LA POLITIQUE DE PROVOCATION
Conquêtes de Louis XIV en pleine paix. Louis XIV, détourné un instant de la succession d Espagne, ne voulut pas cesser de s'agrandir après la paix, dont il.prolita pour étendre ses avantages bien au delà d' ceux que lui avait valus la paix de Nimègue. lies \t- mois de décembre 1*17*, il négocia secrètemenl a Versailles un traité avec Matlioli, secrétaire du duc de Mant< pour
.■••• faire céder la place de Casai. Mais ses vues d'agrandissement se portaient surtoul sur l'Allemagne, a qui il ne pardonnai) pas plus smi intervention dans la guerre de Hollande qu'il n'avait pardonné a la Hollande son intervention dans la guerre de Flandre.
En septembre 1679, il se lii remettre par les électeurs de Trêves ci de Mayence les villes de Bitche «-t de Hombourg, que ces princes occupaient [tour le compte du duc, de Lorraine, dépossédé parce qu'il n'avait pas reconnu la paix de Nimègue. Lu même temps, il chargeait les Parlements <\<- Besançon et de Met/, le conseil souverain d'Alsace, de délimiter la frontière à laquelle les traités lui donnaient droit, en interprétant leurs clauses obscures dans le sens de son ambition.
C'était là une politique de conquêtes en pleine paix, dont la responsabilité remonte a Louvois (1 . Partant de ce principe que les vassaux relevant des territoires cédés au roi étaient soumis à sa souveraineté, le Parlement de Besançon réunit (septembre 1679 quatre-vingts villages du pays de Montbéliard, puis le Monlbéliardais tout entier (août 1680 .
La Chambre de réunion du Parlement de Metz adjugea au roi la principauté de Saarbruck, le comté de Chiny et le duché de Deux-Ponts, revendiqué par la Suède. Ce dernier and nous aliéna notre dernière alliée.
Annexion de Strasbourg. Le conseil
souverain d'Alsace attribua Strasbourg au nu « comme membre de l'Alsace .
D'après la théorie allemande, le traité de Munster n'avait donné à la France que la possession des terres héréditaires de la maison d'Autriche en Haute-Alsace et Sundgau avec le titre de landgrave d'Alsace : tout ce que la France a pris de plus en Alsace, elle l'a pris par trahison el mauvaise foi. D'après la théorie française, le traité de Munster avait donné l'Alsace à lu France; car, pour nos diplomates, le landgraviat d'Alsace n'était pas un titre mais tin territoire, qu'ils assimilaient très logiquement aux landgraviats connus d'eux, comme ceux de Hesse-Darmstadt, Hesse-Cassel, Leuchtenberg, Furstenberg. Cela ressort clairement de la correspondance •'■changée entre le gouvernement français et ses ambassadeurs a Munster : il y est toujours question de l'Alsace comme territoire et non de droits en Alsace. Les conceptions du droit féodal germanique, végétation touffue d< droits et de privilèges locaux, devaient leur être incompréhensibles sans qu'il y ail lieu de douter de leur entière bonne foi. Il n'en esl pas moins vrai que certains articles du traité sont rédigés dans des termes d'une obscurité voulue, comme le prouvent les pièces échangées lors de la ratification; la confusion y esl absolument volontaire entre les droits juridiques el la prise de possession territoriale. Il convient cependant de ne pas oublier qu'en 1048, après trente ans de guerre, le désir d'en finir à tout prix dominait toute autre considération. Des deux côtés on se réservait de commenter les textes, de les solliciter, de les interpréter respectivement en sa faveur, et c'est pourquoi chacune des deux parties contractantes se contenta de s'y ménager un point d'appui pour ses projets futurs, sans grand souci de savoir si le toul était un chef-d'œuvre de prose classique ou de logique sévère. Toute la politique de Louis XIV en Alsace se basait sur quelques lignes assez élastiques pour lui permettre de « soumettre » à son autorité le pays tout entier, bien que la cession formelle ne comprît, en réalité, (lue l'Alsace autrichienne.
L'action suivit immédiatement la résolution du conseil souverain. Après avoir multiplié les petits détachements autour de la ville et gagné à prix d'argent une partie des bourgeois, Louvois partit en
(1) Pour la première fois, le français avait élé mis au même rang que îe latin et élevé au rang de langue diplomatique.
1 Colbert cl Louvois firent disgracier ArnauH de Pomponne en 1679 et mettre à sa place Colbert de Croissy, frère du grand Colbert, qui géra le département des affaires étrangères de 1679 à 1696.
