‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 49 sur 196 · MINISTÈRE DU CARDINAL DE FLEURY · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DU CARDINAL DE FLEURY

Le cardinal de Fleury. —André-Hercule de Fleury, élevé à la dignité cardinalice l'année même où il succéda au duc de Bourbon, était âgé de soixante-treize ans, étant né à Lodève en 1653. Louis XV annonça la résolution de gouverner par lui-même; mais, bientôt repris par son naturel indolent, il abandonna le pouvoir au vieux ministre, ses meutes de chiens et la confection d'ouvrages de tapisserie l'intéressant beaucoup plus que la ebose publique, dont il ne se préoccupa que rarement, par exemple lorsqu'il redouta de voir les Parlements amoindrir I autorité royale. Lorsque Fleury prit les rênes du gouvernement, on lui reconnut généralement un esprit juste, des vues solides, de la franchise, des goûts très sincères de simplicité et d'économie. Dans la suite, on le jugea plus sévèrement.

Administration intérieure. — Le cardinal laissa péricliter la marine, mais son administration intérieure fut probe et économe. La Fiance sortit, dès les premiers temps du nouveau ministère, de

Le cardinal de Fleury, (Musée de

l'état troublé où elle se débattait depuis la Régence; le commet se ranima; de sérieux efforts furent tentés pour relever la situation financière. Le contrôleur général des finances, Le Pelletier des Forts, fixala valeur des monnaies, supprima l'impôt du cinquantième, substitua les fermes générales à la perception en régie. Son successeur, Philibert Orry, dut sans doute pour soutenir les frais de la guerre rétablir l'impôt du dixième (1733 , réaliser un emprunt en rentes perpétuelles, constituer des rentes viagères, faire des loteries; du moins son administration fut-elle rigoureusement intègre. Il réglementa la » corvée royale .. pour l'exécution des travaux sur les roules et chemins (1738) et fut secondé sur place par les intendants, à Paris par Tru daine, le fondateur de l'Ecole

des ponts et chaussées. Malgré les entraves que ses idées prohibitionnistes apportaient au jeu des transactions, le commerce prit un développement considérable; mais la richesse était au pouvoir d'un petit nombre de gens el la masse de la population souffrait d'une extrême misère.

Les jansénistes. — La politique de

Fleury contre les jansénistes fut extrêmement rigoureuse.

La constitution Unigenitus Voir p. 112) avait mis aux prises une fois de plus l'autorité ultramontaine et le gallicanisme. Les adversaires de la bulle, qui prétendaient s'en rapporter à la décision d'un concile, non à celle du pape, se rencontraient dans les facultés de théologie, le bas clergé, le Parlement, la bourgeoisie et le peuple. Clément XI, par sa Monda pastoral ta (1718), essaya de déterminer les « appelants » à la soumission, en les menaçant d'excommunication; le concile de Latran enjoignit l'observation de la bulle comme article de foi, et le roi de France rendit une déclaration « touchant la conciliation desévèques du royaume », que le Parlement enregistra « sous réserve des libertés gallicanes (4 décembre 1720) ».Des mesures de répression lurent prises contre les « appelants », et le vieil évêque de Senez, Soanen, déposé par le concile d'Embrun.

En 1727 le conflit prit le caractère de manifestations populaires à la suite de la mort du diacre Paris, « qui avait dix mille livres de rente, qui les donnait toutes aux pauvres, ne mangeait que des légumes, couchait sans draps, vivait constamment d'une manière sainte ». Il fut enterré à Saint-Médard, et « tout le peuple de Paris, même les gens au-dessus du peuple », se rendit sur « sa tombe, étant regardé comme bienheureux, et faisant, au dire de ces genslà, des espèces de miracles ». (Barbier.) Dans la foule qui se rendait au cimetière, des personnes prétendaient prédire l'avenir et des malades se disaient subitement guéris. Une sorte de pèlerinage s'organisa : des infirmes furent amenés à Paris de tous les coins de la France. Tous étaient agités de spasmes convulsifs : d'où le nom de cunvulsionnaires qui leur fut donné.

« La Cour se trouve avoir à combattre à la fois les superstitions d'en bas et les prétentions du Parlement, qui entre ouvertement en lutte avec le clergé sous prétexte de défendre les maximes et les droits de l'Etat contre les empiétements de la cour de Rome. Entre le clergé', uni au pape, et le Parlement, dominé par les gallicans et les jansénistes, la guerre a duré' jusqu'à la Révolution. » L. Mention.) Le clergé poursuit tous ceux qui refusent à la bulle l'obéissance de « bouche et de cœur ». Il dénonce et condamne leurs écrits. Il les exclut de la communion comme rebelles aux lois de l'Église. L'opposition du Parlement devient de plus en plus agressive; la Compagnie intervient à tout propos, même en matière de doctrine. Le 7 .septembre 1731, elle rend un arrêt << concernant la juridiction ecclésiastique, l'autorité du pape el le jansénisme » : un arrèl du conseil le casse des le lendemain, et, le 27 janvier 1732,

pour en finir avec des extravagances fanatiques, ui rdonnance

royale interdit l'entrée du cimetière Saint Me, lard, sur la porte du quel un plaisant écrivit ce distique :

De par le Roi est fait défense à Dieu De faire des miracles en ce lieu.

Phot. Braun par Hyacinthe Rigaud Budapest).

Auguste III de Saxe galerie roy

Politique extérieure. Réconciliation avec l'Espagne. Deuxième traité de Vienne (1731). — La politique de Fleury, fondée sur le maintien de la paix et le désir d' « ôter aux Anglais toute occasion de reprendre la balance de l'Europe », eut pour première conséquence l'abandon de la voie suivie par le duc de Bourbon. La naissance d'un dauphin (août 1729) avait d'ailleurs réglé la question de succession au trône et mis fin aux intrigues des princes du sang.

