LE GOUVERNEMENT DE MME DE POMPADOUR
Le règne des favorites. — Après la mort de Fleury (1743); Louis XV, systématiquement corrompu par ses courtisans, en particulier par le duc de Richelieu, inaugura le règne des favorites, qui ne devait se clore qu'à sa mort. 11 distingua d'abord et successivement quatre sœurs de la famille de Nesle : la comtesse de Mailly, la marquise de Vintimille, la duchesse de Lauraguais et la duchesse de Châteauroux. Celle-ci, poussée par le duc de Richelieu et par M"10 deTencin, prétendit faire figure sur la scène politique et secouer la torpeur du roi. Elle entraîna Louis XV en Flandre, puis en Alsace (Voir p. 148); mais à Metz (1744), elle dut abandonner le chevet du roi sur l'injonction de l'évêque de Soissons.
Elle mourut cette même année et fut remplacée dans la faveur du monarque par la célèbre marquise de Pompadour.
La marquise de Pompadour. — Jeanne-Antoinette Poisson, née à Paris en 1721, était la fille naturelle d'un fermier général, Lenormant de ïournehem, et de la femme d'un munitionnaire aux armées, François Poisson, qui dut s'expatrier pendant huit années à la suite d'une accusation de malversation porlée contre les frères Paris, dont il était le commis, et contre lui-même. Elle avait alors neuf ans et elle fut confiée aux Ursulines de Poissy, d'où sa mère la retira malheureusement dès 1730.
Le fermier général lui fit épouser son propre neveu, Lenormant d'Étiolés (1741), fils du trésorier général des monnaies. Sa beauté blanche, son admirable chevelure châtain clair, sa physionomie mobile et expressive, son intelligence, sa conversation l'avaient fait paraître avec éclat dans le monde des financiers et des traitants. Le châleau d'Étiolés était voisin de la forêt de Sénart, où Louis XV venait souvent chasser.
Le roi, dont elle avait attiré l'attention, la retrouva à Versailles lors de la fêle travestie du 22 février 1745 dans la Galerie des glaces, puis au bal masqué de l'Hôtel de Ville de Paris, lors du mariage du dauphin. Elle eut bientôt fait de gagner les sympathies du monarque. Son mari, menacé de la Bastille et envoyé à Avignon, reçut finalement une compensation lucrative et se tint coi. Kt alors commence le «règne du cotillon », comme disait Frédéric II. La favorite, faite marquise de Pompadour en 1745, duchesse en 1752, dame d'honneur de la reine en 1756, domine entièrement Louis XV, tant que dure la passion du roi, puis sait se rendre indispensable quand elle a perdu le cœur du souverain. Elle l'amuse par son esprit, le conduit dans des châteaux magnifiques qu'elle a construits ou aménagés, et ferme les yeux sur les vilenies du Parc-aux-Cerfs. Elle gouverne réellement la France, ne laisse approcher du roi que ses créatures, choisit les ministres, désigne les généraux, oriente la diplomatie.
A son frère, Abel-François Poisson, marquis de Marigny, elle fait donner la survivance de Lenormant de Tournehem, directeur général des bâtiments royaux, et son père vit en grand seigneur.
Cette petite bourgeoise coquette et ambitieuse avait toutes les grâces, toutes les qualités, mais aussi toutes les faiblesses de la femme. L'orgueil avait été le ressort de sa conduite; mais, une fois satisfaite, une fois installée à la Cour dans ce poste de favorite, qui jusqu'alors avait été comme l'apanage de la noblesse, elle s'y montra pleine de tact et de mesure. Elle n'avait pas une nature vile et vindicative; elle écartait ses ennemis sans empoisonner leur disgrâce par des raffinements de dureté. Les Concourt ont exagéré en la représentant comme un « rare exemple de laideur morale ».
