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LES LETTRES

Louis XIV aima les écrivains, les artistes, les savants. Colbert ne les aima pas moins et, comme Richelieu, son modèle de prédilection, il les favorisa, les pensionna, les groupa dans une œuvre commune. Louis XIV leur prodigua les marques de sa bienveillance; il tint sur les fonts baptismaux un fils de Molière, et on raconte qu'il reçut un jour le grand comique à sa table en présence des courtisans étonnés. Colbert, de son côté, régla les travaux de l'Académie française, qui publia en 1694 la première édition de son Dictionnaire. Il fonda l'Académie des inscriptions et belles-lettres (1663), l'Académie des sciences (1666), l'Académie de musique (1666), l'Académie d'architecture (1(171 ). La condition sociale des écrivains et des artistes se trouva profondément modifiée à leur avantage.

Vers le temps où Louis XIV commence à régner par lui-même, un grand changement se produit dans la vie intellectuelle de la France. Le patriotisme se confond de plus en plus avec le sentiment monarchique, et le régime absolu éteint la controverse politique. L'inspiration chrétienne prédomine, en même temps qu'à l'esprit précieux des ruelles succède l'esprit de cour, plus simple et plus fin. C'est seulement à la fin du règne que reparaîtra le « libertinage », élégant ou philosophique, et qu'une nouvelle préciosité renaîtra dans les salons, combinant la philosophie avec le bel esprit. Mais le giand fait littéraire de cette période, c'est l'organisation définitive de l'art classique : dans une langue ferme, précise, noblement ordonnée, mais volontairement simple et médiocrement variée, un petit groupe de grands écrivains, réagissant contre l'esprit précieux et dépassant l'esprit de cour, s'affranchissent des influences italiennes et espagnoles, qui s'écartent de la vérité, et vont aux

anciens, "ù ils la trouvent unie à la beauté, a cette école qui, autour de Boileau, groupe Racine, La Fontaine et Molière, se rallient les plus grands des prosateurs: Bossuet, La Bruyère, Fénelon, que leur goûl personnel conduit à prendre pour mol d'ordre : vérité et antiquité.

La poésie. — En poésie, le lyrisme est éteint. La poésie galante et spirituelle, de cour ou t\r salon, a des représentants nombreux : .M"1, Deshoulières L638 ?-1694 , dont les Idylles mièvres et gémis-

Les membres de l'Académie française venant offrir au Roi le dictionnaire de l'Académie (1694) [Estampe do la Bibliothèque nationale.

santés lui firent décerner le surnom de « dixième muse » ; Jean de Segrais (1624-1701), dont les Églogues, d'une versification correcte et facile, sont trop souvent froides et sans vie; La Fare (1644-1712) et l'abbé de Chaulieu (1639?-1720), que Voltaire a surnommé le « premier des poètes négligés »; Chapelle (1626-1686) et Bachaumont (1624-1702), dont le Voyage en Languedoc, mêlé de prose et de vers, est un badinage agréable, mais dépourvu d'observation.

Jean de La Fontaine, né à Château-Thierry (1621-1695), se confondit d'abord avec les poètes précieux alors en vogue. Protégé du surintendant Foucquet, il célébra le financier au temps de sa faveur (le Sony c de Vaux) et le défendit noblement dans sa disgrâce (Élégie aux Nymjihes de Vaux, 1661 ; Ode au rui, 1663). Mais, déjà, le goût public s'est affiné sous l'influence de Molière et de Boileau. La Fontaine se lie avec ces grands esprits, avec Racine, encore à ses débuts : c'est l'époque où les quatre amis se réunissent dans le logis de la rue du Vieux-Colombier ou dans quelque cabaret à la mode. De cette féconde intimité sortira, en 1660, un joli roman en prose entrecoupé de vers : les Amours de Psyché et de Cupidon. Après cette longue jeunesse (il a quarante-trois ans) passée « chez les autres », notamment chez Mmo de La Sablière, « à ne rien faire », La Fontaine trouve enfin sa voie. Ce qu'il y avait de moins bon en lui, il le mit

