‹ Histoire de France illustrée (volume 2)Chapitre 53 sur 196 · ROSBACH · texte numérisé non relu

ROSBACH

Emplacement des Armées le matin du

^ novembre 1759

Armées alliées HM

Années prussiennes

Échelle I- 150 000

Au nord, les Suédois s'apprêtaient à envahir la Poméranie orientale. Au nord-est, les Busses étaient vainqueurs à Jaegersdorf, près de Kœnigsberg (30 août). Une seconde armée française, unie aux Allemands de Vannée des cercles, remonta le Main et menaça le Brandebourg. Frédéric, qui était à deux doigts de sa perte, se tira de ce mauvais pas par les victoires de Rosbach et de Lissa.

C'est le 5 novembre 1757 que le roi de Prusse défit à Rosbach l'armée franco-allemande de Hildburgbausen, soutenu par 30000 Français aux ordres de Soubise.

L'armée franco-allemande avait passé la Saale et s'apprêtait à donner l'assaut à Leipzig, quand, sur la nouvelle d'un retour offensif de Frédéric II, elle rétrograda sur la rive gauche de la Saale et s'établit à Rosbach, clans une belle position. Frédéric II, qui n'avait que 25000 hommes en face de 60000 ennemis, feignit de battre en retraite. L'armée franco- allemande quitta alors les hauteurs pour poursuivre les Prussiens :

lorsqu'elle arriva dans la plaine, elle fut accueillie par une vive canonnade. Les Allemands lâchèrent pied sans combattre ;

les Français, et surtout le corps de réserve commandé par Saint- Germain, firent meilleure contenance, mais Soubise avait pris de si mauvaises dispositions qu'il suffit de six bataillons et de trente escadrons prussiens pour mettre en déroute l'armée française. L'armée alliée eut 2500 hommes hors de combat et 7 000 prisonniers; elle perdit 67 canons, 15 étendards et 7 drapeaux. Frédéric II fit élever, en mémoire de cette victoire, une colonne que Napoléon renversa en 1806, après Iéna (1).

Ce désastre nous faisait reperdre le terrain gagné et permettait à l'armée qui avait capitulé à Closterseven de rentrer en ligne sous les ordres du prince Ferdinand de Brunswick. Frédéric marche alors en Silésie, avec 36 000 hommes, contre Daun, qui en avait le double et avait pris position sur la rive gauche de la Weistritz, en avant de Bn-slau, sa droite à Nyppern, son centre à Lissa ou Leuthen, sa gauche à Sagsehùtz et à Gohlau. Après avoir culbuté à Borna l'avant-garde autrichienne commandée par Nostitz, Frédéric, masquant ses mouvements par une démonstration sur Nyppern, se porte sur Sagsehùtz, s'empare d'un plateau qui domine la position de l'ennemi, dont il rejette la cavalerie sur Gohlau. Celle-ci essaye de se reformer : elle en est empêchée par l'infanterie prussienne, déjà maîtresse de Sagsehùtz. Une formidable batterie de pièces de gros calibre crue Frédéric a fait disposer couvre de ses feux le maréchal Daun, qui, revenu de son erreur, est accouru à la tète du reste de ses troupes et tente une résistance désespérée. L'infanterie prussienne se jette sur Lissn, quille emporte,- repousse les Autrichiens jusqu'à la roule de Neumark à Breslau, et finalement enfonce le centre autrichien, tandis que la cavalerie de Driesen et les dragons

Le maréchal de Soubise (Estampe de la Bibliothèque nationale).

Plan de la bataille de Rosbach (1759).

(1) La nouvelle de la défaite de Rosbach causa en France une émotion moins vive qu'on ne pourrait le croire. Tout finit par des chansons sur le compte de Soubise :

Soubise dit, la lanterne à la main :

J'ai beau chercher, ou diable est mon armée?

Elle ■'! ait la pourtant hier malin ;

Me l'a-t-on prise ou l'aurais-je égarée?

Ah 1 je perds tout, je suis un étourdi !

Mais attendons au grand jour, à midi.

Que vois-je I ô ciel, que mon âme est ravie!

Prodige heureux, la voilà, la voilà I

Ah ! ventrebleu, qu'est-ce donc que cela?

Je me trompais : c'est l'armée ennemie.

