APRÈS LES TRAITÉS
D UTRECHT DE RASTADT et de BADE
lassitude générale des belligérants; elle avait été favorisée, en ce qui concerne l'Angleterre, par la substitution des tories au ministère whig et à la coterie des Murlborough, ainsi que par la misère croissante que la prolongation de la guerre faisait endurer au peuple; en ce qui concerne l'empereur, par la victoire de Denain et par l'imminence d'un conflit avec les Turcs.
\ oici quelles en furent les dispositions et les conséquences pour les divers Etats signataires.
Espagne. — L'Espagne sortait de cette longue lutte moins maltraitée qu'on n'aurait pu le croire. Sans doute ses dépendances européennes lui échappaient, mais elle gardait ses colonies, et, à l'intérieur, elle .allait être régénérée par l'action d'une dynastie qui lui valut un gouvernement centralisé et de bonnes Gnances.
Portugal. — De sa lutte contre l'Espagne, le roi de Portugal ne recueillit aucun avantage en Europe, mais la souveraineté des deux rives de l'Amazone lui fut reconnue.
Autriche. — L'empereur prenait toutes les possessions de l'Espagne : les Pays-Bas, le royaume de Naples, la Sardaigne, le duché de Milan, les présides de Toscane. Au premier abord, la position de l'Autriche apparaissait donc comme formidable, puisqu'elle dominait le nord de l'Italie comme les Ottons, le sud comme les Hohenstauffen, qu'elle avait accès à la mer du Nord et qu'elle semblait tenir toutes les extrémités de l'Europe centrale. Ces avantages liaient pourtant plus apparents que réels. Les Pays-Bas, isolés entre la Hollande et la France, allaient offrir une proie facile aux armées de celte dernière puissance. En Italie et en Allemagne, la position de l'Autriche allait être menacée par la Savoie et la Prusse. Enlin les intérêts autrichiens étaient définitivement séparés des intérêts espagnols.
Bavière. — La Sardaigne était attribuée à l'électeur de Bavière comme dédommagement de ses propres États, mais cette attribution ne devait être que temporaire.
Prusse. — Le roi de Prusse n'eut aucune parcelle du territoire français. 11 dut se contenter de recevoir de l'Espagne une partie de la Haute-Gueldre et de s'établir dans la principauté de Neuchâtel; mais, par un « article séparé», Louis XIV et Philippe V lui reconnaissaient les honneurs attachés à la dignité royale et le Litre de Majesté. Cet avantage équivalait à l'expectative d'une couronne. Les Hohenzollern franchissaient, grâce à la persévérance de la maison régnante, une étape décisive dans la voie qui devait les conduire à devenir une grande puissance et à fonder une Allemagne du Nord contre [es Habsbourg.
Savoie. — Les avantages obtenus par le due de Savoie, que proté- L"-;iit l'Angleterre, étaient [dus marqués encore. Il recouvrait la Savoie eï le comté de .Nice; il obtenait pour limites occidentales la ligne de crête des Alpes, ce qui lui faisait abandonner la vallée de Barcelonnette, mais on lui rendait Exilles el Fenestrelles ; enfin, il devenait roi souverain de Sicile, et sa famille sérail appelée à la succession d'Espagne, au cas d'extinction de la famille de Philippe V. I Savoie va jouer en Italie contre l'Autriche le même rôle que la Prusse en Allemagne.
Provinces-Unies. — Les Hollandais obtinrent la fameuse barrière qu'ils demandaient depuis si longtemps et pour la formation de laquelle Louis XIV céda Menin, Tournai, Furnes, le fort de la
Carte de l'Europe occidentale après les traités de 1715.
Knocke, Loo, Dixmude, Warneton, Ypres et leurs dépendances (1). .Mais ils ne purent obtenir de la France le rétablissement du tarif de 1664 et durent se contenter, comme les Anglais, de la liberté du commerce. De tous les coalisés, ils s'étaient montrés les plus impitoyables pour la France, et l'insignifiance des résultats acquis contraste avec l'ardeur de leur animosité. Suivant une image devenue banale, la Hollande ne sera plus par rapport à l'Angleterre qu'une chaloupe dans le sillage d'un vaisseau de ligne.