dans ses Contes, imités pour la plupart de Boecace, et charmants d'ailleurs de style, de rythme et d'esprit. Tout le reste de lui-même, sa conception pratique de la vie, sa philosophie avisée, sa franche critique clés mœurs et des ridicules, son profond amour du naturel et du vrai, il l'exprima dans une forme exquise empruntée aux anciens, dans la fable, et il sut mettre dans le petit cadre du genre une riche substance morale, piltoresque et lyrique. On a tout dit sur le charme de ces petits récits si vivants, sur la variété presque homérique de cette « am- M«« Deshoulières, pie comédie à cent actes

gravure de van Schuppbn. divers, dont la scène esl

LA MONARCHIE ABSOLUE

La Fontaine, par Hyacinlhe Rigaud.

l'univers », sur le réalisme de l'observation, sur la souplesse et l'ingéniosité de la versification, sur l'art souverain qui transforme le sec apologue d'Ésope et de Phèdre en un poème achevé. La Fontaine est déjà lyrique, au sens moderne du mot: il sent et exprime vivement; il jouit avec délices du spectacle île la vie; il peint d'un trait plantes, bêles et cens; il se met lui-même dans

son œuvre avec ses opinions et ses goûts.

Dans un style dur.

tendu, mais d'une grande fermeté d'accent, .Nicolas Uoileau, dit Despréaux lG3u- 171 1 , réaliste un peu vulgaire, moraliste assez banal, créa dans ses Siitncs et ses hpitres la critique fondée sur une esthétique, railla les défauts du goût contemporain, s'attaqua courageusemenl aux mauvais auteurs, aux dépens desquels il exerça avec efficacité son jugement ferme et sûr. Dans Sun Art poétique, il expose méthodiquement les principes qui dominent toute la poésie et les règles particulières qui fixent chaque genre. Jusqu'alors sa critique a été- surtout négative; mais après avoir fait la guerre aux vices du goût, il veut maintenant établir les lois de la discipline classique et il mérite le surnom de législateur du Parnasse. Loin de faire consister toute la poésie, comme on le lui reproche parfois, dans la forme et dans l'arrangement matériel des mots, il entend dire que la forme seule peut être réduite à des règles; il assure contemporains que les plus heureux dons ne peuvent avoir de prix qu'à la condition d'être fécondés par le travail attentif et scrupuleux. Il est vraiment le représentant de cet art classique qui a pour mot d'ordre la vérité, la nature traduite, mais au besoin rectifiée par la raison et asservie à la règle.

Le Lutrin n'est qu'un badinage un peu long; mais, si insignifiant que soit le sujet, ce poème est peut-être, au point de vue de la forme et de l'esprit, ce que son auteur fit de plus achevé.

Boileau, chez qui la bonté du cœur corrigeait la malice agressive de l'esprit, passa une bonne partie de sa vie dans celte célèbre mai- - ii d'Auteuil qu'il devait à la libéralité de Louis XIV, qui était le rendez-vous de toutes les célébrités du temps, et où venaient souper et converser gaiement Chapelle, Racine, Molière.