Sollicité par les Anglais de les soutenir contre les Espagnols, qui assiégeaient Gibraltar (février 1727), Fleury sut temporiser assez habilement pour attendre l'échec de ces derniers, la disgrâce du baron de Ripperda et le découragement de l'Empereur, qui reculait devant l'éventualité d'une guerre. Sa médiation amena d'abord l'Autriche à conclure une trêve avec les puissances maritimes et à suspendre pour sept ans, par les préliminaires de Paris (31 mai 1727), le privilège de la Compagnie d'Ostende. Philippe V donna bientôt son adhésion à cette convention (13 juin). Enfin, le ministère Walpole se déclara partisan de la paix, préoccupé surtout du développement maritime de l'Angleterre. Un congrès s'ouvrit à Soissons pour régler les difficultés pendantes.

Les années suivantes, l'Empereur montra de nouveau des dispositions si intraitables qu'on put craindre un nouveau conflit. Un ancien magistral, Chauvelin, associé depuis 1727 au ministre des Affaires étrangères, conseillait à Fleury d'adopter une politique nationale, reposant sur une étroite alliance avec l'Espagne et dirigée à la fois contre l'Empereur et les puissances maritimes. C'eût été la reprise des traditions de

Louis XIV; mais ce plan parut trop hardi au cardinal. Par le traité de Séville (9 novembre 1727), l'Espagne consentit quelques concessions aux marchands anglais et abandonna ses prétentions sur Gibraltar; la France et l'Angleterre lui renouvelèrent la promesse de faire aboutir les prétentions de l'infant don Carlos en Italie, en l'autorisant à occuper les présides de Toscane.

Au bout d'un an d'une paix précaire, la succession de Parme s'ouvrit brusquement par la mort du dernier Farnèse, Antoine, père de la reine d'Espagne (10 mars 1731) : c'était l'échéance des engagements pris envers ce pays. L'Empereur était bien tenté de violer les siens, mais le désir de voir reconnaître sa Pragmatique (c'est-à-dire le droit de sa fille Marie-Thérèse à tout son héritage) eut raison de ses répugnances. Par le second traité de Vienne (16 mars 1731), il obtint la reconnaissance de la Pragmatique par l'Angleterre et l'Espagne, et, en échange, il reconnut don Carlos comme duc de Parme et de Plaisance. — La France n'avait pas signé ce traité pour ne pas adhérer sans nécessité à la Pragmatique.

La guerre de la succession de Pologne (1733-1738). — « La

guerre de succession de Pologne fut la première des crises suscitées par le grand déplacement de puissance qui s'était opéré dans l'Europe orientale au début du xviue siècle » (Albert Vandal) et qui avait élevé la Russie au détriment des vieilles alliées de la France:

Suède, Pologne et Turquie.

Auguste II , électeur de et roi de Pologne, était mort le I ! féi rier 1733. Le trône étant électif, plusieurs candidats pouvaient surgir pour le remplacer. Le premier prêt fut le fils du dé-

i par Hyacinthe Ri g au u aie de Dresde).

Stanislas 1er Leszczynski (Kstampe de la Bibliothèque nationale)

funt, Frédéric-Auguste III de Saxe, qui, moyennant la reconnaissance $e la Pragmatique, obtint l'appui de l'Empereur. Celui-ci gagna même la Russie à la cause saxonne (convention de Varsovie, 19 août 1733). La France eut été bien inspirée en acceptant les propositions d'Auguste III, qui pouvait mieux que personne régénérer la Pologne. Elle avait malheureusement un candidat obligé : « Sa Majesté, comme le disait d'Argenson, se trouvait n'avoir épousé qu'une simple demoiselle, et il était nécessaire que la reine fût fille de roi. » Cette considération entraîna la noblesse de cour, et, dans des sphères plus graves, l'enthousiasme fut entretenu par le parti de Chauvelin qui, rêvant toujours l'abaissement de la maison d'Autriche, voyait dans la candidature de Stanislas Leszczynski un moyen de provoquer l'Empereur.

Après avoir longtemps résisté à l'entraînement général, Fleury fut enfin forcé d'y céder, lorsque, Stanislas Leszczynski ayant été élu en septembre par la diète, une contre-diète eut élu Auguste III, que les Austro-Russes installèrent militairement.

La guerre fut déclarée à l'Autriche le 5 octobre 1733.

En attendant le début des opérations militaires, Fleury entama des négociations pour atteindre indirectement la Russie et appeler au secours de Stanislas les vieilles alliées de la Pologne : Suède et Turquie. La Suède était hors d'état de rien entreprendre; en Turquie, le grand vizir, conseillé par un Français renégat, le pacha Bonneval, répondit aux ouvertures du ministre français par la demande d'un traité d'alliance formel. Effarouché par cette perspective, Fleury s'en tint aux vagues déclarations que transmit notre ambassadeur, le marquis de Villeneuve. Siège de Dantzig (1734). — Pendant ce temps les événements se précipitaient en Pologne, où l'armée russe du comte de Munich avait occupé tout le pays et réduit Stanislas à s'enfermer dans Rant/ig, où il fut bloqué par 10000 hommes. Fleury, sous la pression de l'opinion publique, avait envoyé au secours de la place un petit corps de 1500 ou 2000 hommes, commandé par le comte de La Peyrouse. Celui-ci, jugeant impossible de forcer le blocus, ramena tout son monde à Copenhague. Il y trouva notre ambassadeur en Danemark, le comte de Plélo, gentilhomme breton qu'indigna cette reculade et qui voulut la réparer. Plélo prit d'autorité le commandement, ramena les troupes devant Dantzig et chercha à y pénétrer en perçant les lignes russes. Il fut tué à la première attaque (27 mai 1734); ses hommes durent s'enfermer dans le fort de Wechselmùnde et capitulèrent le 23 juin. Dantzig, dont Stanislas, déguisé en matelot, avait pu s'évader à temps pour chercher un refuge en Prusse, capitula le 9 juillet 1734. La lutte étant terminée en Pologne, Fleury essaya d'arrêter les hostilités en envoyant un messager secret, l'abbé Langlois, demander à la tsarine de reconnaître bénévolement Stanislas. Cette démarche eut le succès que l'on devine, et la France, vaincue dans la personne de son protégé, essaya de reprendre sa revanche sur l'Autriche.