(1) Le système de la Barrière. — On donne le nom de traités <le la Barrière aux deux traités de 1709 et de 1715, remettant aux États généraux des Provinces-Unies la garde do plusieurs places des Pays-Bas espagnols en vue d'opposer une barrière à une invasion de la Hollande. La paix de llyswick axait consacré l'occupation de huit places. Par le traité du 29 octobre 170i), I Angleterre, qui venait de conquérir les Pays-Bas sur les Hollandais, remit à ceux-ci toutes les places de ces provinces dans des conditions qui leur en assuraient la possession effective. Par le traite du 15 novembre 1715 remanié en 1718 et garanti par l'Angleterre), l'empereur laissa aux Hollandais la garde de Menin, Tournai, etc., s'engagea a leur fournir par an 500 000 florins pour l'entretien de 15000 hommes employés a la garnison de ces places et leur céda Sainl-Donat aux bouches de l'Êscaul et Venloo. Enfin el cela découvrait le but essentiellement intéressé des Hollandais le porl d'Anvers devait demeurer fermé au eoiiiineree étranger ; c'était un partage de la souveraineté au profil des Provinces-Unies. La Barrière ne résista pas mieux aux attaques «le Maurice de Sa\e qu'elle l'avait jadis l'ail lors de la campagne de 1672. Effacée du droil des gens par Joseph II, le- ■ H i<-- la reconstituèrent a la tin des longues guerres de la Révolution et de l'Empire, ■< I origine desquelles apparaît, de même qu'à I origine de la guerre de Succession d'Espagne, comme leur cause profonde, la question de Belgique. Rétablie en 1814, la Barrière fuf complètement organisée en 1818; elle s'effondra en 1830, en même temps que le royaume des Pays Bas. La solution adoptée au début de la monarchie de Juillet, essentiellement favorable a la paix générale, fut également avantageuse aux populations des anciens Pays Bas, Espagnols et Autrichiens, Voir René Dollot, Les Origines de la neutralité de l» Belgique el les systèmes de lu Barrière 1609 1830 1902 . — Voir aussi E. Ih bert, Les Garnisons de la Barrière dans les Pays-Bas autrichiens, 1715-1782 [Bruxelles, 1902]; — Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVlll' siècle [Bruxelles, 1880]).
n i s loi i: i; nr. FRANCE
Angleterre. Louis XIV s'engagea à démolir les fortifications de Dunkerque, reconnul la reine Anne et In succession protestante, cl, promit do ne plus donner asile au prétendant. L'Angleterre, par contre, reconnut Pliilippc V, à la condition que les couronnes de France i'i d'Espagne seraienl pour toujours séparées.
France. L'opinion reçut avec enthousiasme la nouvelle d'une paix pourtanl peu glorieuse, tant étaient grandes les souffrances endurées pendanl les dernières années de la guerre. La situation étail en quelque sorte saine an point de vue continental, réserve l'aile ilu comblement île Dunkerque, puisque la France conservait ses frontières et les conquêtes de Richelieu et de Mazarin, les accroissements territoriaux de l'empire s'étant faits aux dépens de l'Espagne. La couronne demeurait, dans ce pays, entre les mains d'une dynastie alliée à la maison de France: l'avenir montrerait sans doute que les liens de famille ne pouvaient prévaloir toujours sur les intérêts nationaux, mais l'intérêt même allai I pendant \ui demi-siècle encore maintenir dans notre sphère d'action L'Espagne, qui devait désirer reprendre aux Habsbourg une partie des avantages de Rastadt. De fait, celle préoccupation domina désormais la politique de Philippe V, cl les contestations relatives à la succession d'Espagne ne lurent complètement résolues que par les traités de Vienne en 1731 et ÎT.'ÎS : le premier donnant à l'infant don Carlos les duchés de Parme et de Plaisance, ainsi que l'expectative de la Toscane; le second lui accordant en échange le royaume des Deux- Siciles comme branche détachée de la maison de Bourbon. L'établissement d'un prince français en Espagne mil ce pays dans les voies de la France jusqu'en ITN'.t et le pacte <lr famille tourna la clause du traité d'Utrecht par laquelle Philippe V renonçait à tout droit sur la couronne de France.
Mais la gravité du traité d'Utrecht était surtout dans les clauses maritimes et coloniales qu'il stipulait au profit de l'Angleterre, définitivement orientée vers la politique qui allait fonder son grand empire d'outre-mer. Au point de vue militaire, l'Angleterre obtenait, dans la mer du Nord, la démolition des fortifications de Dunkerque ; dans la Méditerranée, la possession de Gibraltar, qui lui donnait la clé du détroit, et de Minorque. Dans l'Amérique du Nord, elle occupait Terre-Neuve et l'Acadie, commandant ainsi les embouchures du Saint-Laurent et gênant l'essor du Canada français. Au point de vue économique surtout, elle se réservait une situation privilégiée dans ses rapports avec les colonies espagnoles. Vasiento, ou traite des nègres, lui était reconnu à titre de monopole; par le vaisseau de permission, dont les marchandises étaient sans cesse renouvelées de la haute mer, elle pouvait introduire, sans payer de droits de douane, ses propres produits manufacturés dans les colonies espagnoles. Toutes ces clauses, importantes pour le présent, l'étaient plus encore pour l'avenir, el c'est avec raison que les historiens anglais font dater de la conclusion du traité d'Utrecht « l'âge d'or » de leur pays.
Bien plutôt que le traité de 1815, les traités de 1713 et de 1714, c'est-à-dire la liquidation de la succession espagnole, marquent le point de départ de la politique internationale contemporaine. Les intérêts espagnols sont tout à fait séparés des intérêts autrichiens. La constitution des royaumes de Prusse et de Piémont porte en germe l'unité allemande et l'unité italienne. La puissance maritime et coloniale de l'Angleterre est fondée. Dans le même temps, la Russie entre en scène et l'avènement de ce facteur nouveau dans les affaires européennes correspond précisément à la décadence des trois Etats qui avaient jadis dominé en Orient el dans le Nord : Turquie, Pologne et Suède (1).