Le théâtre. — La comédie se dégage avec Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière 1622-1673). Fils d'un valet de chambre tapissier du roi, élevé au collège de Clermont et destiné au barreau, mais irrésistiblement attiré par le théâtre, il débuta obscurément à Paris avant de parcourir la France comme chef d'une troupe nomade, composant lui-même ses pièces. A Lyon, il donne T Étourdi 1653 ; à Béziers, il fait représenter lr Dépit amoureux (1656). Il parait enfin devant le roi dans la salle des Gardes du vieux Louvre '2'» octobre 1658) et se fixe immédiatement à Paris, comme chef de la troupe de Monsieur, au Petit-Bourbon, où il obtient un grand succès avec les Précieuses nies 1659 et Sganarelle < 1660 ; puis il ransporte au Palais-Royal (1661) et fait représenter l'École des maris 1661 , les Fà- 1661 aux fêtes de Vaux , l'École des 1662 . Blessé par des comédiens rivaux et par le parti des « dévots », il riposte par la Critique de l'École des femmes 1663 , t'impromptude Versailles 1663 , et fail jouer devant le roi les trois premiers actes de 1 "ai 1664 . dont ses ennemis parvinrent à ajourner trois ans encore la représentation publique. En 1664 paraissent suc la scène le Mariage '<,,<■/■ et la Princesse d'Élide; en 1665, Uon Juan. Le roi conservait son appui à Molière,donl la troupe devint troupe du roi 1665 ,

Nicolas Boileau, gravure de J. Daulé.

Molière, par Mignaed

en concurrence avec la troupe royale de l'Hôtel de Bourgogne et avec celle du Marais. Toujours sur la brèche, comédien, directeur et

régisseur, il est le fournisseur des spectacles delà Cour, et la i tié

de son œuvre doit être improvisée sur commande. Fatigué, parfois abattu, il ne cesse de produire : l'Amour médecin (1665), le Misan thrope, h Médecin malgré lui (1666), Amphitryon, l'Avare, George Dandin 1668 , M. de Pour, ceaugnac i 1669 , le Bourgeois gentilhomme ( 1070 , Psyché, avec Corneille, Quinault et l.ulli, les Fourberies de Scapin, les Femmes sacuntrs 1072 . Ses dernières années furent assombries par une incompatibilité d'humeur irréductible entre le grand comique et sa femme, la comédienne Armande Béjart, de vingt ans plus jeune que lui, coquette, frivole et courtisée. Il mourut à cinquante et un ans, le 17 février 1673, rue de Richelieu, après la quatrième représentation de son Malade imaginaire, dont il jouait le principal rôle. Sa troupe absorba alors celle du Marais en

passant au théâtre de Guénégaud, comme elle absorbera l'Hôtel de Bourgogne le jour où Louis XIV ne voudra plus qu'une seule troupe nationale dans Paris, la Comédie-Française (1680). Molière fut donc le véritable fondateur de notre grand théâtre classique, quoique la Maison qui porte encore aujourd'hui son nom n'ait été officiellement constituée que sept ans après sa mort.

Molière donne relativement peu de soin à l'intrigue et aux dénouements, parce qu'il ne s'intéresse guère qu'à la vérité de l'observation. De la farce, par laquelle il avait débuté, il sut tirer un genre où le comique puissant enveloppe une conception originale de la vie : il créa en France la comédie de mœurs, en peignant hardiment les ridicules de son siècle, et en même temps la comédie de caractère, en représentant d'une façon large et simple les grandes passions. Ennemi de toute exagération et de tout mensonge, il employa son génie à flétrir tous ceux qui contrariaient, altéraient ou faussaient la vérité et la nature. Spectateur attristé des faiblesses humaines, peintre impartial des laideurs sociales comme des vertus bourgeoises, de la sottise prétentieuse comme du naturel, du bel esprit comme du bon esprit, c'est un miroir redoutable mais salutaire. Sa morale est celle du bon sens. La plupart de ses caractères sont devenus d'impérissables types et nul n'a mieux enrichi la langue de vers, de mots, de locutions passés en proverbes.