Le plan de Chauvelin. — Chauvelin, dont les idées revenaient en faveur, songea, en vue d'une annexion future, à neutraliser la Lorraine, que l'héritier de ce pays allait apporter comme dot aux Habsbourg, en épousant Marie-Thérèse. Sous l'empire de la même idée, il avait projeté, de concert avec son ami le marquis d'Argenson, d'unir en Italie, par un lien fédératif, les États autonomes intermédiaires entre la France et l'Autriche, rapprochés de la première en haine de la seconde. De ce plan, un peu prématuré pour l'époque, Fleury tira l'idée de fermer les défilés des Alpes à la maison de Savoie. Il s'acquit le concours de Charles-Emmanuel III, en lui promettant le Piémont (traité de Turin, 26 septembre 1733), et il s'assura l'alliance de l'Espagne, en lui offrant les Deux-Siciles pour le lils aîné de Philippe V, don Carlos, qui céderait au cadet Parme et Plaisance (traité «le Madrid, 25 octobre 1733).

Après cette préparation diplomatique, il commença la guerre sur

le Rhin et en Italie : la frontière du Nord n'était pas comprise dans

le théâtre des opérations, par suite d'une entente avec l'Angleterre.

La guerre sur le Rhin et en Italie. — Sur le Rhin, nos troupes se

bornèrent, en 1733, à envahir le duché de Lorraine et à occuper

LA MONARCHIE AHSOLUE

Kehl. En 1734, elles eurent à faire face, non seulement à l'armée autrichienne, mais aussi aux princes allemands, sous le commandement suprême du vieux prince Eugène. Berwick, avec une armée de 100 000 hommes, n'en assiégea pas moins Philippsbourg, qu'il enleva après quarante-huit jours de tranchée ouverte, mais en perdant la vie. En 1735, les Russes, faisant leur apparition sur les champs de bataille de l'Europe occidentale, vinrent au nombre de 1(3000 renforcer le prince Eugène.

La lutte avait été beaucoup plus active au delà des Alpes, où Villars (1733), à la tète de 40000 hommes, après avoir fait sa jonction avec les Piémonlais, envahit la Lombardie et entra triomphant à Milan. Il serait même allé occuper les passages du Tyrol pour les fermer aux Autrichiens, mais ses alliés le quittèrent : les Piémontais pour faire le siège des places lombardes, les Espagnols pour marcher sur Naples. En 1734, Villars mourut à Turin (17 juin), au moment où une armée impériale, sous les ordres de Mercy, venait de descendre dans l'Italie centrale. Son successeur, le maréchal de Coigny, put à deux reprises (juin-septembre), sous les murs de Parme et à Guastalla, repousser les envahisseurs, qui conservaient Mantoue et la vallée du Mincio, mais n'avaient pu s'établir au centre de la péninsule. Pendant ce temps, les 20 000 Espagnols descendus dans le sud avec don Carlos conquéraient en quelques mois (mai-novembre) le royaume de Naples et remportaient un brillant avantage à Bitonto (20 mai 1734) : don Carlos était proclamé roi à Païenne.

En 1735, le maréchal de Noailles, après avoir pris le commandement de l'armée française, où il rétablit une sévère discipline, vit le feld-maréchal Kœnigseck reculer devant lui, rallia les Piémontais et les Espagnols, et assiégea Mantoue; il s'éternisait devant cette place, quand les négociations diplomatiques vinrent suspendre les opérations militaires.

Troisième traité de Vienne (1738). — Fleury, en effet, n'avait jamais cessé de désirer un accommodement. 11 avait écarté en 1734, comme trop peu avantageux pour la France, un plan de médiation que lui présentait son ami Walpole; mais l'Empereur ayant, en juillet 1735, fait un appel direct aux sentiments de conciliation du cardinal, celui-ci envoya à Vienne un agent secret, La Baune, qui tomba d'accord avec les ministres impériaux sur les stipulations suivantes : l'Empereur céderait les Deux-Siciles à don Carlos, qui lui donnerait en échange Parme, Plaisance et l'expectative de la Toscane. Charles- Emmanuel n'aurait, au lieu du Milanais tout entier, que Novare et Tortone. La France reconnaîtrait la Pragmatique. Stanislas Leszczynski serait dédommagé de la perte de la Pologne par la souveraineté viagère du duché de Lorraine et du Barrois, dont le souverain, François, qui venait d'être fiancé à l'archiduchesse Marie-Thérèse, recevrait en échange la Toscane. La France enfin obtiendrait la récompense de ses efforts dans la promesse de l'annexion de la Lorraine à la mort de Stanislas. Tels furent les préliminaires de paix signés à Vienne le 3 octobre 1735.

L'exécution rencontra des difficultés qui retardèrent de trois ans la conclusion de la paix définitive. Tout d'abord les plénipotentiaires impériaux émirent la prétention de ne mettre Stanislas en possession de son duché que lorsque François de Lorraine serait installé en Toscane; il fallait pour cela attendre la mort du dernier Médicis. D'autre part, les alliés de la France, Piémont et Espagne, se montraient fort mécontents de n'obtenir qu'une partie des avantages qu'ils poursuivaient. Chauvelin, mis dans la confidence des négociations engagées (janvier 1736), leur imprima une telle vigueur et les fit appuyer si bien par des démonstrations militaires, qu'il obtint, le 15 février 1737, la cession immédiate de la Lorraine et que le traité de paix définitif fut signé peu après (18 novembre 1738).