LA MONARCHIE ABSOLUE

île Bareith achèvent de rompre les deux ailes. Bientôt toute l'armée autrichienne repasse la Weistritz, après avoir perdu 20000 hommes 23 décembre).

Campagne de 1758. Batailles de Crefeld et de Zorndorf. — En Westphalie, le comte de Clermont se fait battre à Crefeld par le prince Ferdinand de Brunswick (28 juin L7S8J, et les Autrichiens, après une tentative heureuse sur la Silésie, sont rejetés en Bohême ; les Russes occupent la Prusse orientale et livrent la sanglante bataille de Zorndorf 25 août 1758), qui fut indécise.

Choiseul. Troisième traité de Versailles (1758). -- Bernis n'avait pas tardé à se rendre compte que la France faisait fausse route, qu'elle sacrifiait ses intérêts vitaux à ceux de l'Autriche, qu'elle luttait contre la Prusse et non contre l'Angleterre, que Marie- Thérèse entendait affaiblir la Prusse sans s'embarrasser de ce qui nous adviendrait, que l'alliance déviait de sa route initiale et que nos traditions diplomatiques étaient complètement abandonnées (1). On ne l'écouta pas et, au mois de novembre 1758, sa démission était, acceptée. La Fiance acheva de s'épuiser dans une guerre sans profit, qui devait aboutir à la victoire du roi de Prusse et à la perle de notre empire colonial.

Bernis eut pour successeur le duc de Choiseul-Stainville (1719- 1785), protégé de Mmc de Pompadour. Après s'être distingué aux armées, Choiseul, nommé ambassadeur à Rome, avait réglé avec le pape l'affaire du refus des sacrements. Il s'était mis ensuite en valeur à Vienne, et, dès qu'il eut remplacé Bernis, il resserra l'alliance avec l'Autriche par la conclusion d'un nouveau traité de Versailles (30-31 décembre 1758), qui doublait les subsides payés par la France à l'Autriche.

Campagne de 7759. Batailles de Minden, de Kunersdorf. — La Campagne de 1759 fut désastreuse pour le roi de Prusse. Dans la liesse. Ferdinand de Brunswick, d'abord vaincu à Minden (13 avril , prit sa revanche en battant au même lieu, le 1er août, l'armée du Main affaiblie parla rivalité des maréchaux de Broglie et de Conlades. Mais les Russes de Soltikov et les Autrichiens défirent Frédéric à Kunersdorf, lui faisant perdre 19 000 hommes (12 août). Au lieu de marcher sur Berlin, les Autrichiens se contentèrent d'occuper la Saxe.

Campagne de 1760. Bataille de Clostercamp. — Pendant que le maréchal de Broglie opérait avec succès dans le Hanovre, le prince Ferdinand, pour tenter une diversion, chargea le prince héréditaire de Brunswick, avec 20 000 hommes, de s'emparer de VVesel, où les Français n'avaient laissé que des forces insuffisantes, de franchir la Meuse, de donner la main à 20 000 Anglais préparés pour cette grande manœuvre, et de s'emparer de la Flandre autrichienne et d'Anvers. Le maréchal de Broglie détacha aussitôt Castries, qui se porta rapidement vers Cologne et Neuss, et, sur la nouvelle que Wesel était déjà assiégé, poussa en avant jusqu'à Rhinberg, où il plaça un corps de 3 000 hommes, jela un secours dans Wesel et vint établir son camp derrière le canal de Rhinberg, dans une excellente position, où il avait l'intention d'attendre, pour prendre l'offensive, un renfort qui était en marche. Mais, dans la nuit suivante 15 au 16 octobre 1760), malgré toutes les précautions, on fut sur le point d'èlre surpris par l'ennemi. Le prince héréditaire, qui avait passé le Rhin dans la journée, tourna l'abbaye de Camp, occupée par un détachement français, et fran-