On peut mentionner à coté et au-dessous de Molière : la Mère coquette, de Quinault (1035-1688); le Mercure galant, de Boursault (1638-1701); le Lutrin, de Boileau; les Plaideurs, de Racine; le Chevalier à la mode, de Dancourt, dont l'œuvre forme une comédie réaliste appliquée, sans intention morale, à l'expression des réalités vulgaires; Lesage, enfin (1668-1747 , qui, par le ramassé de l'observation et l'énergie de la satire, s'élève dans Turcaret 1709) à la hauteur de la comédie de caractère et appartient, pour le surplus de son œuvre, au xviuc siècle. Mais le plus remarquable des héritiers de Molière est l'auteur du Joueur i'l du Légataire universel : on ne trouve chez Jean-François Reghard, né à Paris 1655- 1709 , ni la profondeur de l'observation psychologique, ni l'ai t «le peindre fortement les caractères, ni la \ igueur morale dans la satire des vices contemporains; il n'a jamais visé qu'a fane rire, mais sa gaieté va parfois

jusqu au Ij i is

Jean Racine, né a l a Ferté-Milon 1639 169!» | prend l'amour i omme matière tragique et trouve dans cette passion le moyen de rendre à l'œuvre dramatique française le caractère pathétique el loucbanl qu'ell

IIISTOIIU: DE FRANCE

semblait perdre. En 1007, à vingt-sept ans,- il remporte avec Andromanue le grand succès qui affirme sa maîtrise. En dix ans se succèdent, sans parler de la spirituelle comédie des Plaideurs (1668 , six tragédies : Britnnnicus (1669 , Bérénice (1670 , Bajazet | 1672 , Mithridate (1673), Iphigénie (1674 , enfin Phèdre (1677 . La Champmeslé interprète de sa voix chaude, délicieuse et troublante, les plus

La prose. Le roman se resserre et Be raffine avec Mm' de La Fayette 1634 1G92 , qui inaugure le roman d'analyse avec la Priru de Clèves 1678 , chel d'oeuvre d'observation pénétrante, d'élévation morale, de style sobre el mesuré. Puis le roman évolue, à travers des oeuvres médiocres, mémoires apocryphes el prétendues histoires, vers une peinture plus particulière des mœurs et des milieux

J.-F. Regnard, gravure de Tardieu.

Jean Racine, gravure de J. Daule.

L'abbé Furetière, gravure d' Édelinck.

Le duc de La Rochefoucauld, gravure de Petit.

beaux rôles de ce théâtre unique, et Racine, dont les conseils en ont fait la première tragédienne du \\n" siècle, éprouve pour elle une passion ardente. Pourtant, à trente-sept ans, en pleine gloire, il se relire du théâtre et du monde, dégoûté de certaines cabales et ressaisi surtout par la foi de sa jeunesse. Il se convertit, rentre en grâce auprès de ses maîtres de Port-Royal et de sa tante, la mère Agnès, renonce pour toujours à la scène, se laisse marier à une jeune fille pieuse et bornée, se consacre à ses devoirs de famille et aux obligations de sa charge d'historiographe du roi. En 1(389, à la demande de M11"' de Mainlenon, il l'ait jouer par les demoiselles de Saint-Cy îune tragédie religieuse avec chœurs : Esther. Deux ans plus lard, il donne, comme seconde récréation dramatique, son Athalie (voir p. 106).

Racine a réalisé presque en perfection l'idéal du théâtre classique. Il est le peintre des grandes agitations de l'âme; sous leurs dehors historiques ou légendaires, ses personnages incarnent des passions bien humaines. Sa langue est celle de son temps, mais il l'a maniée, au soutien d'une action serrée et rapide, avec un art et un goût infaillibles. Son âme passionnée, d'une sensibilité féminine, a profondément subi l'influence des hommes et «les choses qui l'environnaient, en premier lieu de Port-Royal, — ce qui donne à sa vie une réelle unité, — mais aussi de la culture grecque : de là le choix de ses sujets, d'une simplicité antique; de là aussi cette morale religieuse, essentiellement pessimiste, propre à faire naître surtout la pitié : que la volonté réduite à ses seules forces ne peut surmonter les passions et se trouve perpétuellement vaincue.

