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LA RÉGENCE

Philippe d'Orléans. -

Louis XIV avait, par testament, institué un conseil de régence présidé par son neveu, Philippe d'Orléans; le maréchal de Villeroi serait gouverneur du jeune souverain sous l'autorité du duc du Maine, investi en outre du

commandement des troupes de la maison du roi.

Le fils légitimé de Louis XIV et de Mme de Montespan manquait

de hardiesse, d'esprit de décision, et ne faisait que subir l'influence

de sa femme, l'ambitieuse Louise de Bourbon, petite-fille du grand

Condé.

Philippe d'Orléans, d'abord duc de Chartres, né dans un milieu

«libertin», d'un père déréglé et d'une mère à peu près indiffé-

rente en matière de religion, avait donné des preuves de valeur à Steinkerque, à Aeerwinde, en Espagne, en Italie. Devenu gendre de Louis XIV, qui lui fit épouser M"e de Blois, fille de Mme de Montespan, il n'en avait pas moins été tenu à l'écart des affaires. Haut en couleur, de petite taille, peu élégant dans sa démarche, il avait une physionomie gracieuse, le regard fier et expressif, de l'esprit, du savoir, de la bonne humeur et un amour-propre qui le rendait capable de volonté. A partir de 1708, ses brillantes facultés ne trouvant plus leur emploi, il donna à ses désordres une scandaleuse publicité.

Louis XIV avait voulu contre-balancer les pouvoirs dévolus à Philippe d'Orléans en créant une situation éminente aux princes légitimés et en instituant un conseil de régence. En fait, les pouvoirs du régent furent à peu près illimités, Philippe s'étant empressé de faire casser le testament (12 septembre) et d'enlever aux bâtards légitimés les prérogatives exorbitantes dont Louis XIV les avait investis. Saint-Simon lui conseillait de se faire proclamer régent devant les ducs et pairs de France; mais Philippe préféra s'appuyer sur le Parlement, qu'il réunit le 2 septembre 1715 et à qui il fit connaître solennellement ses intentions : il ne voulait que « soulager les peuples, rétablir les finances, entretenir la paix au dedans et au dehors, remettre surtout l'union et la tranquillité dans l'Église », et-il sollicitait « les sages remontrances de l'auguste assemblée ». « Je veux, dit-il, être libre pour le bien et avoir les mains liées pour le mal. » Il fut déclaré régent avec une autorité absolue et la composition du conseil fut laissée à sa désignation. Le duc du Maine, privé du commandement de la maison du roi et

LA MONARCHIE ABSOLUE

de la surintendance de l'éducation de Louis XV, perdit, ainsi que le comte de Toulouse, le rang de prince du sang et, par suite, le droit de succéder.

Les conseils. — Saint-Simon avait vécu dans l'intimité du duc de Beauvilliersetdelapetite cour du duc de Bourgogne, où, escomptant déjà le futur règne, on élaborait des plans de réforme. 11 préconisait un régime essentiellement aristocratique, à la façon de l'Espagne : la direction des affaires publiques et les commandements militaires lui paraissaient devoir appartenir à la noblesse, le rôle des Etats généraux restant purement consultatif. Il fut nommé par le duc d'Orléans, dont il était l'ami, membre du Conseil de régence, et c'est à son instigation que les ministres lurent remplacés par sept conseils de chacun dix membres, soumis au Conseil de régence et où siégèrent les représentants de la plus haute aristocratie. Cette institution, qui reçut de l'abbé de Saint-Pierre le nom de polysynodie, était dirigée contre l'omnipotence des secrétaires d'Etat du dernier règne, dont l'extraction bourgeoise avait si fort irrité les grands. Elle ne pouvait avoir qu'une existence éphémère, parce qu'elle constituait une administration collective irresponsable, sans unité de direction et incapable d'assurer la prompte exécution des affaires. La polysynodie, au dire de Saint-Simon lui-même, était devenue une « pétaudière », et l'édit du 24 septembre 1718 rétablit les secrétaires d'Etat.

Le Parlement, qui avait pris au sérieux les assurances du Régent, fut rudement réduit au silence

Louis XV enfant, par Hyacinthe Rigaud (Musée de Versailles).

Les finances. Le système de Law. — La dette flottante, au dire de Desmarets, s'élevait à 820 millions et, quant à la dette inscrite, les évaluations varient entre 2 et 12 milliards. Saint-Simon proposait carrément la banqueroute pour « mettre dorénavant les rois dans l'impossibilité de faire des dépenses outrées et des entreprises ruineuses»; mais le président du conseil des finances, le duc de Noailles, préféra recourir aux expédients variés dont on avait fait un si fréquent usage depuis la mort de Colbert. On retira de la circulation 600 millions de billets de la marine, de l'ordinaire et de l'extraordinaire des guerres, etc., et on les converti t en 250 millions de billets de l'Etat (dé-

claration du 7 décembre 171.".). On réalisa, par une réduction des rentes autres que celles payées à l'Hôtel de ville, un boni de pies de 3500000 livres en arrérages. Lue chambre de justice; créée par un édit de mars 17lli, condamna plus de 4 000 financiers à restituer 219478391 livres, dont la moitié fut effectivement reversée au Trésor. Enfin l'impôt du dixième fut supprimé et une expérience

d'impôt proportionnel tentée en Normandie.