1, « Toute l'économie du système français reposait sur l'extension et sur la sécurité de nos frontières de l'Est. L'objet essentiel était de subordonner l'Empire et de paralyser l'Autriche. C'est à quoi servaient la Suide, la Pologne et la Turquie. Elles y servaient d'autant plus utilement que, par ellesmêmes, elles ne nous étaient point redoutables. Elles pouvaient nuire à nos ennemis et entrer, à titre d'appoint, dans nos combinaisons, sans nous menacer jamais de ces coups de bascule auxquels on s'expose avec des alliés puissant^, ambitieux et indépendants, tel que le fut le grand Frédéric et tels que l'auraient été Pierre le Grand et la grande Catherine. L'empire turc, qui formait une sorte de colonie commerciale et consulaire pour la France, oiTrait en outre une réserve de soldats impétueux, toujours prêts à se jeter sur l'Autriche et à marcher sur Vienne pour la plus grande commodité de nos opérations sur le Rhin. Voilà des motifs. In s positifs, de l'ancien système liançais dans l'Orient. C'est pourquoi Louis XIV protégeait la Turquie, défendait la Pologne, soutenait la Suède... Or, ces pays, la Russie les convoitait et devait de toute nécessité les convoiter » (Albert Sorel, Essais d'histoire et de critique, 2e éd. [1894], p. 199 . puisqu'ils tonnaient une barrière qui l'isolait de 1 Europe. Comme il était de l'essence de la politique autrichienne de dominer en Pologne, de démembrer l'empire ottoman et, de miner la Suède en tant que puissance germanique, l'Autriche et la Russie se trouvaient unies par la communauté des intérêts, el l'alliance autrichienne entraînait pour la France l'alliance russe. C'était l'écrasement fatal de nos ancien-; client-, le début de la politique qui allait aboutir de, 1772 an premier partage de la Pologne, dont le concours nous avait é t >'■ si précieux.

Histoire de France. — II.

chit le canal, après avoir culbuté quelques postes avancés, bien que la nuit, lût très noire et favorisât, ces mouvements hardis, la

fusillade des premières escar uches avait donné l'alarme. Ro-

chambeau, colonel du régiment d'Auvergne, qui formait la gauche de la ligne et faisait face au canal, attaqué un peu avant, le joui' par une division de grenadiers anglais, répondit par un feu 1res vif et mit les assaillants en pleine déroute, tandis que les brigades d'Alsace, de Normandie et de la Tour-du-Pin soutenaient avec la même vigueur l'attaque tentée sur le Iront et sur la droite. La lutte lut extrêmement vive; mais les Français, qui l'avaient heureusement soutenue avec avantage dès le commencement de l'action, décidèrent enfin de la victoire par une de leurs irrésistibles charges à la baïonnette : l'ennemi plia de ions côtés. Cet avantage mémorable eut pour résultat de briser les projets de l'ennemi sur la Flandre, de faire lever le siège de Wesel et d'assurer la possession paisible de la liesse au maréchal de lîroglie (1).

Batailles de Liegnitz, de Torgau (1760) et de Willinghausen (1761). — Le roi de Prusse assiégeait Dresde, lorsque, apprenant l'arrivée sur l'Oder d'une armée russe, il se porta aussitôt sur la Silésie avec 35000 hommes pour s'opposer à la jonction des troupes de Daun et de Soltikof. Il arriva le 14 août à Liegnitz et s'y vit aussitôt enveloppé par quatre armées ennemies : cellesde Daun, l.oudon, Beck et

l.ascy. Il résolut alors de se jeter sur l'une d'elles avec toutes ses troupes : c'est Loudon qu'il choisit. Il laissa une forte arrière-garde sous Ziethen pour contenir Daun, Beck et Lascy, puis, à neuf heures du soir, il leva son camp de Liegnitz, dont

Le chevalier d'Assas, gravure de Du ri s .

(1) D'Assas, Dubois, Casanova. — Dans son Précis du règne de Louis XV, Voltaire raconte que, danslanuit du 15 au IGoctobre 1760, le chevalier d'Assas, capitaine au régiment d'Auvergne, en service de reconnaissance, pénétra dans un bois pour le fouiller, fut entouré soudain par des ennemis eu embuscade, n'eut que le temps de crier : « A moi, Auvergne! », et tomba percé de coups, mais après avoir sauvé l'armée enl'a\ er lissa ni. Vol taire tenait l'anecdote du frère de d'Assas et du major du régiment d'Auvergne.