La «caillette du roi» ne fut pas déplacée à Versailles: la société de
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UmaGeoirrin,de Bernis, de Gontaut, l'avait familiarisée dans l'art de la conversation; colle de Grébillon, de Voltaire., de Jélyotte, avait formé, sans lui donner d'ailleurs de talent, son goût littéraire et
musical. Elle aima les arts, et les arts lui doivent beaucoup. Elle ne créa pas le style auquel on a donné son nom, mais elle refléta de la manière la plus heureuse l'évolution artistique de son temps
M" de Pompadour, par La Tour (Louvre).
dans les châteaux de Bellevue, Choisy, Menars, La Celle, Montretout, l'ermitage de Versailles, où elle accumula les meubles de Boulle. les porcelaines de Saxe, les bibelots de la Chine. Elle fonda la manufacture de Sèvres, et les écrivains comme les artistes trouvèrent auprès d'elle un constant appui.
Elle sut se maintenir à la Cour, malgré les obstacles que rencontrèrent sa passion pour le roi, son orgueil, son ambition toujours vivace. Elle sut montrer à la reine une déférence qui la toucha, et, n'étaient ses dépenses scandaleuses abus que les finances publiques étaient en si fâcheux état, il faudrait, somme toute, la juger avec indulgence. « Puisqu'il en fallait une, écrivait le prince de Croï, on était plus content de celle-là que des autres, dont on aurait craint pis. » L'n jour vint 1752 où elle ne fut plus que l'amie, la conseillère du roi, et elle joua alors un rôle tout nouveau : elle prit un maintien grave et affecta les apparences de la dévotion.
Elle mourut le l-'j avril 1764. Son corpsful transporté du château de Versailles dans son hôtel de la rue des Réservoirs et, le surlen demain, à l'église Notre-Dame. Après l'absoute, par un orage épouvantable accompagné d'un vent terrible, le cortège se mit en marche vers Paris, où Mme de Pompadour avait demandé à être enieirée. Lorsque le convoi arriva sur la place d'Armes, pn face «b-s fenêtres du château, b- mi, malgré l'ouragan, se tint sur un balcon pour voir passer b- cortège; il b- suivit des yeux silencieubi ment jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue. et. en larmes, dit a son premier valet dechambre, Champlosl : <■ Voilà les seuls devoirs que l'ai pu lui rendre » I .
Machault d'Arnouville, grav. de Le rouge.
Affaires intérieures. - Finances. Maclmult d'Arnouville. L'impôt du vingtième. — L'administrateur le plus remarquable du règne de Louis West certainement Jean-Baptiste Machault d'Arnouville, ne à Paris (1701-1794) et qui, le 4 décembre 1745, remplaça Philibert, Orry au contrôle général des finances. Q'Argenson, qui l'avait recommandé au mi, croyait sans doute trouver en lui une créature, et il rencontra un homme. Décidé et énergique, droit et sévère, hautain et taciturne, décourageant pour les quémandeurs, Machault arrive au pouvoir pendant la guerre de la succession d'Autriche, et il ne peut songer à faire face aux découverts du Trésor qu'au moyen d'expédients. Mais dès que la paix d'Aix-la-Chapelle lui a donné le loisir de travailler avec méthode, il déploie la plus grande activité'.
Deux édils, rendus à Marly en mai 1740, portèrent : le premier, réalisation d'un emprunt de 36 millions destiné à acquitter l'arriéré de la dernière guerre (1); le second, suppression de l'impôt du dixième et création d'un impôt général du vingtième, conçu comme une taxe complémentaire de redressement, tendant à mettre les charges du contribuable
en relation avec ses facultés, frappant proportionnellement tous les revenus de la propriété mobilière et immobilière, sauf les rentes sur l'État et les bénéfices agricoles des fermiers, mais basé principalement, en fait, sur la richesse immobilière, qui était alors prédominante : b? produit en serait affecté au service d'une Cuisse d'amortissement des dettes de l'Etat.