Chauvelin eut malheureusement le tort de compromettre les services rendus par d'obscures intrigues avec l'Espagne et surtout de contrecarrer la réconciliation de l'Autriche avec la France : le 20 février 1737, il fut exilé dans ses terres. Raisonnant comme si la maison d'Autriche était toujours aussi dangereuse pour nous qu'au temps de Richelieu, il voyait dans l'union des Bourbons

Frédéric II, roi de Prusse, par Aug. Sandoz.

de France et d'Espagne le but suprême de notre politique. Fleury comprenait que d'autres puissances avaient surgi en Europe, beaucoup plus redoutables et dont on faisait le jeu en perpétuant de vieilles querelles : la Prusse, la Russie et surtout l'Angleterre, qui dès ce moment devenait pour nous l'irréductible ennemie.

La guerre de la succession d'Autriche jusqu'à la mort de Fleury. — La Pragmatique Sanction. -- Le 20 octobre 1740 était mort à Vienne, sans enfants mâles, le dernier descendant de Chai les Quint, l'empereur Charles VI. Son immense héritage se composait des États héréditaires, des royaumes de Bohème et de Hongrie, de la Belgique et des duchés de Milan, Mantoue, Panne et Plaisance. Pour en assurer la transmission à sa fille aînée, Marie-Thérèse, de préférence aux filles de son frère aîné, Joseph Ier, ou aux descendants mâles des branches collatérales, il avait rédigé un acte de disposition, la Pragmatique Sanction, qu'il avait fait accepter par ses sujets en 1724, et dont il avait ensuite poursuivi la reconnaissance par les puissances : Espagne (1725), Russie (1726), Rrandebourg (1727), Hollande et Angleterre (1731), Empire (1732), France (1738). Quand Marie-Thérèse, mariée à François de Lorraine, grand-duc de Toscane, monta sur le trône, à vingt-trois ans, elle trouvait donc dans la foi des traités toutes les garanties; mais, du jour au lendemain, il se déclara plusieurs prétendants à une partie ou à la totalité de la succession.

L'électeur de Bavière, Charles- Albert, descendant d'Anne, fille de Ferdinand Ier, et qui n'avait pas reconnu la Pragmatique, réclamait l'Autriche, la Bohême, le Tyrol, et prenait le nom de Charles VII; le roi d'Espagne, Philippe V, descendant d'une fille de Maximilien II, revendiquait la Bohème et la Hongrie; l'électeur de Saxe, Auguste III, marié à la fille aînée de Joseph 1er, affirmait ses droitsà la succession tout entière; le roi de Sardaigne, époux de la seconde fille de Joseph Ier, se bornait à exiger le Milanais, en vertu du contrat de mariage de son trisaïeul Charles- Emmanuel. Le plus âpre et le plus dangereux de tous ces prétendants, bien qu'il eût moins de titres qu'aucun d'eux, était le jeune souverain monté sur le trône de Prusse l'année même de l'avènement de Marie-Thérèse, Frédéric IL

Frédéric II. Bataille de Molwitz (1741 ). — Agé de vingt-huit ans, Frédéric II, défendu par Charles VI contre les brutalités paternelles, auteur d'une réfutation indignée des doctrines de Machiavel, semblait moins qualifié que personne pour se joindre aux prétendants à l'héritage autrichien. L'intérêt l'emporta dans son esprit sur toute autre considération. Il convoitait la Silésie, qui aurait arrondi ses frontières vers le sud. Il invoqua, pour la revendiquer, des titres prescrits; mais « des troupes toujours prêtes d'agir, mon épargne bien remplie et la vivacité de mon caractère, c'étaient, avoue-t-il dans ses Mémoires, les raisons que j'avais de faire la guerre à Marie- Thérèse ». Il demanda d'abord à la jeune souveraine de lui céder la Silésie, moyennant 5 millions et une nouvelle reconnaissance de la Pragmatique. Sur le refus de l'impératrice, il envahit brusquement le pays, malgré l'hiver (décembre 1740-janvier 1741), et, au printemps suivant (10 avril 1741), il battit à Molwitz une armée envoyée pour la reprendre.

Politique de Fleury. — Louis XV ayant reçu de l'empereur la Lorraine, le devoir de la diplomatie française eût été de faire respecter la Pragmatique, stipulant, pour prix des sacrifices que le pays se serait imposés, une compensation territoriale, par exemple dans les Pays-Bas.

Fleury lutta longtemps pour rester en dehors de la croisade qui se préparait contre les Habsbourg; mais l'opinion publique voyait dans la guerre « un moyen d'abattre cette grande puissance, dont on avait senti à Paris les effets si longtemps ». La jeune noblesse de cour, désireuse de se distinguer sur les champs de bataille, déclarait qu' « un cardinal avait frappé à mort la maison d'Autriche, et qu'un autre cardinal, si on le laissait faire, allait la ressusciter ». Chauvelin s'agitait toujours dans son exil de Bourges. Enfin le roi avait formé, avec son premier valet de chambre, Bachelier, un commis du nom de Pecquet et quelques courtisans, une sorte de

HISTOIRE DE FllAIS'CE

Le lieutenant-co gravure de

ministère occulte. Foucquet, comte de Relle-Isle, petit-tils du célèbre surintendant et gouverneur des Trois-Evèchés, était à la tète du parti de la guerre : son plan était de démembrer, au profit des prétendants, les États héréditaires des Habsbourg et de faire sortir la couronne impériale de leur maison pour la mettre sur la tète d'un prince de la maison de Bavière.