De son côté, Lombard de Langres, ambassadeur en Hollande sous le Directoire, affirme tenir de son père, sergent-major au régimentd'Auvergne, que le cri : « A moi, Auvergne! » l'ut poussé par le sergent Dubois, qui accompagnait d'Assas ; et cette version est aussi celle de Grimm, qui se trouvait le jour même du combat, au camp de Rhinberg. « Le chevalier, dit Grimm, fui blessé en même temps, mais il n'expira pas sur le coup comme Dubois, et une foule de témoins affirmèrent à M. de Castries que cet officier avait souvent affirmé à ceux qui le transportaient au camp : « Enfants, ce n'est, pas moi qui ai crié, c'est Dubois ! » A mon retour à Paris, on ne parlait que du beau trait du chevalier d'Assas et il n'était pas plus question de Dubois que s'il n'eût jamais existé. »

Selon Jules Loiseleur(A.a légende du chevalier d'Assas ; Revue des questions historiques, 1872), le feu fut engagé par le régiment de Normandie, non par le régiment d'Auvergne, auquel d'Assas et Dubois appartenaient. Un simple caporal, Charpentier, dit « Richelieu », découvrit le premier les Anglo-Hanovrienset s'empressa de prévenir son colonel, Rochambeau. Mais il ne poussa pas le moindre cri et eut la chance de sortir sain et sauf de la bagarre, m Voltaire, et après lui tous les historiens, ont exagéré le rôle du chevalier d'Assas, celui-ci n'en a pas moins combattu courageusement. Sa compagnii venait d'être divisée en deux moitiés, qui avaient reçu l'ordre de tirer alternativement. La nuit était profonde. D'Assas se trompe et dirige le feu sur la moitié de la compagnie que commandait son lieutenant. L'autre proteste, el le chevalier d'Assas, déconcerté, s'élance en avant pour reconnaître les lieux. Il se heurte bientôt contre les baïonnettes ennemies, appelle ses compagnons à son secours, et tombe percé de coups.

11 aélô plus récemment soutenu que le bois de Clostercamp n'étaitpas occupé par le régiment d'Auvergne, mais par des grenadiers de Fischer, et que l'approche de l'ennemi aurait été signalée par le lieutenant de grenadiers Quilicus de Casanova. Cet officier aurait tiré deux coups de fusil el se serait élancé en criant : « A moi, grenadiers ! à moi, grenadiei , c'est l'ennemi ! » Cette opinion s'appuie sur un rapport de Rochambeau colon* I de d'Assas) au maréchal île Belle-Isle et sur le silence gardé par les officiers généraux sur d'Assas et sur Dubois.

Voir, d'autre pari, dans les Recherches nouvelles sur lu mort du cheva lier d'Assas, par il. Brunet [Revue des questions historiques, 1909 . la dis cussion du témoignage du chevalier de Laborie, lieutenant an régiment d'Auvergne, blessé à- Clostercamp

il fit entretenir les feux pendant toute la nuit par les paysans, et se dirigea vers les hauteurs de Plaffendorf, en face desquelles il savait que Loudon devait déboucher avec 30000 hommes. En effet, le 15 août, au lever du soleil, celui-ci arrive sans défiance et vient brusquement se heurter à l'armée prussienne, rangée en bataille. Frédéric ne lui laisse pas le temps de se remettre de cette surprise. Ses escadrons se jettent sur la cavalerie autrichienne, qu'ils culbutent en un clin d'oeil ; après quoi l'infanterie est enfoncée

au premier choc. Loudon doit battre promptement en retraite, laissant derrière lui 10000 hommes tués, blessés ou prisonniers. Cette victoire, qui ne coûta que 2000 soldats à Frédéric (15 août 1760), décida du succès de la campagne. Daun n'osa s'attaquer au vainqueur qui, dès le lendemain, opérait sa jonction, à Breslau, avec le prince Henri de Prusse.

Les Russes avaient, pendant ce temps, occupé Berlin. Sans

se dirigeant sur Torgau, alla prendre à revers l'armée de Daun, qui se défendit jusqu'à la tombée de la nuit, mais ordonna alors la retraite en voyant son aile droite mise en déroule par Zieten (3 novembre). La campagne de 1760 se terminait encore à l'avantage du roi de

Le marquis de La Galissonnière, gravure de Hibiîkt,

Prusse, et, le 16 juillet 1761, l'armée française du Rhin se fit battre encore à Willinghausen.

Le pacte de famille (1761). -- Choiseul, pour donner à la guerre une nouvelle impulsion, unit toutes les branches de la maison de Bourbon par un pacte de famille, prépara une descente en Angleterre et envoya une armée de 100 000 hommes sur le Rhin.