LA MONARCHIE ABSOLUE
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personne de Versailles et lit brusquement occuper les fortifications |.,ii trois régiments de dragons. Les habitants lui envoyèrent une députation pour le reconnaître comme leur souverain seigneur et protecteur; ils obtinrent en échange le maintien de leurs droits, coutumes et privilèges et l'exemption de toute contribution. V part quelques modifications, parmi lesquelles le rétablissement du culte catholique dans la cité protestante, Louis XIV accorda tout et Strasbourg ouvrit ses portes le 30 septembre 1681 . Il n'y eut de la part tic la population ni les violentes explosions de douleur patriotique dont parlent certains écrivains d'oulre-Rhin, ni les scènes d'en- Ihousiasme imaginées ou préparées par les courtisans du roi. Elle n'avait pas appelé l'annexion de ses vœux, niais elle se résigna. Un mois après, le roi accomplissait en Alsace un voyage triomphal.
Rien de pins absurde que les bruits répandus alors el fidèlement reproduits par b's savants allemands sur des complots mystérieux el la trahison d'une partir des magistrats de la ville. Elle ne pouvait songer à une résistance; ses remparts étaient délabrés; elle ne disposait que de quelques centaines de mercenaires suisses mal payés et de quelques milliers de bourgeois peu aguerris. Ceux-ci accueillirent la capitulation avec résignation, d'autres même avec indifférence; ils avaient déjà trop souffert îles maux de la guérie. Quand l'annexion fut décidée par Louis XIV, quand ses troupes investirent la ville, Strasbourg reconnut l'impossibilité de toute résistance sérieuse, en présence surtout de l'inaction de l'Allemagne.
Quoi qu'il en soit, les résultats politiques de l'occupation étaient immenses. Strasbourg prise, c'était la frontière du Rhin fermée, une porte sur la France enlevée à l'Allemagne, des échecs comme ceux de Turenne ou de Créqui impossibles. Vauban ne tarda pas à fuie de cette mande cité le boulevard de notre frontière de l'Est, comme Lille l'était de celle du ÎNord.
Après l'annexion, malgré les nombreuses enclaves des princes étrangers possessionnés en Alsace, le pays subit une transformation lente mais complète, sous l'inllueuce d'une administration qui respecta dans la mesure du possible ses traditions et ses privilèges séculaires. La France fit de sa nouvelle conquête une province prospère, fortifia ses frontières, assura son développement économique el augmenta le chiffre de la population pi*r des immigrations, ra-
na l'abondance dans un pays fertile mais ravagé par la guerre,
> onserva l'autonomie des territoires placés sous sa souveraineté, plaça au-dessus de la foule des petits fonctionnaires territoriaux l'autorité de l'intendant, protégea le commerce traditionnel de l'Alavec l'Empire, grâce à la sage mesure qui la maintint comme « province effective étrangère ». Aussi, après un siècle de cette administration sage et féconde, la population avait-elle plus que doublé, comme en témoignent tous les voyageurs contemporains. Le travail d'assimilation se poursuivit lentement et sûrement à travers la fin du \vn siècle et tout le xvuie pour aboutir à la magnifique explosion de patriotisme français dont l'Alsace fut le théâtre quand éclata la Révolution.
Occupation de Casai et de Charlemont. — Le jour même de l'occupation de Strasbourg, à deux heures de distance, les Français -étaient établis à Casai, dans le Montferrat. Ce projet avait échoué cd ItiT'J par la trahison de Mattioli, l'homme au masque de fer (voir p. -il . Il fut repris par le roi, qui y voyait le moyen île dominer en Piéi il et d'inquiéter les Espagnolsdu Milanais. Le duc de Mantoue remisa deux ans de céder la place, mais il finit par la vendre moyennant ItHtOOO pistoles d'Espagne et elle fut occupée par Câlinai (8 juillet).
i es avantages ne faisaient pas oublier à Louvois les conférences qui -e tenaient à Coui Irai avec l'Espagne pour y fixer certains points, restés indéterminés, delà frontière des Pays-Ras. lise fit livrer Charleinont, tout en gardant binant, qu'il devait abandonner en échange, et établit même une sorte de blocus autour de Luxembourg.