Les Parlements, atteints dans leurs franchises pécuniaires, enregistrèrent cependant sans trop de résistance l'édit du vingtième, qui fut perçu péniblement dans les pays d'élection, moyennant quelques concessions dans les pays d'Etats; mais le clergé, dont la contribution aux charges publiques avait le caractère d'un contingent facultatif et qui se prétendait simplement usufruitier de ses biens et revenus, fit une très vive opposition à l'établissement d'un impôt obligatoire, etl'Assemblée du clergé de 1750 délibéra de tenir pour nulle toute atteinte portée aux privilèges de l'Église. Pour triompher de cette résistance, Machault s'appuya sur Mme de Pompadour; il fut suivi par ses collègues, à l'exception du comte d'Argenson, qui avait lié partie avec la famille royale contre la favorite. Finalement, l'arrêt du Conseil du 23 décembre 1751 donna raison au clergé contre Machault. Lorsque le contrôleur général avait demandé; aux hommes d'Église l'état de leurs revenus, un prélat lui avait répliqué : « Ne me mettez pas dans l'obligation de désobéir à Dieu ou au roi; vous savez bien lequel des deux aurait ma préférence. •> Le clergé ne fut donc pas soumis à l'impôt du vingtième, mais l'édit d'août 1749, qui taxa les biens de mainmorte, demeura définitivement en vigueur.
Machault, victime des secrets agissements de son collègue d'Argenson, compromis aux yeux de la Cour par son influence sur le Parlement pendant l'affaire du refus des sacrements, ne put se maintenir au contrôle général des finances : le 28 juillet 1754, il passa à la marine, tout en gardant les sceaux, qui lui avaient été confiés en 1750.
Ce ministre estimable ne s'était pas contenté de réformer l'impôt. La question des subsistances avait été l'une de ses préoccupations essentielles, comme d'ailleurs de tons les gouvernants de l'ancien régime. Il intervint, au nom de l'État, pour assurer les approvisionnements lorsqu'il redouta la disette, mais il lit connaître ses conceptions personnelles dans une circulaire du 23 mai 1750 : «Sa Majesté, mandait-il aux intendants, m a chargé de vous informerque,son intention ('tant dorénavant que la circulation et le commerce des grains de province à province ne pûl être interrompu
que par des raisons supérieures, elle ordonnait, qu'il ne fût lait des
défenses pareilles dans auci province sm» qu'elle les eût aupa-
(1 Celte vprsion. empruntée an comte deCbeverny, établi' (pic les obsèques de Mme de Pompadour ne fun-iil pas clandestines el (pie le roi ne salua pas la
dépouille de la favorite 'in t cruel : » Madame la qui e aura un n
vai i emps pour -on s oyage. »
(1) Pour la première fois il Tut fait usage de titres au porteur, facilement négociables, avec coupons détachés.
Phot. Braun et O Marc-Pierre, comte d'Argenson, par La Tour.
ravant approuvons et qu'elle eût sur ce expliqué ses intentions. » Ainsi Machault était partisan de la libre circulation des grains dans l'intérieur du royaume, et si, d'une manière générale, il en interdit l'exportation, vers la fin de son ministère il fit fléchir ce principe, car il inspira l'arrêt du 17 septembre 1754, qui autorisa la libre sortie des grains par deux ports de la Méditerranée et qui fut signé par son successeur, Séclielles.
Affaires religieuses. Le « refus des sacrements ». — L'opposition du Parlement à la ligne de conduite adoptée par la Cour au regard des jansénistes redoubla d'àpreté et de violence en 1752. Le curé de Saint-Étienne-du- Mont s'étant refusé à administrer un magistrat « appelant », le Parlement le fit incarcérer, mit l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, en demeure de faire donner la communion au magistrat et, sur le refus du prélat, adressa des remontrances au roi, qui ordonna l'élargissement du curé et admonesta la compagnie.
Cel le-ci persista dans sa résistance, le roi dans la sienne. Le Parlement, exilé à Pontoise, fut remplacé par une Chambre royale (1753), mais l'archevêque de Paris dut quitter son
diocèse (1754), sans que celte mesure, qui prétendait lasser les résistances en frappant l'un et l'autre parti, réussit à rétablir la paix. L'assemblée générale du clergé (1755) traça, dans une série d'articles, la ligne de conduite à suivre en matière de sacrements, et une encyclique de Benoît XIV confirma le caractère obligatoire de la bulle Uniyenitus (1756). Le conflit ne perdit rien de son acuité, qui redoubla même un peu plus tard, et il se termina par la victoire des jansénistes sur les jésuites.