Après ce grand et inimitable génie, on peut mentionner le frère de l'auteur du Cid, Thomas Corneille (1625-1709), qui déploie, dans ses tragédies et dans ses comédies, de l'invention et de la fécondité'; Philippe Quinault (1635-1088), qui, avant de créer l'opéra, écrit des tragédies et des comédies où, dans un style trop souvent doucereux et affecté, il présente l'analyse du sentiment tel qu'il peut éclore dans le milieu des précieuses ; Nicolas Pradon (1632-1698), dont la tragédie Phèdre et Hippolyte éclipsa, grâce à un succès de cabale, la Phèdre de Racine. Mais, en somme, ni les rivaux ni les disciples de Racine ne comprennent son art : leurs tragédies, froides et fausses, trop asservies à la règle, sacrifiant trop souvent la vérité des sentiments à la seule nécessité de l'intrigue, accusent la décadence du genre, qui ne semble se relever parfois qu'en inclinant vers le mélodrame et le spectacle.

M"" de La Fayette, gravure de Fessard.

sociaux. Il est réaliste et satirique avec l'abbé Furetière 1619-1688 , l'auteur du Roman bourgeois, et, tout à la fin du règne, avec Le Sage, qui donne ses premières esquisses de mœurs.

Charles Perrault (1628-1703 ayant eu l'idée de fixer par écrit les contes qu'il avait recueillis pour l'amusement de ses enfants, ces histoires merveilleuses parurent en 1097, sous le litre d'Histoires ou Coules du temps passé , avec cet autre litre au dos: Contes de ma mère Loge. Ce sont des récits généralement empruntés à la tradition populaire et recueillis sur les lèvres des nourrices. L'invention en est charmante ; le réel s'y mêle agréablement à la fiction; les personnages sont empruntés à toutes les classes sociales. La rédaction est simple et naïve, d'une sécheresse enfantine, où perce à peine par endroits la spirituelle malice de l'auteur. Aucune œuvre n'esl plus populaire ni plus vraiment nationale : tous les enfants de France sont et demeurent les fidèles amis de Perrault.

Deux genres neufs se développent, appropriés au goût du siècle par l'observation morale : les maximes et les portraits. Après l'échec de la Fronde, le duc François de La Rochefoucauld 1613-1680) était rentré dans la retraite en philosophe revenu de la vanité des choses, méprisant les hommes, mécontent de lui-même, trouvant sa consolation dans le commerce de quelques femmes d'esprit : Mme de Sablé, Mme de Sévigné, et surtout la comtesse de La Fayette. Ses Réflexions ou Sentences et maximes morales, nées dans le salon janséniste de Mm° de Sablé et parues en 1665 sans nom d'auteur, sont l'œuvre d'un esprit sceptique et paradoxal, à qui la vie a donné une expérience amère des hommes, et qui ne croit guère ni au bien ni à la vertu; mais il formule son désenchantement et son égoïsme en de brefs aphorismes, d'un tour original, qui font penser et réfléchir. Jean de La Bruyère (1645-1696), dans ses Caractères, cherche, au contraire, à moraliser l'homme par une satire mâle et hardie des défauts et des vices de son temps : il la présente sans système philosophique, sous forme de portraits qui sont l'expression sensible des caractères et du sentiment intérieur. La Cour de Versailles offrait, pour un spectateur aussi attentif, aussi intelligent, et qui pouvait l'observer de près, un admirable champ d'études où la multitude des originaux venait poser sans s'en douter sous les yeux du peintre. La Bruyère n'est pas un moraliste original. Il a les idées de son temps; il doit moins à l'imitation de Théophraste qu'à l'influence de La Rochefoucauld ou de Pascal, et au goût dominant de son époque pour les sentences et les portraits. En revanche, sou

LA MUiNARCHIE ABSOLUE

talent de peintre est éminemment personnel; il sait choisir le trail individuel et pittoresque, et, par là, il annonce le roman de mœurs à la façon de Le Sage. Le plus souvent, il a résumé toute une classe d'individus dans une esquisse faite de traits particuliers. Il était, d'ailleurs, perlé à s'appuyer sur le laid par la tournure naturellement satirique de son esprit et aussi par l'effet d'une humeur

développement, la vigueur do la dialectique, et, souvent, par l'éclat des peintures ou le mouvement dramatique des scènes. Contre le quiétisme, auquel Fénelon avait été gagné, il écrivit V Instruction sur les états d'oraison. Il fut, au xvu° siècle, le plus illustre représentant du catholicisme, l'interprète d'une tradition qui n'admet aucun changement et dont la vérité se prouve par une - suite » invariable.