C'est alors qu'un homme se présenta qui se lit fort d'accroître sufûsamment les ressources de l'Etat pour lui permettre d'amortir sa dette. Jean Law (1), m'' à Edimbourg (1671), où son père était orfèvre, jouissait d'une fortune considérable. Il vécut d'abord à Londres, où il fut condamné à la prison perpétuelle pour avoir tué un adversaire en duel; mais il put s'enfuir en 1695, étudia la banque à Amsterdam et parcourut l'Europe, proposant à tous les gouvernements une nouvelle organisation du crédit et développant ses projets dans deux Essais, publiés à Edimbourg (1701-1709). Frappé de l'importance du commerce de la Hollande et de l'Angleterre, il « attribua au défaut de capitaux l'état languissant de l'Ecosse; il s'imagina que l'abondance du numéraire était la cause de la richesse des États, que le numéraire seul amenait le développement de la prospérité. 11 se disait : Que manquet-il au propriétaire pour défricher ses terrains, au manufacturier pour multiplier ses métiers, au négociant pour étendre ses spéculations? Des avances, c'està-dire du numéraire, pour payer la main-d'œuvre et les matières premières. Avec quelques millions de plus, on aurait de quoi payer l'ouvrier qui veut s'expatrier, on le fixerait sur le sol de l'Ecosse et on lui procurerait les objets nécessaires à son travail. La Hollande, placée sur le sol le plus ingrat et sur les rivages les plus dangereux, est la plus riche contrée du monde. Pourquoi? Parce qu'elle regorge de numéraire? Quel est le moyen de suppléer au numéraire? C'est le crédit, c'est l'institution des banques, qui donnent au papier la valeur et l'efficacité de l'argent. » (A. Thikks.) Si donc Law, autorisé à émettre du papier-monnaie garanti par le produit des revenus publics, était chargé d'administrer Iesdits revenus, il s'engagerait, en retour, à faire le service de l'amortissement de la dette.

(1) On prononce Lass, de la forme Laws, usuelle en Ecosse.

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Philippe d'Orléans, régent du royaume, gravure de Cher eau.

Histoire de France.— II.

Un billet de la banque de Law (D'après un exemplaire conserve à la Bibliothèque nationale).

Law, contrôleur général des finances, gravure de Lan olois.

niSTOIRE DE FRANCE

Partout éconduit, même à la Cour de France, Law attira cependant l'attention du duc d'Orléans qui, devenu Régent, lui permit de fonder à Paris, à titre d'essai et à ses risques et périls, une Banque générale (1716) : cet établissement privé escompta à un taux avantageux les ell'ets de commerce, émit des billets payables à vue, et apporta dans ses opérations une probité dont l'eilet lui d'assurer

La rue Quincampoix et la spéculation en 1720,

son succès et de mettre fin au malaise qui alourdissait le marché.

La banque avait été fondée au capital de 6 millions de livres, divisé en 1200 actions nominatives de 5000 livres chacune. Comme les acheteurs devaient s'acquitter un quart en espèces et le surplus en billets de l'État, le gouvernement trouvait son compte dans cette ingénieuse combinaison du financier écossais, et il eut recours, pour la maintenir, à des expédients très critiquables.

Quoi qu'il en soit, à partir du 10 avril 1717, le papier de la banque a cours légal dans toutes les caisses publiques. Au mois d'août suivant, Law adjoint à l'établissement une Société de commerce fondée pour l'exploitation de la Louisiane, la Compagnie d'Occident, vulgairement appelée Compagnie du Mississipi. En 1718, la banque de Law est déclarée Banque royale (4 décembre); elle devient un rouage administratif, ses billets sont garantis par l'État, et la Compagnie d'Occident prend bientôt le nom de Compagnie des Indes, après avoir hérité des privilèges jadis concédés aux Compagnies du Sénégal et des Indes orientales. Elle se fait céder le privilège de la fabrication des monnaies, enlève le bail des cinq grosses fermes aux frères Paris (qui, soutenus par le garde des sceaux, d'Argenson, avaient fondé une Société concurrente, V Anti-système), absorbe les recettes générales, et, le 31 août 1719, est autorisée à convertir la dette publique, dont les porteurs seraient, à leur gré, remboursés en espèces ou en papier de la banque. Ainsi les finances du royaume sont aux mains d'une compagnie de commerce, et Law songe à substituer aux impôts existants une contribution unique sur le revenu.