Belle-Isle, nommé maréchal de France, partit donc pour préparer en Allemagne la candidature de l'électeur de Bavière. Arrivé sur les lieux, il transforma et amplifia de lui-même l'objet de sa mission, en signant à ISymphenbourg, près de Munich (18 mai 1741), avec l'Espagne, la Bavière, la Saxe et la Sardaigne un traité de partage des États héréditaires. Quelques jours après, il conclut avec Frédéric une convention par laquelle il lui garantissait la Silésie, en échange de son appui militaire (7 juin). La France était ainsi engagée dans un système d'alliances qui rendait la guerre inévitable. Elle persistait dans une politique, excellente au temps de Richelieu et de Mazaiïn, mais qui ne s'imposait plus avec la même force, maintenant que l'Autriche ne dominait plus en Espagne, n'était plus omnipotente en Allemagne ni en Italie, en un mot ne pouvait plus nous inquiéter. Elle allait ainsi favoriser l'agrandissement de la Prusse, et Napoléon I!I tombera dans la même faute que Louis XV.

Marie-Thérèse n'avait qu'un allié : George II, électeur de Hanovre et roi d'Angleterre. Elle convoqua la diète hongroise à Presbourg et y prit la couronne de saint Etienne (28 juin 1741). On rapporte qu'elle s'y présenta en vêtements de deuil, tenant son jeune (ils entre ses bras, et que les Hongrois, enthousiasmés par ses paroles comme par le spectacle de son infortune, s'écrièrent en tirant leurs sabres : Moriamur pro rege nostro Maria Theresa! Il est probable qui' celte scène a eu lieu, mais l'enthousiasme des magnats n'éclata qu'après des négociations qui durèrent plusieurs semaines et fut le prix de concessions au prix desquelles les Hongrois volèrent une levée de 30 000 hommes et l'insurrection de la noblesse (septembre 1741).

Divisions de la guerre. -- La guerre de la succession d'Autriche, qui dura sept ans, se divise, d'après son objet, en deux grandes périodes. Dans la première, la France lutte pour les droits de son protégé (1741-1745); dans la seconde, elle ne cherche qu'à conquérir une paix honorable (1745-1748).

PREMIÈRE PÉRIODE (1741-1745). — Pendant la première période, l'alliance et les défections successives de Frédéric II apportent à nos armées des alternatives de succès et de revers.

Impuissant à empêcher les hostilités, Fleury essaya de maintenir dans la neutralité les puissances maritimes. Il promit au roi d'Angleterre de respecter ses Etats allemands (27 septembre 17'il), et se borna à envoyer sur leursfronlières l'armée d'observation de Maillebois. Pour donner satisfaction au parti de la guerre ■■t à son chef Belle- Isle, il chargea la principale armée d'aller au cœur de l'Allemagne seconder les efforts el les

prétentions à l'em- Marie-Thérèse d'Autriche,

pire de l'électeur de par M»- Vigée-Lebrun (Chantilly)

lonel Fr. de Chevert,

CUARI'KNTIBS.

Bavière, Charles-Albert. Le maréchal de Relle-Isle en personne la commandait, ayant sous ses ordres une pléiade d'officiers d'avenir : le comte Maurice de Saxe, le lieutenant-colonel Chevert, le moraliste Vauvenargues. Relle-Isle parut d'abord justifier la confiance publique; son armée, réunie aux Bavarois, qui avaient enlevé Passau (juillet I74l), arriva rapidement à Lintz (septembre), à trois journées de Vienne.

Malheureusement, les ambitions de Charles- Albert lui imposèrent d'abord un arrêt d'un mois, puis une fausse manœuvre : voulant couvrir ses Etats, opérer sa jonction avec l'électeur de Saxe et devenir roi de Bohême pour disposer d'une voix de plus dans l'élection à l'empire, ce prince fit dévier vers la gauche la marche de l'armée. Après que Prague eut été enlevée par un brillant coup de main (1)[2S novembre 1741], il reçut clans la cathédrale la couronne de saint Vasclav. Ce succès en entraîna un autre : la diète, réunie à Francfort, l'élut empereur à l'unanimité, et il fut couronné en grande pompe sous le nom de Charles VII.

Politique de la Sardaigne et de l'Angleterre. — Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne, accomplit alors une de ces volte-face dont sa maison était coutumière. Convoitant le Milanais, que le traité de Vienne (1738) lui avait déjà attribué partiellement, il s'était posé en prétendant à l'héritage de Charles VI et avait adhéré au traité de Nymph.enbourg; quand il vit les Espagnols se préparer à envahir celle province, il se rapprocha de l'Autriche et s'engagea à défendre le Milanais contre les « Bourboniens » (convention de Turin, 1" février 17'i2).

Quelques jours après, le pacifique Walpole, l'ami de Fleury, était remplacé au ministère anglais par Carteret, adversaire avoué de la France, qui se déclara pour l'Autriche, lui procura l'appui de la Hollande (mai 1743) et s'employa à la réconcilier avec la Prusse.

Défection de Frédéric II. — Au moment même où l'Autriche trouvait ainsi des alliés, nous perdions le plus puissant des nôtres. Dès le 9 octobre 1741, Frédéric II, uniquement attentif à ses propres intérêts, avait consommé une de mi- trahison en signant avec Marie- Thérèse une convention militaire partielle (protocole de Klein- Schnellendorf). Après avoir laissé', sans la seconder, l'armée de Relle-Isle occuper toute seule la Rohême, il reprit l'offensive, afin de remporter des avantages assez marqués pour traiter séparément. Une bataille gagnée sur Charles de Lorraine à Czaslau ou Cbotusitz (17 mai 1742) et l'intervention anglaise lui permirent, par les préliminaires de Rreslau (11 juin 1742), confirmés à Rerlin (28 juillet), d'obtenir de Marie-Thérèse la Silésie et le comté de Glalz. La France était une première fois jouée et abandonnée.