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Jean de La Bruyère, gravure de D revêt

Louis Bourdaloue, gravure de Rochefort.

Esprit Fléchier, gravure (I'Édelinck.

J.-B. Massillon (Estampe de la Bibliothèque nationale).

un peu chagrine.

On joignait jadis aux éditions des Maximes les Pensées chrétiennes de Mme de La Sablière (1636- 1693), qui, après avoir tenu ruelle dans son hôtel de la rue Saint- Honoré, s'était retirée aux Incurables pour s'y donner tout entière aux pratiques de la dévotion.

L'éloquence. —

Avec Bossuet, Bourdaloue et Fénelon, l'éloquence sacrée est portée au plus haut point de perfection et manifeste la puissance de l'esprit chrétien.

Avant eux avait brillé M a s c a r o n

(1634-1703; dans les sermons qu'il prononça devant la Cour et aussi dans ses oraisons funèbres (celle de ïurenne est son chef-d'œuvre). Si son style accuse parfois du mauvais goût et de l'emphase, il a de la force et une certaine magnificence.

Jacques- Bénigne Bossuet, né à Dijon (1627-1704), ne fut pas seulement un sermonnaire de premier ordre. Élevant au-dessus du panégyrique l'oraison funèbre, où jusqu'alors avait triomphé la fausse rhétorique, où s'étalaient d'ambitieuses et plates flatteries, il en fit une œuvre d'édification, y montrant le néant de la gloire et des grandeurs humaines. .Nommé précepteur du Dauphin (1670), il lit pour cet indolent élève quelques-uns de ses ouvrages les plus considérables, notamment : le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, la Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture "te, le Discours sur l'Histoire universelle. En 1681, l'éducation du Dauphin terminée, il fut nommé évèque de Meaux. Quand l'assemblée générale du clergé se réunit à la fin de cette même année, il en fut l'inspirateur et libella lui-même les quatre articles de la Déclaration gallicane. Contre les protestants, il publia l'Histoire des variations (1688), où il entendit montrer le vice fondamental du protestantisme dans l'individualisme, source de multiples variations : c'est une œuvre considérable par la netteté du

Histoire de France. — II.

Bossuet, par Hyacinthe Rigaud (Galerie des Offices, Florence).

Après Bossuet et ses impétueuses saillies, ses magnifiques élans, ses foudres et ses éclairs, le jésuite Bourdaloue '(1632-1704), prédicateur ordinaire de Louis XIV, a le mérite d'établir une tradition, de donner des modèles imitables d'éloquence sacrée. Ses sermons sont admirablement ordonnés quant à l'ensemble, et chaque partie s'en développe avec une logique rigoureuse.

Contrairement à Bossuet, il prêche la morale plutôt que le dogme, car il suppose que le dogme est à l'abri du doute. Il fut, dans la chaire même, un véritable directeur de conscience.

François de Salignac de La Mothe-Fénelon (1651-1715), dont le rôle comme éducateur du duc de Bourgogne a été précédemment apprécié et l'œuvre littéraire indiquée (voir p. 101), est plus spontané, plus familier, plus sensible que Bossuet, et, à ce point de vue, le « Cygne de Cambrai » s'oppose à « l'Aigle de Meaux ». C'est un écrivain habile, séduisant encore plus qu'éloquent, nourri des souvenirs de l'antiquité grecque, au style souple, harmonieux et fleuri. Sa prose exprime, comme la poésie de l'auteur de Phèdre, quoique à un degré moins élevé, l'union de la pensée chétienne et du génie antique préparée par la Renaissance. „ Ce grand homme maigre, bien fait, avec un grand nez et des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent » (Saint-Simon , était l'intelligence même, et c'est dans un langage infinimenl délicat et pénétrant qu'il sut traduire des [préoccupations morales, des besoins et des élans de sensibilité que ne connurent pas ses contemporains.