Dans la pensée de Choiseul, le pacte qui groupa les cours de Paris, de Madrid et de Naples était le complément indispensable de l'alliance autrichienne de 1756. « Au moment où Pitt et Frédéric devaient prononcer contre nous le delenda Carthago, et où l'action allait s'engager à la fois sur terre et sur mer, l'Espagne apparut enfin à notre diplomatie comme pouvant offrir un véritable intérêt. Contre la Prusse nous pouvions agir de concert avec Marie- Thérèse : n'était-il pas temps, contre les Anglais, de rechercher le concours de ce qui subsistait encore des anciennes armadas?» (1).

L'Espagne ne fût pas sortie de la neutralité si les incursions des Anglais dans le Yucatan et dans la Floride, ainsi que l'extension inquiétante d'une contrebande très ouverte, n'eussent déterminé Charles III à entrer dans notre querelle.

Par le traité du 15 août 1761, les contractants se garantissaient leurs territoires respectifs, même hors d'Europe, et s'engageaient à ne négocier ou à traiter qu'après s'être mis unanimement d'accord.

Campagnes de 1761 et de 1762. Bataille de Reichenbach (1762). — Frédéric II continuait à tenir tête aux Busses et aux Autrichiens, mais il était à bout de ressources, lorsque la Prusse fut sauvée par la mort de la tsarine Elisabeth (5 janvier 1762) et le changement qui en résulta dans la politique russe. Frédéric II put se porter avec toutes ses forces contre les Autrichiens : il les battit à Reichenbach et les obligea à évacuer la Saxe.

La guerre maritime. — Prise de Port-Mahon (1756). — La conclusion du pacte de famille ne modifia pas à notre avantage la marche des événements.

Sur mer et aux colonies, la Fiance et l'Espagne n'éprouvèrent guère que des désastres.

Au début des hostilités, le gouvernement français avait décidé le siège de Port-Mahon, alors aux Anglais et la plus forte place de l'Europe après Gibraltar, grâce à ses fortifications taillées en plein roc. Appuyé par une escadre aux ordres du marquis de La Galissonnière, le maréchal duc de Richelieu vinl attaquer Port-Mahon, que défendait le général Blaquenay, gouverneur de Minorque. Le siège durait depuis un mois, lorsque survint une

Le duc de Richelieu, gravure de Boutelou.

(1) A. Soulange-Bodin, /" Diplomatie de Louis XV et le pacte de famille (1894 ■ ]>• 19.

flotte de secours commandée par l'amiral Byng : bien qu'intérieur en forces, La Galissonnière parvint à la disperser après une lutte acharnée. L'énergie des défenseurs de Mahon n'en fut fias altérée, et la dureté des rochers ne permettant aux assiégeants ni d'y creuser une tranchée, ni d'y ouvrir une brèche, le siège traîna en longueur. Bichelieu songea à le convertir en blocus; mais la ville était abondamment pourvue de vivres et de munitions. Il se décida pour un assaut. Le 27 juin, ses soldats, conduits par l'intrépide Maillebois, s'élancèrent, malgré le feu de l'artillerie anglaise, dans les fossés de la place, et, comme les échelles pour escalader la contrescarpe étaient trop courtes, c'est montés sur les épaules les uns des autres qu'ils parvinrent au sommet.

Dans la ville, rien ne put résister à leur impétuosité, et le lendemain Blaquenay capitulait.

Revers. — Les années qui suivirent furent au contraire marquées par des revers. Pendant que William Pitt, appelé au pouvoir par George II, donnait à la guerre une impulsion énergique et fiévreuse, Louis XV remplaçait Machault à la marine par des successeurs incapables :

Moras, Massiac et, surtout, l'ancien lieutenant de police, Nicolas-René Berryer.

Les Anglais essaient en vain de débarquer à Rochefort après avoir bombardé l'île d'Aix, et leur tentative contre Saint-Malo est même suivie, grâce sans doute à l'énergie du duc d'Aiguillon et au dévouement des populations bretonnes, d'une défaite de l'arrière-garde ennemie à Saint-Cast. Mais nos tentatives de débarquement en Angleterre sont malheureuses : La Clue, venu de Toulon pour réunir à Brest son escadre à celle du marquis de Conflans, est défait à Lago s par l'amiral Boscawen (août 1759), et Conflans, par son impéritie, subit un véritable désastre dans les récifs des Cardinaux (20 novembre). Le corsaire Thurol, qui avait pu débarquer en Irlande, périt à son tour dans un engagement à la hauteur de l'île de Man (7 janvier 1760). Enfin, le 7 juin 1761, Belle-Isle est au pouvoir de la flotte anglaise.