En même temps commençaient les revers militaires. L'armée française de Rohême, dont le vieux maréchal de Rroglie avait pris le commandement, avait été coupée de Vienne par la prise de Lintz (23 janvier 1742), de la Bavière par la prise de Munich, et bientôt bloquée dans Prague parles généraux impériaux : François de Lorraine, son frère Charles-Alexandre, Kœnigseck et Khevenhùller. Elle ne comptait plus guère que 25 000 hommes. Fleury, pacifiste à tout prix, écrivit secrètement à Vienne une lettre (11 juillet 1742) où, désavouant presque Belle-Isle, il demandait un accommodement, et que Marie-Thérèse rendit publique. Maillebois, chargé de secourir Prague (août), ne put aller jusqu'au bout. Rroglie seul put s'échapper de la ville, où il laissa Belle-Isle avec 14000 hommes. Réduitàses seules forces, bloqué étroitement par Lobkowitz, Relle-Isle racheta par un acte d'héroïsme ses imprudences diplomatiques et militaires. Dans la nuit du 16 au 17 décembre, il trompa la surveillance des assiégeants, opéra une marche forcée de cinq jours, à. travers un pays boisé et couvert, de neige, et réussit à gagner Egra, en Bavière, sans perdre un canon ni un drapeau. Douze cents hommes

(1) Lorsque les Français envahirent la Bohême, le colonel Chevert commandait les grenadiers qui devaienlescalader les murailles de Prague. 11 réunit ses sergents et leur cl i l : « Mes amis, vous êtes tous des braves, mais il me faut ici un brave à trois poils. » Puis, se tournant vers le sergent Pascal, des grenadiers d'Alsace : « Le voilà, ce brave, ajoula-t-il. — Camarade, monte le premier, je le suivrai. — Oui, mon colonel.— Quand tu seras sur le mur, la sentinelle criera: Vardô. Tu ne répondras pas. — Oui, mon colonel. — Elle lirera un coup de fusil et te manquera. — Oui, mon colonel. — Tu tireras et lu li tueras. — Oui, mon colonel. » Pascal et Chevert entrèrent les premiers dans la ville.

LA MONARCHIE ABSOLUE

avaient péri de misère et de froid. Chevert, laissé dans Prague avec 1800 hommes et 4000 malades, déclara qu'il allait incendier la ville et obtint, sous le coup de celte menace (2 janvier 1/43), une capitulation honorable qui lui permit de rejoindre Belle-Islo. L'honneur était sauf, et la retraite put être comparée à celle des Dix mille. « On partait bien avant l'aube, par une brise très âpre et sous ce ciel

lui aussi, trop indulgent pour son élève. Il ne lui enseigna pas suffisamment à réfléchir, à penser, à se rendre compte. Cette éducation défectueuse, l'influence délétère des mœurs de la Régenre, el surtout l'irresponsabilité du pouvoir absolu, entraînèrent peu à peu le jeune monarque dans un abîme de débordements qui lui lit perdre l'affection très sincère de ses sujets et où devait sombrer la mo-

Le maréchal de Broglie, gravure de Salvador.

Le maréchal de Belle-Isle (Estampe de la Bibliothèque nationale).

des nuits placées dont la sérénité même a quelque chose de dur et d'impitoyable. Un avançait, la hache à la main, à travers des forêts dont les troncs noircis et chargés de givre semblaient, sous les pâles reflets de la lune, revêtus d'un voile funéraire. Les premiers rayons de soleil, loin de ramener ni chaleur ni lumière, faisaient lever du sol un brouillard épais, et, fondant la surface de la neige, étendaient comme un miroir de verglas sur lequel hommes et chevaux trébuchaient à chaque pas. » (Duc de Broglie.)

Mort de Fleury (1743). — La nouvelle de ce glorieux désastre parvint en France quelques jours avant la mort de Fleury (29 janvier 17 'i.'i . Celui-ci souillait doublement des atteintes de l'âge et des malheurs nationaux qu'il avait vainement voulu ou qu'il n'avait pas su prévenir.

Après lui, les conseils du roi vont être livrés aux influences belliqueuses et aux contradictions des intrigues de cour. Louis XV se passera de ministre des Affaires étrangères pendant près de deux ans, écoutant tour à tour les conseils du cardinal de Tencin, — une créature de Dubois, — des comtes de Maurepas et d'Argenson, ou subissant l'influence de la duchesse de Chàteauroux, qui se laissait elle-même guider par le vieux maréchal de Nouilles et par le duc de Richelieu.

LA FAMILLE ROYALE

Le roi. — Orphelin un an après sa naissance (1), Louis XV, très bel enfant, gracieux et de manières charmantes, avait eu pour précepteur l'évèque de Fréjus, Fleury, qui devail être pendant dix-sept ans son premier ministre, et pour gouverneur l'incapable maréchal de Villeroi. Naturellement orgueilleux et emporté, Villeroi devenait dans l'exercice de sa charge d'une douceur servile. Un jour que le peuple- affluait au jardin des Tuileries: « Voyez doue, mou maître, dit-il sentencieusement au jeune roi : voyez tout ce monde et tout peuple, tout cela est à vous, tout cela vous appartient, vous en '"•tes le maître ; regardez-les donc un peu pour b-s contenter, car ils sont tous à vous, vous êtes le maître de tout cela. » Fleury fut,

1 Louis XV, troisième fils de Louis, duc de Bour^og-ne, et de Marie-Adélaïde de Savoie Voir p. 100), ne à Versailles le 15 février 1710, niorl le 10 mai 1774, épousa I725j Catberine-Félicilé-Marie Leszczynska 1703-1768), fille du roi de Pologne Stanislas. De ce mariage naquirent dix enfants :

1° et 2° Marie-Louise-Élisabelh et Anne-lIenrieUe, sœurs jumelles, nées en 1727 : la première épousa l'infant don Philippe' de Bourbon, fils du roi d'Espagne Philippe V, et mourut en 17.i9; la seconde mourut en 17. >■>; — 3° Louise-Marie (1728-1733); — 5° Louis, dauphin L729-1765); — 5° Philippe, duc d'Anjou (1730-1733 ; — 6° M&Tie-Adélaïde 1732-1800 ; — 7° Vicfotre-.Louise-Marie-Tbérèse (1733-1799 ; — 8° SopAïe-Philippine-Élisabeth- Jusline (1734-1782 ; — <j" Tbèrèse-Félicilé 1736-1744 ;— 10° Louise-Marie (1737-17-7 .