L'armée. Le comte d'Argenson. — Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'Argenson, fils cadet du lieutenant de police qui avait remplacé La Reynie, succéda à Breteuil au ministère de la Guerre en 1742, et s'y distingua, aidé dans sa tâche par le vainqueur de Fontenoy, le maréchal de Saxe. Construction de casernes, obligation du port de l'uniforme, création de la masse d'habillement, simplification du service des convois, rattachementà l'administration centrale de la direction des fortifications, fondation de l'Ecole militaire (1), création des grenadiers de France (2) : tels furent les principaux résultats de l'activité du comte d'Argenson.
Ce ministre, qui avait contre lui Mme de Pompadour, représentait, au gouvernement, le « parti des dévots» et de la famille royale. Il entra donc en rivalité avec Machault, dont il avait naguère favorisé l'arrivée aux affaires.
Depuis la Régence, un certificat de noblesse avait été exigé des aspirants officiers. Cette mesure ne put être exécutée et, dès 1734, on dut faire appel aux roturiers pour compléter les cadres, beaucoup d'officiers nobles ayant démissionné, faute de fortune pour s'entretenir. Le recrutement de l'armée dans la roture continua sous le comte d'Argenson, mais pour les mêmes motifs, et non parce que le ministre, de propos délibéré, avait voulu favoriser l'accession de la bourgeoisie aux grades militaires.
La guerre de la succession d'Autriche, de 1743 à 1748 (3).
— Bataille de Dettingen (1743). — Tandis que le maréchal de Broglie reculait lentement en Bavière, le roi George d'Angleterre s'engageait dans la guerre comme électeur de Hanovre et conduisait sur
(1) L'édit de janvier lT.'il créa l'École militaire pour l'instruction de cinq cents jeunes gens pouvant faire preuve de quatre quartiers de noblesse, mais indigents. D'Argenson avait été soutenu, pour créer cette institution, par Mme de Pompadour et Pàris-Duverney.
(2) En 1749, après la paix d'Aix-la-Chapelle, il créa quatre brigades de grenadiers de France au moyen des compagnies de grenadiers royaux qu'il avait formées précédemment à l'aide de milices provinciales.
(3) "Voir page 141 pour les événements antérieurs à la mort de Pleury.
le Main une armée anglo-allemande de 50000 hommes, pour se joindre aux troupes impériales. Le maréchal de Noailles, envoyé pour l'arrêter, réussit à l'enfermer, près de Dettingen, entre son armée et le Main : son neveu, le duc de Grammont, se précipita en avant, sans attendre le signal, réduisit ainsi notre artillerie à l'inac- . tion, et permit aux Anglais de s'échapper (27 juin). La bataille avait été indécise, mais Noailles dut reculer jusque dans la Basse-Alsace, pendant que Çoigny remplaçait Broglie dans la Haute-Alsace. Marie- Thérèse, qui venait de recouvrer la couronne de Bohême (12 mai), discutait déjà avec l'Angleterre un démembrement de la France et, par l'intermédiaire de celte puissance, concluait avec la Sardaigne le traité de Worms (13 septembre), par lequel Charles-Emmanuel, moyennant des subsides et des hommes, obtenait quelques parcelles du Milanais, garantissait la Pragmatique et s'engageait à mettre sur pied 45000 soldats. Louis XV, sortant de son inaction, déclara successivement la guerre à la Sardaigne (30 septembre 1743), à l'Angleterre (15 mars 1744) et à l'Autriche (26 avril). Le 28 octobre 1743 il s'était allié à l'Espagne par le traité de Fontainebleau.
A ce moment la situation de la France apparaissait comme des plus critiques. Après avoir pris l'offensive en Allemagne, elle voyait son territoire menacé en Alsace et en Lorraine.
Opérations dans le Nord et l'Est. — Une armée de 80 000 hommes, sous le commandement de Noailles et du comte de Saxe, envahit les Pays-Bas autrichiens (mai-juillet 1744); mais (30 juin) l'armée franco-bavaroise qui gardait le Rhin laissa surprendre le passage de Germersheim par Charles-Alexandre, beau-frère de Marie-Thérèse, et la Lorraine fut envahie. Le roi, qui, sur les instances de la duchesse de Chàteauroux, était venu à l'armée du Nord, accourut aussitôt pour couvrir sa frontière de l'Est. A peine arrivé à Metz (4 août), il y fut arrêté par une grave maladie et parut à la dernière extrémité. La douleur qui éclata alors dans tout le royaume et l'unanimité d'allégresse à laquelle donna lieu la nouvelle de sa guérison montrèrent combien il était encore populaire : à lasacristie de Notre-Dame de Paris, on paya six mille messes pour la guérison du '< Bien aimé ».