Le système fut accueilli avec un enthousiasme aveugle. Séduit par l'espoir de bénéfices démesurés, le public se disputa les actions et les billets de la Compagnie, dont les émissions successives représentaient près de 10 milliards. Grands et petits, nobles et bourgeois, aiguillonnés par l'appât du gain, affolés par le désir de faire une fortune rapide, se livrèrent à un agiotage effréné. La petite rue Quincampoix devint tout à coup célèbre, lorsque Law y établit sa banque et y délivra ses fameuses actions coloniales. Elle fut comme la Bourse de l'agiotage. Chaque maison était le siège d'agences financières, et c'était un bruit assourdissant, un vacarme incroyable. Les spéculateurs l'encombrèrent à ce point que, pendant la nuit, on dut la fermer par des grilles. Certaines personnes amassèrent en un instant des sommes énormes : tel, valet le matin, se trouvait

maître le soir; un de ces parvenus, quand on lui amena son carrosse, monta, par un reste d'habitude, sur le siège du domestique. Law, parvenu au faîte de la puissance et de la popularité, réduit les impôts, fait entreprendre des travaux publics, se préoccupe efficacement de la prospérité économique du pays. Le 4 janvier 1720, il est nommé contrôleur général des finances ; mais il touche à sa

chute et la France au terme de ses rêves.

La valeur chimérique des actions dépassait dans de si énormes proportions le numéraire en circulation dans le royaume qu'il fut impossible à la banque de rembourser les porteurs pris de panique (1).

La fusion de la banque et de la Compagnie des Indes, où Law avait vu le salut de son œuvre, aboutissait à une banqueroute que ne purent prévenir ni le cours forcé des billets, ni la dépréciation des monnaies, ni les mesures coercitives.

Law dut s'enfuir en Belgique, d'où il passa en Danemark, en Angleterre, enfin en Italie. Il mourut à Venise en 1729, pauvre et oublié, n'ayant cessé de croire à l'excellence de ses vues. Il pensait que la richesse consiste dans l'abondance des espèces, que le numéraire peut être non seulement représenté, mais remplacé par le papiermonnaie, et que celui-ci peut être multiplié à volonté par les gouvernements. Le système de Law, qui échoua par l'excès de circulation et parsuile de l'ingérence de l'État, produisit cependant un résultat inappréciable : l'introduction du crédit, qui, pratiquement organisé, imprima une si vive impulsion au commerce et à l'industrie. Le nouveau contrôleur général des finances, La Houssaye, procéda, avec les frères Paris, à la « liquidation du système » par la revision (visa) de tous les titres, qui furent convertis en rentes perpétuelles et solennellement brûlés en public.

Affaires extérieures. L'abbé Dubois. — La politique extérieure de la France fut dirigée, pendant la régence, par l'ancien précepteur du duc d'Orléans, l'abbé Dubois.

Dubois, né en 1656, fils d'un apothicaire où d'un médecin de Brive-la-Gaillarde, tonsuré à treize ans, avait été élevé par charité dans un collège de Paris. Saint-Simon, dans un portrait célèbre, a accumulé contre lui les accusations les plus infamantes : « C'était, dit-il, un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine... Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuels entre eux. Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que, cheminant dans les profondeurs et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en

(1) La peste de Marseille (1720). — L'année 1720 fut marquée, pour la Provence, par une cruelle épidémie, « la grande peste », apportée à Marseille par deux navires venus de Saïda et de Beyrouth. L'évêque Belzunce s'immortalisa par sa charité héroïque. On le vit, au plus fort de la contagion, parcourir la ville, portant de tous côtés des secours spirituels et matériels, faisant à chaque instant le sacrifice de sa vie, encourageant par son exemple son clergé, les magistrats et les habitants à le seconder dans son œuvre bienfaisante. Le chevalier Roze rivalisa de dévouement avec le prélat. Il lit établir à ses frais un hôpital et, s'aidant d'une troupe de forçais, il débarrassa les rues des cadavres qui empestaient l'air. La Provence eut à déplorer la mort de plus de quatre-vingt mille personnes.

LA MONARCHIE ABSOLUE

ouvrant un autre boyau. Il passait ainsi sa vie dans les sapes. Il aurait parlé avec grâce et facilité, si, dans le dessein de pénétrer les autres en parlant, la crainte de s'avancer plus qu'il ne voulait ne l'avait accoutumé à un bégaiement factice qui le déparait, et qui, redoublé, quand il fut arrivé à se mêler de choses importantes, devint insup-

suivie d'un changement radical dans la politique extérieure. La France, après avoir lutté pour l'Espagne contre L'Angleterre, va maintenant conclure avec son ancienne ennemie une alliance qui pendant longtemps dominera toute sa politique.

Le règlement de la succession d'Espagne est encore le pivot au-

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