Louis XV, par Carie van Loo (Musée do Versailles).

narchie de droit divin. » Louis XV, écrivait le comte de Kaunitz, a la taille avantageuse et noble. Boy, pour ainsi dire dès le berceau, il s'est fait une habitude de cet air décent, qui devient majesté dans les grands princes. Il a le front beau, les yeux grands, noirs, et naturellement tristes. On dit que, dans sa jeunesse, sa tète était la plus belle de son royaume. Aujourd'hui (1752) il a le fond du teint livide, presque olivâtre. De certains jours, il est dispos et leste, mais ordinairement on le trouve abattu et languissant. Sa santé est cependant des plus robustes. Personne ne soutient mieux la fatigue... Soit inadvertance, soit défaut d'éducation, il lui échappe de temps en temps des traits désobligeants, qui semblent répugner à cette bonté naturelle... Bien n'est plus dangereux que de l'offenser. 11 n'oublie jamais et, tôt ou tard, il fait sentir le poids de son indignation... »

Louis XV avait un grand fonds de méchanceté, qui le portait à aimer » le mal comme des enfants aiment à faire souffrir les ani-

Sceau et monnaie de Louis XV.

Le couronnement de Louis XV (Estampe de la Bibliothèque nationale).

maux » (Ciioiseul), une indolence et une apathie incorrigibles, un dégoût insurmontable pour le travail, des crises de neurasthénie. Intel. igent, conscient des besoins du pays et de ses maux, il se désintéressait pourtant du gouvernement ofliciel; mais il avait sa diplomatie officieuse, son « secret », et il se complaisait dans la lecture des bas rapports de police. Gâté par les plates complaisances de son entourage, il en vint à n'avoir plus aucun désir et, en dépit des plaisirs et des désordres, au faite de la toute-puissance il rencontra l'ennui. Il sentait d'ailleurs son indignité. « Par respect pour les choses saintes, il s'abstenait de faire ses Pâques, faisait dire des messes et distribuer des aumônes pour obtenir la grâce

de sa conversion. »

(Kaunitz.)

La reine. —

Plus âgée de six ans que le roi, Marie Leszczynska vivait modestement auprès de son père à Wissembourg, lorsqu'un caprice imprévu de la politique et les intrigues de Mme de Prie la firent asseoir sur un trône dont on voulait barrer la route à la maison d'Orléans. Elle n'était pas jolie, mais un gracieux sourire éclairait sa physionomie grave et son regard pensif. Elle parlait plusieurs langues, avait une vaste lecture, en histoire notam-

Marie Leszczynska, par NATTIEB (Musée de Versailles).

ment, et appréciait la musique et la peinture. Vive, enjouée, elle avait la repartie toujours prèle, et sa plume était aussi alerte que sa parole. Très douce, très bonne, très simple, elle se faisait remarquer par sa modestie, mais aussi par sa dignité. Sacrifiée aux favorites, mais toujours remplie d'attentions pour le roi, elle s'efforça d'oublier ses tristesses dans un demi-jour, au milieu d'une société d'amis intimes, comme le président Hénault, Maurepas, Tressan, Moncrif, le duc et la duchesse de Luynes, le comte d'Argenson. A Metz (1744), Louis XV, gravement malade, lui demanda le pardon de ses fautes : « Je vous ai donné, madame, bien des chagrins que vous ne méritez pas; je vous conjure de me les pardonner... - - Eh ! ne savez-vous pas, monsieur, répondit Marie, que vous n'avez jamais eu besoin de pardon de ma part?

Dieu seul a été offensé; ne vous occupez, je vous prie, que de Dieu.»

Après la mort de la duchesse de Chàteauroux (décembre 1744), la reine fut définitivement abandonnée : la résignation, fondée sur une piété un peu farouche, remplira désormais sa vie.

Le dauphin. —

Louis, dauphin de France, vint au monde le 4 septembre 1729. Sa naissance suscita des démonstrations de joie extraordi-

Louis, dauphin de France (Musée de Versailles).

LA MONARCHIE ABSOLUE

maires : c'était le « Don du Ciel», r« Enfant de l'Europe »; à Paris, les avocats plaidaient gratis en son honneur, et sur les quais les empiriques arrachaient les dents sans se faire payer.

Brave vil combattit à Fontenoy), il passait pour ambitieux, et le roi le tint éloigné des affaires. En réalité, il était d'un tempérament flegmatique, n'aimant ni la chasse ni les plaisirs, apparemment dépourvu des qualités indispensables aux souverains. Très dévot, il était l'ennemi des jansénistes, du Parlement, des philosophes, et il condamnait l'influence des favorites. Il mourut à Fontainebleau en 17U3, ayant épousé en premières noces l'infante d'Espagne, Marie -Thérèse - Antoinette et, en secondes noces, Marie-Josèphe de Saxe (1), dont la vie exemplaire est une rare exception dans un « temps sans vertus ». On reprochait à la seconde dauphine ses façons hautaines, qui n'étaient peut-être que la marque de sa timidité, et on lui reconnaissait peu d'esprit, contrairement à l'infante, qui passait pour en avoir beaucoup et exerçait une grande influence sur l'esprit de son mari.

Les filles de Louis XV. — De 1727 à 1737, Marie Leszczynska donnaà LouisXV dix enfants(l) dontlesdeux premiers furent deux jumelles : Marie-Louise-Élisabeth et Anne-Henriette. Les sœurs jumelles, le dauphin Louis et Madame Adélaïde restèrent à Versailles; mais les quatre

Le comte d'Artois et Madame Clotilde, par Drouais (Louvre).