Quadruple alliance de Varsovie. — Frédéric, menacé par le retour de fortune dont bénéficiait Marie-Thérèse, avait de nouveau lié partie avec la France au traité de Francfort (5 avril 1744). Il enleva Prague (2 septembre), menaça Vienne, dut reculer devant le soulèvement des paysans et les manœuvres de Traun, mais n'en obligea pas moins par cette diversion Charles-Alexandre à repasser le Rhin, et Marie-Thérèse à conclure avec la Hollande, l'Angleterre et la Saxe la quadruple alliance de Varsovie. L'armée française de Noailles prit Fribourg-en-Brisgau (août-novembre), occupa la Souabe et permit à Charles VII de rentrer dans ses États de Bavière.
Opérations en Italie (1744). — En Italie, le général impérial Lobkowitz, qui avait voulu envahir le royaume de Naples, fut arrêté à la bataille de Velletri par les contingents napolitains et espagnols (1 1 août 1744). Le prince de Conti et l'infant don Philippe passèrent le Var, occupèrent le comté de Nice, et, forçant le défilé de Château-Dauphin (19 juillet), pénétrèrent en Piémont, où ils repoussèrent un retour offensif de Charles-Emmanuel (30 septembre).
DEUXIÈME PÉRIODE (1745-1748). — Mort de Charles-Albert. — Charles-Albert de Bavière avait à peine été remis en possession de ses Etats par les armes françaises qu'il mourut inopinément (20 janvier 1745). Son fils Maximilien- Joseph, âgé de dix- sept ans, trop jeune pour prétendre à l'empire, circonvenu par les négociateurs autrichiens, désireux avant tout de rentrer dans la tranquille possession de ses États héréditaires, finit par écouter les propositions de Marie-Thérèse et par signer le traité de Fùssen (22 avril) : il s'engageait à ne pas prétendre à l'empire et même à voter, lors de l'élection, pour François de Lorraine.
Quelle serait l'attitude de la Cour de France? Chercheraitelle à remplacer Charles VII par un prince allemand, ennemi de la maison d'Autriche? Consen- René-Louis, marquis d'Argenson tirait-elle, au contraire, à l'élec-
(Estampe de la Bibliothèque nationale). tion de l'époux de Marie-Thé-
LA MONARCHIE AI5SOLUE
La bataille de Fontenoy, par Horace Vernet (Musée de Versailles).
rèse, en se faisant payer son adhésion par des concessions territoriales aux Pays-Bas? Elle adopta la politique conseillée par le ministre des Affaires étrangères : René-Louis de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson.
Le marquis d'Argenson. — Après la mort de Fleury, Louis XV avait eu un instant l'intention d'appeler aux Affaires étrangères le marquis de Villeneuve, ambassadeur à Constantinople, diplomate remarquai de, qui refusa, en raison de son âge, d'assumer le fardeau des affaires. Le roi choisit donc le marquis d'Argenson (1694-1757), qui dirigea notre diplomatie de novembre 17'i4 à janvier 1747.
Le marquis d'Argenson, frère du ministre de la Guerre, avait été conseiller au Parlement et intendant du Hainaut. C'était un théo- 11 politique qui, sur bien des points, a prévu l'avenir, mais dont les brillantes qualités, déparées par une admiration trop exclusive de Frédéric II, par des idées paradoxales et chimériques, par un dédain trop superbe des réalités et des finesses diplomatiques, par un certain fonds de pessimisme, convenaient mieux à un publiciste qu'à un homme d'Etat. Le duc de Richelieu l'avait surnommé le Secrétaire de la République de Platon. Profondément sincère, honnête et patriote, il avait assez de jugement pour distinguer entre les principes à priori et les contingences; mais s'il eut en somme des parties d'homme d'État, il lui manqua celles qui, peut-
èlre dans un ordre moins élevé, ne sont pas les moins nécessaires.