L'Espagne entre en lice le 2 janvier 1762 : elle perd Cuba et les Philippines.

La guerre aux colonies. — //?de. — L'intervention de Dupleix, secondé par Bussy, dans les affaires indigènes avait, depuis 1749, donné des résultats particulièrement efficaces : à la fin de l'année 1751 il dominait dans le Dekkan et le Carnatic et il avait obtenu la cession de Mazulipatam, Yanaon, Karikal avec ses territoires. 11 n'avait été jusqu'alors qu'un marchand audacieux qui, pendant la guerre de la Succession d'Autriche, alors qu'il s'était transporté du Bengale à Pondichéry, n'avait eu d'autre politique que la lutte contre les Anglais; mais lorsqu'il eut substitué Chounda- Sahib à Anaverdy-Khan dans le gouvernement du Carnatic, puis Murzapha-Sing-Bahadour à Nazir-Sing connue soubab du Dekkan (1749-17S0), il commença, instruit par les événements, à tirer certaines conclusions des entreprises dans lesquelles il s'était aventuré sans en bien prévoir les conséquences. « Raisonnant sur l'histoire de la Compagnie, sur les merveilleux résultats obtenus si vite avec si peu de ressources, sur la faiblesse des princes hindous et la force de l'Europe, il vit qu'il était facile d'ériger en méthode politique la conduite qui, pour lui, n'avait été jusque-là qu'une suite d'expédients heureux... A chaque victoire nouvelle, l'humilité de ces nababs, qui devaient toute leur puissance aux armes françaises, attestait le triomphe de la force européenne ; une richesse énorme affluait chez les particuliers. Dupleix et ses soldats se voyaient les arbitres de l'immense Dekkan : ils entrevoyaient maintenant la domination de l'Inde entière. » (Cui.rnu.) Dès l'année 1751, ses idées sont devenues systématiques et il adresse à la Compagnie des Indes (16 octobre 1753) un mémoire où il expose son système : assurer à la Compagnie un revenu fixe, aux actionnaires un accroissement de dividendes au moyen de l'exploitation des domaines cédés par les Hindous, exploitation garantie par notre protectorat de fait sur le Dekkan et par notre souveraineté sur le Carnatic.

LA MONARCHIE AHSOLUE

Lally-Tollendal Estampe de la Bibliothèque nationale).

Par un heureux coup de main, l'Anglais Robert Clive s'empare d'Arcat, capitale du Carnatic. Dupleix riposte par une diversion sur Madras : Clive est. encore victorieux à Covrebank et, avec Lawrence, il ravitaille Tritchinopoli. En juin 1752, une campagne malheureuse nous fait perdre le Carnatic : Dupleix s'efforce de le reprendre, mais les furieuses attaques de nos officiers se brisent contre la lactique de Lawrence.

L'opinion, en France, n'avait pas cessé d'être hostile à Dupleix;

ses projets paraissaient chimériques, ses victoires invraisemblables : il fut rappelé. Celte mesure ne fut nullement imposée par les Anglais, mais décidée par le contrôleur général Silhouette, pour qui l'idée de faire la loi à tout le Dekkan avec une poignée de Français était une m folie » et qui estimait qu' « il ne convient pas à la Compagnie de se rendre dans l'Inde une puissance militaire, qu'elle doit se borner aux objets de commerce». Machault approuva cette idée (juillet 1753 , et le gouvernement de Louis XV désigna Godclieu, que Dupleix croyait son ami, pour faire une enquête sur la situation de la Compagnie : Godeheu apportait avec lui l'ordre de rapatrier Dupleix et sa famille, et cet ordre fut exécuté le 12 octobre 1754.

\-- ■■/. bien accueilli à son arrivée en France, Dupleix ne put obtenir la restitution de sa fortune. Il entama un procès, ne rencontra partout qu'hostilité ou indifférence et, après neuf années de lutte, mourut dans l'indigence et l'oubli (10 novembre 1763).

