guerre heureuse assurerait la couronne à son fils. Au cours de la délibération, l'empereur, s'étant trouvé mal, dut se retirer et ne rentra qu'au bout de trois quarts d'heure. Pendant ce temps, dit une note inédite du sénateur Grivart, publiée par Henri Welschinger, « l'impératrice avait agi sur les membres du conseil, et au vote il y eut quatre voix de majorité pour la guerre ».

L'après-midi du 13 eut lieu cette mémorable et orageuse séance du Corps législatif, où Thiers, faisant front à la majorité, s'efforça de montrer à ses collègues l'abîme où allaient s'engouffrer la gloire et la prospérité du pays, les suppliant de réfléchir, d'exiger communication des dépêches de Benedetti, de ne pas rompre sur« une question de susceptibilité ». Aux paroles de Thiers, le président du Conseil répondit par la déclaration où se trouvait la phrase demeurée célèbre: « Oui, «le ce jour commence, pour les ministres mes collègues et pour moi, une grande responsabilité. Nous l'acceptons le cœur léger (1). »

(1) Emile Ollivier a protesté contre le sens qu'on a donné à ces paroles. Il a l'ait remarquer qu'il venait de dire, quelques minutes auparavant, qu'il s'était décidé à la guerre iihiip désolée et qu'il avait continué comme suit : « Oui, d'un cœur léger, et n'équivoquez pas sur celle parole, et ne croyez pas que je veuille dire avec joie; je vous ai dit moi-môme mon chagrin d'être condamné à la guerre, je veux dire d'un cm ur que le remords n'alourdit pas, d'un cœur confiant, parce que la guerre que nous ferons, nous la subisson puce que nous avons fait toul i e qu'il était humainement possible et honora blement possible de tenter pour l'éviter; et enfin parce que notre cause est juste et qu'elle est confiée à l'armée française.»

Jules Favre et Buffet demandèrent, après Thiers, communication des documents diplomatiques sur lesquels le gouvernement se fondait pour proposer la guerre. Il se trouva 159 voix contre 84 pour repousser la motion, mais la commission des crédits entendit le ministre de la Guerre, qui affirma que nous étions prêts et que nous avions une sérieuse avance sur l'ennemi, puis le ministre des Affaires étrangères, qui lut par extraits plusieurs dépêches, déclara ne connaître qu'indirectement le télégramme adressé par Bismarck à ses agents à l'étranger, et, interrogé sur la question des alliances, fit cette réponse équivoque : « Si je vous ai fait tout à l'heure attendre, c'est que j'étais en conversation avec l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie; j'espère que vous ne m'en demanderez pas davantage. » A neuf heures du soir, la lecture du rapport de la commission emporta les dernières hésitations du Corps législatif et le vote des crédits, pendant que, sur les boulevards, des bandes de manifestants chantaient la Marseillaise et criaient : A Berlin! Le 19 juillet, notre chargé d'affaires remit au ministre des Affaires étrangères du roi Guillaume une note lui faisant savoir que le gouvernement français se considérait comme en état de guerre avec la Prusse.

La majorité avait voulu imposer silence à Thiers, et le marquis de Pire lui avait crié : « Vous êtes la trompette antipatriotique du désastre! Allez à Coblentz! » Le soir, une foule hostile manifesta devant son hôtel de la rue Saint-Georges et fut sur le point de le piller.

« D'une tromperie perverse, qu'aucune clairvoyance n'avait démasquée, avait découlé toute une série de tromperies inconscientes : Gramont et les gens de cour trompant le ministère, le ministère trompant la commission des crédits, la commission des crédits trompant la Chambre, la Chambre trompant à son tour la nation. » (P. de la Gorce.) En prenant l'initiative de la rupture des relations entre les deux pays, la France se donnait les apparences de la provocation et le gouvernement faisait le jeu de Bismarck au lieu de démasquer son imposture.

Situation des belligérants. — Au moment où le gouvernement impérial prend une aussi grave décision, on peut supposer qu'il a mis de son côté toutes les chances de succès; que l'armée, pourvue de tout, va entrer immédiatement en campagne et la flotte débarquer sur les côtes danoises des troupes qui menaceront Berlin; que l'Italie, l'Autriche et peut-être le Danemark vont immédiatement mobiliser leurs forces. Il n'en est malheureusement rien.

Le maréchal Le Bœuf, ministre de la Guerre, a affirmé au Corps législatif que, la guerre dût-elle durer deux ans, « il ne manquerait pas un bouton de guêtre ». En réalité, l'armée française est numériquement inférieure à l'armée prussienne et mal commandée. Notre intendance est désorganisée, nos arsenaux sont presque vides.

L'année prussienne, elle, n'a cessé, depuis Sadowa, d'être entraînée en prévision d'une guerre considérée comme inévitable, et c'est en vain que sa valeur professionnelle a été signalée par notre attaché militaire à Berlin, le colonel Stoffel, qui disait de la Prusse : « Ce n'est pas un pays qui a une armée; c'est une armée qui a un pays. » On n'a pas tenu plus compte de ses rapports que des avertissements de nos agents diplomatiques. L'empereur, convaincu que l'initiative des hostilités ne serait pas prise par la Prusse et qu'il choisirait librement son heure, oubliait que la guerre est à la merci d'un incident.

Le gouvernement impérial n'a su ni arrêter l'essor des ambitions prussiennes lors de l'affaire des duchés, ni profiter de l'occasion qui s'offrait à lui, aussitôt après Sadowa, soit d'intervenir par les armes contre la Prusse, soit de la laisser libre d'agir en Allemagne, moyennant des « compensations ». Sa diplomatie imprudente a permis à Bismarck d'effrayer les États du Sud et de les amener à accepter le roi de Prusse pour généralissime. Puis, après la déclaration de guerre, le ministre du roi Guillaume a divulgué à la tribune du Reichstag la « note » que Benedetti a naguère laissée sans défiance entre les mainsdesoninterIocuteur(Voirp.[416); et aussi tôt les États du Sud se sont déclarés pour la Prusse, apportant un contingent de 200000 hommes à un État qui dispose déjà de 800000 soldais, sans parler des 400 000 hommes de la landwehr. Il est curieux de noter que la brusque résolution de la Fiance surprit et inquiéta la Cour de Prusse, qui ne s'y attendait pas. Le général de Moltke lui-même ne put se défendre d'un sentiment d'inquiétude. « Il faut que mes agents m'aient bien mal renseigné, disait-il au baron Nothomb, pour que la France, à moins de céder à un accès de folie, avec d'aussi faibles effectifs et une préparation à peine ébauchée, nous jette un pareil défi. »

Des négociations très sérieuses avaient, il est vrai, été ouvertes

en vue d'une alliance avec l'Italie et l'Autriche, et Napoléon les reprit après la déclaration de guerre. La ténacité de l'empereur sur la stricle observation de la convention de Septembre les fit échouer et, en juillet 1870, la Russie donna à. entendre qu'elle considérerait comme une menace pour elle-même les armements de l'Autriche,

Page 1