Hostile à l'Espagne, sympathique à la Prusse, acquis au projet de Belle- Isle, qui voulait constituer au delà du Rhin une confédération des princes.allemands émancipés du joug de l'Autriche, il rêvait de reprendre en Italie les desseins de- Henri IV, d'en exclure la maison d' Autriche, dont lesdépouilles seraient partagées entre les Bourbons, i i de former nie' ligue i\r^ princes el républiques de la péninsule. Louis XV sembla s 'duii par ce pro- Phot. oiraudon. jet, y collabora peut-être,
Le maréchal de Saxe, par La Tour et lit de sa réalisation l'ob-
jet d'un secrcl », c'est-à-
Histoire ue France. — II.
dire d'une intrigue que ses agents poursuivirent à l'insu de sa diplomatie officielle. Ce fut sur ces bases que le résident français à Genève, Champeaux, arrêta un accord provisoire avec un représentant du roi de Sardaigne ("25 décembre 174ij).
Le maréchal de Saxe. Bataille de Fontenoy (1745). — Comme les Anglais se refusaient à faire la paix, le maréchal de Saxe fut envoyé aux Pays-Bas pour tâcher de les y contraindre et mit le siège devant Tournai.
Hermann-Maurice, comte de Saxe, dit le maréchal de Saxe (1696- 1730), fils naturel de l'électeur Auguste Ier et de ia comtesse Aurore de Kœnigsberg, avait obtenu du régent le grade de maréchal de France (1720). Élu duc de Courlande (1726), il n'avait pu prendre possession de son duché et, revenu en France, il avait, sous Belle- Isle, enlevé Prague, puis assuré la retraite de l'armée. Sa sûreté de coup d'oeil, son esprit de décision et son expérience de la guerre lui avaient gagné la faveur de la Cour. Sa physionomie étrange et hardie, ses manières affables, sa vie aventureuse et sa bravoure le
Plan de la bataille du Fontenoy (1745).
rendaient populaire auprès du soldat, dont il exigeait pourtant une sévère discipline.
L'armée anglo-austro-hollandaise du duc de Cumberland et du prince de Waldeck vint l'attaquer et le rencontra pies de Fmitenoy (11 mai 1745). Couvrant le siège de Tournai et appuyée à l'Escaut, l'armée française, forte d'environ 40000 hommes, tenait, sur un front restreint de 1200 mètres, les trois points en équerre : d'Antoing adroite, du bois de Barry à gauche, et de Fonlenoy au centre, qu'on avait protégés dès la veille par des retranchements de campagne. Dès les premières heures de la journée, Antoing, attaqué au prix de grandes pertes par les Hollandais et les redoutes du bois de Barry, résista avec succès; mais, à deux heures de l'après-midi, le duc de Cumberland fit avancer sur la position capitale de Fontenoy, en une seule colonne, toute l'infanterie anglo-hanovrienne, qu'une contre-attaque des gardes-françaises ne put arrêter. La situation devint critique (1).
Décimés par le feu violent et bien dirigé des Anglais, les Français durent reculer. C'est alors que Maurice de Saxe, sur le conseil peut-être de Bichelieu et de Lally, fit battre à coups de canon le front anglais, et jeta, l'instant d'après, sur ses flancs, la maison du roi et la brigade irlandaise. Bien concertée, l'attaque réussit à briser la colonne et décida du succès. L'armée coalisée perdait 9000 hommes sur 14 000 d'effectif et 40 canons; toute la partie occidentale de la Belgique tombait entre les mains des Français. Le maréchal de Saxe, malade, couché dans une petite carriole d'osier, s'était fait porter d'un corps à l'autre, au milieu des balles, pour exciter le courage des soldats.
Ce fut la dernière grande victoire remportée par la vieille France. « Elle était là tout entière, encore pleine de vie et resplendissante de tous les joyaux de sa couronne; un souverain dans la force de l'âge, animé d'une ardeur belliqueuse qui faisait, pour une heure au moins, tout oublier, tout pardonner; à ses côtés, comme le rejeton d'un chêne, l'héritier de cette royauté séculaire, portant dans ses regards d'une pureté presque enfantine un feu qui était le sang même de saint Louis et de Henri IV; autour d'eux tous les fils des anciens preux, dignes de leurs aïeux ; la magie des souvenirs, toutes les traditions rajeunies de la vaillance et de la gloire, l'élan unanime de tous les cœurs, ce cri de « Vive le roi I » répété par des milliers de voix enthousiastes. » (Duc de Brogliiî.) Louis XV, qui avait assisté à la journée, parcourut à cheval, avec Maurice de Saxe, le front des régiments vainqueurs et fut accueilli par de formidables acclamations. L'enthousiasme de l'armée sembla se communiquer à la nation, qui saluait la première victoire éclatante de la guerre.