La décadence de l'éloquence sacrée apparaît chez Fléchier et chez Massillon. Fléchier (1632-1710), évêque de Nîmes, est trop ingénieux, trop épris de rhétorique élégante et sonore, même dans son Oraison funèbre de Turenne. Massillon (1663-1742), évèque de Clermont, sacrifie trop au pathétique et son style manque de reliel

Fénelon, tableau de Vivien (Musée de Munich).

Le duc de Saint-Simon (Collection Maxime Duval).

et d'éclat; mais dans son Petit Carême, prêché en 171H devant le jeune roi Louis XV, il exalta un idéal de paix et de bonté qui rendit son éloquence sympathique aux hommes du xviuc siècle.

Malebranche (voie p. 131) mêle le mysticisme catholique à l'idéalisme cartésien; il charme le public, mais il inquiète les théologiens par l'essor hardi de sa pensée et par son style plein de l'eu et d'imagination.

Les protestants, avec qui Bossuet engage de vives controverses, lui opposent Dumoulin, le ministre Claude, surtout Jacques Saurin et Pierre Jurieu.

Les mémorialistes. — L'histoire du xvne siècle est surtout vivante dans les auteurs de Mémoires : dans les I/istitriettes de Tallemant des Réaux(1619-1692), le peintre médisant de toutes les coteries; dans le cardinal de Retz (voir p. 28), qui jette une si vive lumière sur les factions du temps de la Fronde, raconte avec tant de verve toutes les péripéties de la lutte à laquelle il fut mêlé et trace avec un

talent incomparable de peintre et d'écrivain, en même temps qu'avec la finesse malicieuse d'un satirique, les portraits de tous les personnages de l'époque; dans La Rochefoucauld (1613-1680), Mme de Motteville (1621-1689), Mlle de Montpensier (1627-1693), Mme de La Fayette (1634-1692). Il faut mettre à part, comme une œuvre exceptionnelle, les Mémoires du duc de Saint-Simon (1675- 1755), si pleins, si touffus, écrits avec négligence et partialité, même dans certains cas avec une haine « vigoureuse », mais d'un style merveilleusement énergique et coloré. Ils offrent le tableau le plus saisissant du xvne siècle, tracé par un observateur dont le regard aigu et l'esprit caustique ne laissaient rien échapper.

Enfin l'esprit de conversation, développé par la vie de société, produit un genre nouveau, plein de charme : le genre épistolaire, favorisé matériellement par les progrès de la petite poste. Presque aussi précieux que des Mémoires sont les Lettres du médecin Gui Patin, le type du bourgeois d'esprit indépendant (sa correspondance va de 1630 à 1672), de Saint-Évremond (1610-1703), de Bussy-Rabutin (1618-1693), l'auteur des spirituelles médisances de Y Histoire amoureuse des Gaules et l'un des ancêtres du dandysme romantique, de la raisonnable Mme de Maintenon, de la vive et intelligente Mme de Sévigné.

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), devenue veuve après une union malheureuse, avait concentré toute sa tendresse sur sa fille, « la plus jolie fille de France », qui épousa, en 1669, François d'Adhémar, comte de Grignan, bientôt nommé lieutenant général en Provence.

C'est pour rendre moins douloureuse l'absence de cette enfant gâtée et pour la distraire que Mm9 de Sévigné entreprit une correspondance qui devait durer plus de vingt-cinq ans.