Godeheu était arrivé aux Indes avec des forces et des approvisionnements que Dupleix et Bussy n'avaient jamais pu obtenir. Le traité' qu'il signa avec le gouverneur anglais Saunders, le 26 décembre 1754, stipula que les deux Compagnies renonçaient à toute dignité indi- . à toute intervention dans les États hindous, et abandonnaient toutes les places autres que celles dénommées dans le traité. La Compagnie anglaise perdait peu de chose; la Compagnie française voyait lui échapper l'empire des Indes, et l'œuvre de Dupleix était anéantie d'un trait de plume.

Quand éclata la guerre de Sept ans, les Français reconquirent presque toutes les citadelles du Carnatic (1756), mais Robert Clive nous enleva Chandernagor et jeta les bases d'un empire anglais dans le Bengale 1757).

Le 28 avril 1758 arriva enfin aux Indes une escadre française commandée par d'Aché : 3 000 hommes de bonnes troupes étaient à bord; un brillant état-major, recruté parmi les plus grandes familles de France, entourait le chef de l'expédition, Lally-Tollendal. Gentilhomme d'origine irlandaise, Lally, diplomate officieux, brillant soldat, servait la France en haine de l'Angleterre. Il se proposait de jeter les Anglais à la mer; puis il abandonnerait nos établissements épars et ne conserverait qu'un domaine compact autour de Pondichéry. Aussitôt débarqué, il s'empara de Gondeloure et du fort Saint-David. Trente huit jouis après son arrivée, il avait chassé les Anglais de tout le sud de la côte de Coromandel et il préparait une attaque contre Madras, qu'il dut ajourner faute d argent. Négligeant le surcroît de force que pouvaient lui apporter les chefs hindous, il fit une expédition dans le Tandjour pour s'y des ressources par le pillage : ses excès soulevèrent le pays et il dut opérer une retraite désastreuse sur Karikal. Maître d'Arcat, il reprit son projet contre Madras et brusqua l'attaque; la ville indifut {irise, la ville blanche bombardée, mais un assaut échoua; la Hotte anglaise parut. Lally dut lever le siège (17 février 1759) et plier sur Pondichéry.

Dès le 13 juin 1758, il avait rappelé du Dekkan le fidèle représentant île la politique de Dupleix, Bussy, dont toutes les représentations demeurèrent incomprises. Après le départ de Bussy, Conllans capitula dans Mazulipatam, que Le nizam Salabet céda aux Anglais. Enfermé dans Pondichéry avec des troupes affamées et indisci plinées, Lally n'avait fias un allié; Bussy, envoyé auprès de Salabet, ne put le ramener à notre alliance ; d'Aché n'osa se mesurer avec la Hotte ennemie. Bientôt, profitant de notre désarroi, l'Anglais Coole s'empara de Vandavachy, aux portes de Pondichéry, lit Bussy

Le marquis de Montcalm, gravure de Bartié.

prisonnier, nous enleva nos dernières places dans le Carnatic. Lally, bloqué, oppose une défense désespérée, mais il s'est aliéné les esprits par son humeur autoritaire; il a peine à se l'aire obéir et on tente de l'assassiner; après cinq mois de siège, la ville épuisée, lui-même moribond, il capitule 16 janvier 1763). Pondichéry fut détruit et, ins d'un mois plus tard, nous perdions Mahé (13 février .

Lally fut accusé en France île trahison et de malversations, alors qu'il n'était coupable que de présomption et d'insuffisance. Mis en liberté sur parole, il vint à Paris pour se défendre; à la suite d'une procédure inique, il fut condamné à mort et décapité, le 9 mai 1706. « Voilà donc, dit-il, en montrant ses cicatrices et ses cheveux blancs, la récompense de cinquante-cinq ans de services ! >>

Amérique du Nord. — Pendant que le gouvernement français se bornait à discuter les points du traité d'Aix-la-Chapelle dont le règlement avait été réservé, les Anglais se livraient en Amérique, en pleine paix, à des actes d'hostilité témoignant de leur mauvaise foi. (Voir p. 155.)

Dès que le marquis de Montcalm eut amené dans la Nouvelle-France quelques maigres secours (1756), les forts Ontario et Oswego fuient enlevés, et, du fort Duquesne, des Indiens alliés ravagèrent la Nouvelle-Angleterre. En 1757, le fort William- Henry ou fort George, situé à la tète du lac Saint-Sacrement, fut pris à son tour par les Canadiens.