LouisXV prit ensuite Tournai, Gand et Bruges, et parut assez menaçant pour que les Anglais redoutassent une descente dans leur île. Presque à la même date (4 juin), Frédéric II culbutait les Autrichiens et les Saxons à Fiïedberg.
Victoire de Bass/gnano (1745). — En Italie enfin, Maillebois, successeur de Conti, obtenait le passage à travers la république de Gènes, battait Charles-Emmanuel à Bassignano (28 septembre) et occupait toutes ses places fortes. Il l'aurait définitivement réduit si son auxiliaire espagnol, Gages, ne l'avait quitté pour envahir la Lombardie et faire entrer l'infant à Milan.
Défection du roi de Prusse (1745). — La France allait malheureusement perdre sur le terrain diplomatique le fruit de tous les avantages militaires qu'elle avait gagnés.
Le roi de Prusse n'avait pu se défendre d'un secret sentiment de jalousie en voyant notre prestige se relever à Fonlenoy. Prétextant l'inaction forcée de Conti, commandant l'armée du Bhin, il prétendit que la France ne tenait pas ses engagements et tenta avec l'Autriche un rapprochement (Convention secrète de Hanovre, 26 août 1745). Ayant remporté deux nouveaux succès sur les Austro-Saxons à Sohr (30 septembre) et à Kesselsdorf ( 15 décembre), il put contraindre à un accord Marie-Thérèse, qui aurait préféré s'entendre contre lui avec la Cour de Versailles : par le traité de Dresde (3 janvier 1746), Frédéric se vit reconnaître définitivement ses conquêtes et laissa la France continuer seule la lutte.
Notre diplomatie, inhabile à profiter de la victoire de Fontenoy, avait assisté impuissante à l'élection du grand-duc François de Lorraine comme empereur, et d'Argenson, entiché de l'alliance prus-
sienne, très populaire dans le monde des « intellectuels », avait rejeté les ouvertures de l'Autriche qui, à la fin de 1745, nous avait une fois encore offert son alliance, nous permettant de nous étendre au nord et d'établir solidement ei> Italie la maison d'Espagne.
Échecs en Ecosse et en Italie. — La guerre, qui semblait désormais sans objet puisqu'elle avait précisément été entreprise pour enlever à la maison d'Autriche la couronne impériale, fut malheureuse en Italie, en Ecosse, sur mer et aux colonies; mais les succès de la France aux Pays-Bas et sur le Bhin lui permirent de conclure une paix honorable.
Au début, la situation ne fut pas trop mauvaise pour la France. En Ecosse, Charles-Edouard, petit-fils de Jacques II, inquiéta l'Angleterre; aux Pays-Bas, le maréchal de Saxe enleva Bruxelles avec autant d'audace que de bonheur après trois semaines de siège, malgré les efforts de Charles de Lorraine, beau-frère de Marie-Thérèse et gouverneur des Pays-Bas (21 février 1740), et Vassenaêr vint jusqu'à Paris porter les propositions de paix de la Hollande menacée. Les armées combinées franco-espagnoles occupèrent en partie le Piémont. Mais bientôt la situation s'aggrava; Bichelieu n'ayant même pu tenter le passage de la Manche pour aller joindre Charles-Edouard, celui-ci, réduit à ses propres forces, fut bientôt écrasé (1). D'Argenson se laissa duper par la fourberie piémontaise, et son erreur aboutit à l'évacuation de toute l'Italie du nord, que Belle-Isle, avec une énergie digne d'une meilleure fortune, tentera vainement de reprendre. De plus en plus l'alliance espagnole devenait une gène plutôt qu'un secours.