(1) Louis, dauphin de France, quatrième enfant de LouisXV, né à Versailles, mort à Fontainebleau (1729-1765), épousa en premières noces (1745) MarierAérèse-Antoinetle, fille du roi d'Espagne, Philippe V, et en secondes noces (1747) Marie-Josèphe de Saxe (1731-1707 , tille de l'électeur de Saxe, Frédéric- Auguste III. Il eut de son premier mariage une fille: Marie-Thérèse (1746-1748), et de son second mariage huit enfants, parmi lesquels : Louis-Auguste, duc de Berry, roi sous le nom de Louis XVI (1754-1793); — Louis-Slanislas-Xavier, comte de Provence (1755-1824), roi sous le nom de Louis XVIII; — Charles- Philippe, comte d'Artois (1757-1836), roi sous le nom de Charles X; — Marie- Adélaïde-CZo/i'We-Xavière (1759-1802), mariée au roi de Sardaigne; — Élisa- 6e//t-Philippe-Marie-Hôlène-Thérèse, dite Madame Elisabeth (1764-1794).

Marie-Josèphe de Saxe, par Nattier (Musée de Versailles).

plus jeunes princesses : Victoire, Sophie, Félicité, Louise, furent conduites de bonne heure, par petites étapes, à l'abbaye de Fontevrault (1738), où elles séjournèrent plus de douze ans sans voir une seule fois leurs parents. Soumises à une discipline étroite, elles n'apprirent guère que la danse et un peu de musique. Madame Louise et ses sœurs savaient à peine épeleràl'âge de douze ans. Madame Félicité mourut à Fontevrault (1744). Madame Victoire rentra au palais de Versailles en 1747 ; ses sœurs obtinrent la même faveur trois ans après.

En leur absence, l'aînée, Louise-Elisabeth, avait épousé l'infant d'Espagne (1739), don Philippe de Bourbon. Sa beauté enjouée et piquante lui attira la haine de sa belle-mère, l'ambitieuse Elisabeth Farnèse et, par trois fois, elle vint se rasséréner auprès de ses sœurs, à Versailles ; pendant sa dernière visite, elle fut emportée par la petite vérole, si souvent fatale à sa famille.

La destinée de Madame Henriette ne fut guère plus heureuse. Un teint d'ivoire, de grands yeux mélancoliques, des traits doux et purs, faisaient de celte princesse la plus jolie des quatre sœurs. Elle jouait du violoncelle, excellait dans le dessin et la miniature.

Aimable et circonspecte, elle était l'enfanl préféré de Louis XV. Son père lui porta un coup cruel le jour où il lui interdit d'épouser le duc de Chartres. I >>'s lors, désenchantée, elle vécut dans la société du dauphin, son frère ; elle se retira même peu à peu de la Cour et mourut solitaire à Versailles, en I7.'i2.

.Madame Louise entra au couvent du Carmel après l'installation de Mme du Barry à la Cour, ■■ afin de mieux prier pour l'âme de son père en péril ». Elle pril en religion le nom de sœur riiérè ■ de Saint-Augustin et devint prieure de son couvent en 1774. Extrême en tout, elle se priva

Madame Louise, par Nattier (Musée de Versa

Madame Henriette, par Nattieb 'Musée de Versailles). Histoire de France. — II.

(1) Voir la note i de la page 1 il.

HISTOIRE DE FllA.NCE

gaiement de matelas, de bas, de souliers, et même de livres. Le roi allait, de temps à autre, lui rendre visite dans son cloître. Du fond de sa retraite, Madame Louise suivait les petits événements de la Cour, faisant cause commune avec Madame Victoire et Madame Adélaïde, censeurs inflexibles de la séduisante Marie-Antoinette. Elle mourut en 1787; ses dernières paroles furent : « Au Paradis,

vile, vile! Au Paradis, au grand galop ! »

Madame Victoire, qui surpassait ses sœurs en savoir et les égalait en talents, subissait la domination de Madame Adélaïde : elle était la tète forte et le caractère le plus énergique de la famille; le roi la consultait souvent. Elle avait pris en aversion la jeune d a u p bine ; maisà partir de 1774, l'ascendant de la nouvelle reine (Marie-Antoinette) relégua dans la pénombre de Versailles, c'est-à-dire à Bellevue et à Meudon, les ci-devant « adorables princesses », devenues désormais les « vieilles tantes ».

Mesdames de France portaient à leur père une affection plus tendre qu'à leur mère, moins attentive à ses enfants. Le roi leur rendait visite presque chaque matin; l'après-midi, elles allaient l'attendre à son débotté. A six beures, elles se rendaient ponctuellement chez la reine, qui les attendait pour jouer une partie de caries. Elles se couchaient de bonne heure, à la suite d'un copieux repas. Au « couvert public », elles mangeaient peu, réservant leur appétit pour leurs dîners privés; elles avaient toujours en réserve dans leurs buffets du jambon, des saucissons de Bologne et du vin d'Espagne pour leurs collations. La chasse était un de leurs plaisirs favoris.

Dans l'intimité, LouisXV appelait Madame Victoire Coche, Madame Adélaïde Loque, Madame Sophie Graille, Madame Louise Chiffe; avec plus d'esprit, il appelait aussi Madame Adélaïde l'Air et Madame Henriette le Feu. Ces princesses au beau front, aux yeux étincelants, aux cheveux poudrés, ont comme une vie posthume sur les toiles de Drouais, de Belle, de Tocqué, de Boucher, de Van Loo. Ombres gracieuses, elles y revivent tantôt dans leur costume de cour, tantôt avec les attributs des déesses mythologiques.

Madame Victoire, par J.-E. Heinsius (Musée du Louvre).

Phut. Braun et Ci».

La duchesse de Châteauroux, par Nattier.

Madame Adélaïde, en Diane, par Nattier (Musée de Versailles).

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