Mais en 1758 les Anglais firent envahir la Nouvelle-France par 45 000 combattants. La prise de Louisbourg (27 juillet) leur ouvrit le grand chemin de Québec, le Saint-Laurent, tandis qu'ils occupaient enfin dans l'ouest la vallée de l'Ohio et s'emparaient du fort Frontenac, sur les rives du lac Ontario. Ils avaient été arrêtés en amont du lac Champlain, au fort Carillon, par Montcalm (8 juillet;, qui y battit lord Abercromby ; malheureusement, en 1759, une Hotte anglaise remonta le Saint-Laurent et transporta sous Québec une puissante armée que commandait le général Wolf. Vaincu à Montmorency, Wolf remporta dans les plaines d'Abraham une victoire qui, si elle lui coûta la vie, entraîna la capitulation de la capitale du Canada, le 17 septembre. Montcalm, mortellement blesse (13 septembre), eut du moins la satisfaction de ne pas voir les Anglais maîtres de Québec. Les Canadiens, sous la conduite du chevalier de Lévis, continuèrent la lutte, battirent les Anglais à Sainte-Foye et faillirent leur reprendre Québec (1760). Une flotte anglaise de secours les obligea à rétrograder jusqu'à Montréal qui, investie par plus de 20000 hommes de troupes régulières et détruite par une formidable artillerie, capitula, le 8 septembre 1760.

Ainsi succombait, après une glorieuse résistance, la colonie de la Nouvelle-France. En même temps, les Antilles françaises devenaient la proie des Anglais : la Guadeloupe fut conquise après une lutle de trois mois, en 1760, et tel fut également, soit cette année même, soit les années suivantes, le sort des autres petites Antilles sur lesquelles flottait le pavillon fleurdelisé.

Au début de 1763, par suite de l'anéantissement de la marine française, seules la Louisiane, Saint-Domingue et la Guyane demeuraient terres françaises au Nouveau Monde.

Traités de Paris et d'Hubertsbourg (1763). — La paix, rendue nécessaire par l'épuisement de tous les belligérants, fut désastreuse pour la France. Le traité de Paris (10 février 1763), qui confirma les préliminaires de Fontainebleau, consacra la ruine de notre puissance coloniale dans l'Inde comme dans l'Amérique du Nord.

Nous ne gardions dans l'Inde que les cinq établissements delà Compagnie, réduits à l'état de simples comptoirs non fortifiés.

En Amérique, nous abandonnions à l'Angleterre le Canada, l'île Royale et toutes les autres îles du golfe du Saint-Laurent, la rive gauche du Mississipi sauf la Nouvelle-Orléans , Grenade et les Grenadines, Saint-Vincent, la Dominique, Tabago, le Sénégal.

Pour comble d'humiliation, ce fut encore la France qui paya les frais de la paix entre l'Espagne el l'Angleterre. La première de ces

HISTOIRE DE FRANCK

Le duc de Choiseul, gravure de Lii Beau,

puissances cédait à l'autre la Floride et la haie Pensacola, ainsi que le droit de couper du bois de campêche dans la baie de Honduras; pour dédommager les Espagnols, la France leur abandonna la Louisiane. Quelques comptoirs sans importance dans l'Inde, Saint- Domingue, la Guadeloupe et la Martinique, la Guyane, Gorée au Sénégal, les Mascareignes, voilà tout ce que conservait la France, à qui l'Angleterre cédait d'autre part les îlots de Saint-Pierre et Miquelon dans les parages de Terre-Neuve.

Dunkerque dut être remis dans l'état d'impuissance fixé par le traité d'Aix-Ia-Cliapelle ; un commissaire anglais vint y présider à la démolition des ouvrages de défense et au comblement du poii. En outre, la France et l'Angleterre s'engagèrent à évacuer, dans le plus bref délai possible, tous les lieux qu'elles occupaient respectivement en Allemagne; la France rendait au roi son électorat de Hanovre et aux alliés de ce prince en Allemagne tout ce qu'elle avait pris sur eux. Elle devait évacuer immédiatement Ostende et Nieuport.

Le traité d'Hubertsbourg laissait la Silésie au roi de Prusse et restituait la Saxe à l'électeur (15 février 1763). C'était le maintien de l'état de possession antérieur à la guerre de Sept ans, l'une des plus funestes qu'ait jamais soutenues la France.

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