Convention secrète contre la France (1681). - Il n'était pas possible que l'Europe restât spectatrice passive de cette politique de conquêtes. Louis XIV consentit à faire des avances ;'i quelques puissances. Il maria l'aînée de ses nièces, Marie-Louiso d'Orléans, avec Charles II pour gagner l'Espagne; le Dauphin, à peine âgé de dix-huit ans, avec une Bavaroise, pour lui frayer le chemin a l'empire et avoir une alliance sérieuse en Allemagne; la seconde fille de Monsieur avec le duc de Savoie \ ictoi imédée, pour étendre l'influence française en Italie. Il ne put cependant empêcher le prince d'Orange de signer ave.- le roi de Suède, Charles XI, dépouillé du duché de Deux-Ponts, le traité de La Haye
pour garantir ceux de Westphalie el de Nimègue Li s deux pi ■ -.
qui sollicitèrent partout des adhésions, obtinrent celles de l'eni|>eieur(28 février 1682), de l'Espagne [2 mai), île plusieurs Fiais
allemands 10 juin ; enfin, le 6 février 1683, tous les contractants signaient une convention militaire pour se secourir en temps de guerre : c'était déjà une ligue d'Augsbourg.
Les pirates barbaresques. Bombardement d'Alger (1682-
1683). — Louis XIV se contenta de quelques revanches d'à ur-
propre sur d'autres théâtres. Les pirates barbaresques ayanl multiplié' leurs entreprises, Duquesne alla bombarder Chio en 1681; l'année suivante, il alla essayer contre Alger les galiotes à bombes qu'avait inventées un constructeur de Bayonne, Bernard Renaull d'Eliçagaray (30 août 1682 . Après deux autres bombardements .juinaoût 1683), Tourville imposa la paix aux Algériens. Le Maroc avait l'ait toutes les concessions désirables dès 1682; Tripoli avait été châtié en 1685 par Victor-Marie d'Estrées 166H-1737 , lils de l'amiral Jean.
Les années 1683 et 1684 marquent le point culminant île la fortune et de l'orgueil de Louis XIV. Il répondit aux alliances formées contre lui par une guerre dont des camps de manœuvre dissimulèrenl les préparatifs.
Agression contre l'Espagne (1683-1684). —Louis XIV avait saisi l'Espagne de propositions concernantdes échanges territoriaux, et la cour de Madrid avait différé sa réponse. Le 1er septembre 1683, au moment où la chrétienté attendait anxieuse l'issue de la lutte engagée devant Vienne entre les Turcs et l'empereur, il lui signifia que, dans ces conditions, 35 000 hommes prendraient leurs cantonnements en terre espagnole ; la moindre tentative de représailles serait punie de châtiments terribles. Les Espagnols indignés se hasardèrent à déclarer la guérie à la France; Louis XIV, qui se sentait prêt, en profita pour pousser vigoureusement ses conquêtes, pritCourtrai le 6 novembre 1683 et fit entreprendre par Créqui et Vauban le siège de Luxembourg, qui capitula le 4 juin de l'année suivante.
Bombardement de Gênes. Trêve de Ratisbonne (1684).
— Les plus redoutables concurrents du commerce français dans la Méditerranée, les Génois, avaient vendu des munitions aux Algériens, Louis XIV en prit prétexte pour les attaquer. Seignelay, successeur de Colbert à la marine, alla en personne, sur la (lotte de Duquesne, leur porter un ultimatum presque injurieux. Le bombardement dura jusqu'à ce que les Français eussent épuisé leurs munitions; l'incendie fut si violent qu'à sa lueur on pouvait lire, de nuit, sur le pool des navires français.
L'Europe était épouvantée. Les Provinces-Unies, qui s'étaient déclarées pour l'Espagne, traitèrent immédiatement 29 juin 1684); l'empereur signa ce qu'on appela la trêve de Ratisbonne, par laquelle la France restait en possession de ses récentes annexions (15 août ; l'Espagne consentit également une trêve (2U août). Une armée de
Le doge de Gêne9 présentant ses excuses à Louis XIV (Estampe do la Bibliol lu que nai ii
terre se dirigea sur Gênes el força la République à consacrei son humiliation par l'envoi à Versailles du doge en personne. Celui i i,
portanl la parole, témoignera, ■ n de la République, l'extrême
regrel qu'elle a d'avoir déplu ù ni Majesté, el se servira dans son
dise v des expressions les plus soumises el les plus respei
tueuses . Quand Seignelay demanda au doge ce qu'il trouvai! de plus admirable à Versailles, le magistrat génois répondit : C'esl de m'y voir! »
Il IST( )]|tl«: DK FRANCE