Vivant le plus souvent à la Cour, fréquentant Mme de La Fayette, La Rochefoucauld, Arnauld de Pomponne, et les recevant à l'hôtel Carnavalet (quand elle ne séjournait pas dans son domaine des Rochers ou à Livry, pour faire des économies destinées à payer les dettes des Grignan), Mme de Sévigné fut gaie, enjouée, exubérante, un peu étourdie même, mais sage en sa conduite. Spirituelle, souvent ironique, elle avait plus d'intelligence que de sensibilité, mais jean Mabilion surtout de l'imagination. Le (Estampe de la Bibliothèque nationale).

La marquise de Sévigné (Musée de Versailles).

plus souvent, elle écrit de verve, pour s'épancher, avec la liberté et la vivacité de la conversation; elle laisse courir sa plume « la bride sur le cou », parlant de ses goûts, de ses occupations, de ses lectures, de sa santé, de celle dessiens et de leurs affaires, peignant la société de sun temps, notant les nouvelles de la Cour ou de l'armée,

écrivant ainsi un journal des plus belles années du grand règne. Sa correspondance est sans contredit la plus intéressante de tout le xvue siècle.

L'érudition. — La congrégation des bénédictins deSaint-Maur, qui obtint du roi Louis XIII des lettres jiatentes constitutives, datées d'août 1618, et dont l'existence fut solennellement confirmée en cour de Home le 17 mai 1621, devait acquérir une réputation destinée à traverser les siècles.

L'ordre devint un asile de travailleurs passionnés, dont le plus célèbre, Jean Mabilion, créa la diplomatique et réunit à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés une société de savants qui fondèrent l'école historique française : Charles Du Cangefl610-1688j, l'auteur de l'inestimable Glossaire de la moyenne et de la basse latinité; Jean-Luc d'Achéry (1609-1685), dont le Spicilegium est un recueil de documents de la plus haute importance; Etienne Baluze (1630-1718), qui donna d'admirables éditions critiques; François-Roger de Gaignières (1642-1715), dont la collection de parchemins et d'estampes est encore un des joyaux de la Bibliothèque nationale; le numismate Vaillant (1632-1706).

Le passage au XVIIIe siècle. — Malgré sa splendide floraison, le temps du grand art classique est court, et la querelle des anciens et des modernes en marque la fin. Tassoni avait soutenu que l'Italie pouvait heureusement opposer aux anciens Pétrarque, Dante, Boccace, Arioste et le Tasse, et ce cri d'affranchissement trouva de l'écho en France. Le débat prit une forme acerbe et des proportions qui l'ont rendu célèbre le jour où Charles Perrault (1628-1703) et Fontenelle (1657-1757), défenseurs des modernes, où Boileau et Racine, champions de l'antiquité, entraînèrent à leur suite toute la littérature de l'époque et la partagèrent en deux camps. La querelle se ranima avec plus d'ardeur encore entre Mme Dacier, traductrice d'Homère, et La Motte-Houdar (1672-1731). En résumé, les modernes triomphèrent avec l'approbation du public mondain, et l'intervention de Fénelon, dont la Lettre à l'Académie fut un manifeste passionné en faveur des anciens, n'arrêta pas le mouvement qui rejetait le goût antique. La littérature pseudo-classique commença avec Jean-Baptiste Housseau (1671-1741), bon versificateur, mais non grand poète, dans ses Cantates, ses Psaumes et ses Odes.

En même temps apparaissait un esprit nouveau, menaçant pour la religion et la littérature traditionnelle.

Saint-Évremond, éloigné de la France par l'indépendance de son esprit railleur et audacieux, répandait le « libertinage » léger dans ses écrits : le salon d'Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, réfugiée comme lui à Londres, devint un foyer d'épicurisme, cependant que Fontenelle et Bayle faisaient une œuvre plus profonde et de plus de portée.

Charles Perrault, Fontenelle, adversaire des

gravure de Baudet. anciens, auteur de vivants por-

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