Marie-Thérèse, en paix avec Frédéric, avait pu acheminer vers l'Italie une armée de 30 000 hommes pour la campagne de 1746. Charles-Emmanuel, se retournant encore une fois du côté des vainqueurs (avril), chassa les Français de ses places fortes, et, après avoir fait sa jonction avec les Autrichiens, battit à Plaisance (19 juin) les troupes franco-espagnoles (les Gallispans), qui durent évacuer non seulement le Milanais, mais encore le territoire de Gènes (septembre). Enfin Ferdinand VI, né d'un premier mariage de Philippe V et peu disposé à faire des sacrifices pour les enfants d'Elisabeth Farnèse, rappela une partie de ses soldats.
Les Austro-Piéinontais purent entrer en Provence jusqu'aux approches de Toulon. La situation fut sauvée par l'arrivée de Belle- Isle, qui vint remplacer Maillebois à la tète de l'armée française, et par le soulèvement de Gênes, qui, exaspérée par les réquisitions, chassa les Impériaux. Étroitement assiégée (mars 1747), elle fut défendue par l'héroïsme de ses habitants et par les quelques soldats qu'y jeta la France, sous les ordres du duc de Boufflcrs, fils du défenseur de Lille, et du duc de Bichelieu; le siège fut levé sur une simple démonstration de Belle-Isle, qui réunit au pied des Alpes une armée de 25 000 hommes, sous le commandement de son frère le chevalier : celui-ci, prenant l'offensive, pénétra en Piémont jusqu'à Exilles, mais commit l'imprudence de s'attaquer aux formidables retranchements du mont de l'Assiète, fut repoussé, et périt avec 4 000 hommes (19 juillet). L'accès de l'Italie était définitivement fermé à la France, qui n'y devait plus rentrer qu'avec Bonaparte.
Succès aux Pays-Bas. Batailles de Raucoux et de Laufeld. — Le projet grandiose d'Argenson échouait par suite de l'égoïsme de Charles-Emmanuel de Sardaigne, et cet échec entraîna la chute du ministre (janvier 1747). Il ne restait plus qu'à conquérir la paix: ce fut l'œuvre de Maurice de Saxe, qui répara aux Pays-Bas nos insuccès en Italie.
Déjà, en 1746, maître de Bruxelles (21 février), de Mons (1 1 juillet) et de Namur (30 septembre), il avait remporté la victoire de Baucoux, sur la Meuse (11 octobre), écrasant la nouvelle armée autrichienne de Charles-Alexandre. Au printemps suivant (1747), il franchit la frontière hollandaise, sans que la guerre eût été officiellement déclarée aux Provinces-Unies, provoque un mouvement populaire qui aboutit au rétablissement du stalhoudérat, pousse sur Maastricht avec 120000 hommes et gagne près de cette ville, à Laufeld (2 juillet), une nouvelle bataille. Peu après, Lowendal
(1) « Faites tirer vos gens ! » aurait crié lord Ch. Hay, capitaine aux gardes anglaises: « Non, monsieur; à vous 1 honneur! », aurait répondu le comte d'Auleroche. Ou encore : « Messieurs les gardes-françaises, tirez les premiers. — Nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes. »
Ces mots n'ont sans doute jamais été prononcés, mais la simple vérité est assez glorieuse pour le patriotisme français.
(1) Charles-Edouard, à qui l'on avait promis quelques troupes, qu'on lui refusa au dernier moment, s'embarqua clandestinement à Nantes, débarqua en Ecosse avec quelques gentilshommes, rallia les montagnards fut' 1 s à sa cause, enlra à Edimbourg (17 septembre 1744); puis, après un premier succès remporté à Preslon, pénétra en territoire anglais, jusqu'à quarante lieues de Londres, au milieu de l'indifférence des populations. Là il se heurta aux contingents anglais et hollandais que le gouvernement avait rappelés des Pays- Bas : repoussé une première fois à Falkirk (4 février 1746), il fut écrasé à Culloden par le duc de Cumberland (27 avril) et eut grand'peine à repasser en France, après mille aventures. Son expédition provoqua les représailles des Anglais, qui tentèrent un débarquement en Bretagne (octobre) et capturèrent deux escadres en vue des côtes d'Afrique.
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